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17
novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Publié en 2014, dans le (seul) quotidien de Cuba: «Granma». C'est à Cuba que se fêta de 10e anniversaire

Publié en 2014, dans le (seul) quotidien de Cuba: «Granma». C’est à Cuba que se fêta le 10e anniversaire

Par Daniele Benzi

L’ALBA-TPC (Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique – Traité de commerce des peuples) est le projet d’intégration qui a suscité le plus d’optimisme au sein de la gauche radicale latino-américaine et mondiale. Cependant, en tant que projet «contre-hégémonique», cette Alliance n’a pas réussi à transcender la phase de résistance et d’ébauche de réseaux alternatifs. Cela s’explique par la logique rentière de la politique extérieure vénézuélienne, par le tournant vers l’«actualisation» à Cuba, par les possibilités limitées de complémentarité entre les économies exportant des produits du secteur primaire et enfin par l’absence d’une perspective politico-idéologique et économique claire. Néanmoins, sur le court terme, la majorité des acteurs impliqués ont réussi à atteindre les objectifs minimums qui ont impulsé leur adhésion au schéma.

Introduction

Parmi les projets engendrés par la nouvelle vague intégrationniste latino-américaine, l’ALBA-TPC est sans doute celle qui a généré les plus d’optimisme et d’expectatives au sein de la gauche radicale. Les raisons de cet enthousiasme ne sont pas difficiles à comprendre. Aboutissement des liens personnels entre Hugo Chavez et Fidel Castro, l’Alternative bolivarienne a été lancée à la fin de l’année 2004 comme l’incarnation au niveau régional de toutes les revendications et de tous les slogans et revendications proclamées par l’ensemble des acteurs et des mouvements sociaux anti-néolibéraux. Plaidant pour une intégration «alternative» et des «peuples» nourrie par les principes de coopération, de complémentarité et de solidarité internationale, le leader bolivarien, oint par le doyen des révolutionnaires latino-américains, Fidel Castro, dépoussiérait un agenda classique national tiers-mondiste qui s’est radicalisé à mesure que les maladresses des survivants du vieux système politique vénézuélien et l’arrogance de la clique néo-conservatrice de George W. Bush révélaient la non-viabilité d’une «troisième voie» à la sauce vénézuélienne à laquelle Chavez avait semblé aspirer à ses débuts.

pdvsa-620x264Le moment était propice. L’échec retentissant du coup de 2002 et la (re)conquête de Petroleos de Venezuela (PDVSA) ont coïncidé avec une augmentation spectaculaire du prix du brut. Les Etats-Unis étaient affaiblis et leur prestige chutait suite à leurs aventures insensées au Moyen-Orient. Ladite montée des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) présageait non seulement une période de désordre géopolitique et des turbulences économiques, mais également la perspective d’un ordre global plus favorable aux pays périphériques et semi-périphériques comme le Venezuela. L’éclosion d’un ensemble bigarré de gouvernements «progressistes» annonçait la fin de l’hégémonie absolue du néolibéralisme dans notre région. Enfin, l’échec de l’Area de Libre Comercio de las Américas (ALCA) sanctionnait l’impasse momentanée du «régionalisme ouvert» et marquait le point culminant de convergence entre les nouveaux gouvernements et les mouvements sociaux.

Entre 2005 et 2010, sous l’égide de la «Patria Grande», le gouvernement bolivarien a déployé une intense activité internationale parallèlement à son projet de nation vers l’édification du «socialisme du XXIe siècle». La résurgence d’un certain messianisme inspiré par la figure du libérateur Simon Bolivar et le lien particulier avec Cuba ont eu une influence décisive dans les deux orientations. L’augmentation sans précédents de la rente pétrolière lui a procuré solvabilité et ressources, capacité d’action, voire, dans un premier temps, crédibilité.

Pendant ce laps de temps, avec l’augmentation du nombre de membres et d’activités, le terme d’«Alternative» dans l’appellation ALBA-TPC s’est transformé en «Alliance». Dans le continent la poussée d’un «bloc bolivarien» a été acceptée dans le nouveau concert régional, soit en célébrant ses vertus révolutionnaires soit en mettant en garde sur les dangers que l’option «néo-populiste» entraînerait dans le panorama déjà fragmenté de l’intégration. Néanmoins, comme certains l’avaient déjà prévu, la sortie de scène des deux grands leaders, Castro et Chavez, et la chute du prix du pétrole lui ont immédiatement enlevé le dynamisme, voire davantage. S’agit-il simplement d’une lapalissade? Probablement. Néanmoins une telle explication ne peut pas satisfaire ceux qui prennent au sérieux les objectifs d’une «autre» intégration.

Je commence avec une synthèse du débat sur l’ALBA-TCP dans laquelle j’explicite ma propre position avant de proposer une ébauche de ce qui devrait être considéré comme «l’anatomie de l’intégration qui ne s’est pas faite». L’objectif est de stimuler la discussion sur les erreurs, les omissions et les fautes commises, à l’heure où la viabilité de l’intégration «alternative» se voit drastiquement limitée, peut-être pour un bout de temps.

Contre-hégémonie, intégration «alternative» et économie rentière («rentisme») pétrolière

Dans le domaine académique, on a avancé différentes hypothèses pour caractériser, expliquer ou simplement décrire l’Alliance bolivarienne. Il y a eu des rapprochements dans le prisme traditionnel des relations internationales, et en particulier de l’analyse de la politique extérieure vénézuélienne. Il y a eu des études sur l’intégration et le nouveau régionalisme qui soulignent son caractère contre-hégémonique ou désagrégeant sur la scène régionale; de la coopération Sud-Sud, dans le cadre des débats sur les «donateurs émergents» et le resurgissement d’un «nouveau Bandung» [référence à la conférence de 1965 qui a débouché sur un accord sur une série de principes qui devaient guider les relations internationales des participants des pays non-alignés]. Il y a eu quelques études de cas sur des projets spécifiques ou sur les relations entre ses membres. Enfin, les incidences du rentisme pétrolier dans l’ALBA ont été examinées en tant qu’expression de la politique extérieure bolivarienne. Plus récemment, au moment de son dixième anniversaire, certains auteurs se sont concentrés sur l’évaluation de la structure et le diagnostic de ses perspectives.

imagesEn m’inscrivant dans ce dernier type d’exercice, l’argument que je propose ici suggère qu’il est possible d’interpréter la trajectoire de l’ALBA-TCP au cours de ces dix dernières années comme un projet anti-hégémonique, visant – sans l’atteindre – une intégration “alternative”, qui a subi les effets négatifs du rentisme pétrolier. Je considère qu’autour de ces trois concepts, en utilisant d’autres termes et en privilégiant ou en reliant différentes approximations théoriques et méthodologiques, on a développé les principales tentatives pour caractériser un soit disant «modèle» ALBA-TCP. Je pense en outre qu’avec les mêmes outils on peut esquisser un bilan critique des cinq axes «politico-idéologique, énergétique, social, économico-commercial et financier» qui ont à mon avis articulé cette structure. (Je précise depuis le début que cette subdivision ne répond pas à l’organisation institutionnelle ou opérative de l’ALBA-TCP. Il ne s’agit pas non plus d’une tentative de proposer la conceptualisation d’un modèle, mais plutôt de proposer un critère fonctionnel qui correspond pour l’essentiel au développement chronologique propre de l’organisation, pour systématiser autour de quelques axes la multiplicité de discours, d’actions et de projets qui tombent sous le parapluie diffus de l’alliance.)

Davantage que dans d’autres questions concernant l’intégration latino-américaine, le penchant politique de chaque analyste a joué un rôle significatif dans l’interprétation et les approches proposées. Inutile de préciser que mon analyse n’échappe pas à cette règle. Il s’agit d’une approche qui tente d’intégrer quelques éléments théoriques et socio-politiques à partir d’une perspective historique, en explorant les alliances à partir d’un prisme qui relie les processus en fonction des principaux pays membres avec les tendances observables dans le contexte régional et mondial. En me basant sur ces coordonnées, je passerai rapidement en revue les axes mentionnés.

Entre le soft-balancing et la contre-hégémonie

L’ALBA-TCP [Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique – Traité de commerce des Peuples] est surgie comme une riposte face à la politique états-unienne et aux tentatives de déstabilisation subies par le gouvernement vénézuélien entre 2001 et 2004. Sur la base des déclarations de Chavez lui-même, certains auteurs ont justement souligné la nature contingente et défensive de la naissance. [Jose Briceno Ruiz: «El alba como propuesta de integracion regional» en Josette Altmann Borbon (ed.): America Latina y el Caribe: alba: ¿Una nueva forma de integracion regional?, Teseo / Flacso / Fundacion Carolina / Buenos Aires, 2011, pp. 19-83; Claudio Katz: El rediseno de America Latina: alca, Mercosur y alba, Editorial de Ciencias Sociales, La Habana, 2008].

10 août 2015: Maduro «reconnaît le rôle de Cuba dans l'union régionale»

10 août 2015: Maduro «reconnaît le rôle de Cuba dans l’union régionale»

Ce mobile initial est inévitable pour penser politiquement et idéologiquement un projet d’intégration «anti-impérialiste» et d’«orientation anticapitaliste» et, de manière spécifique, le Venezuela et Cuba comme ses principaux moteurs. D’où la campagne active contre l’ALCA (Zone de libre-échange des Amériques) et, par la suite, l’élaboration d’une proposition adressée aux gouvernements et aux mouvements de gauche qui ravive le legs bolivarien et martien ainsi que la tradition nationale tiers-mondiste.

Alfredo Toro a proposé ce rapprochement en interprétant l’ALBA «comme une stratégie de soft balancing fondée sur des moyens non militaires pour retarder, frustrer et affaiblir les aires de domination des Etats-Unis tout en gênant les politiques états-uniennes dans la région et en en renchérissant les coûts.» [A. Toro: «El alba como instrumento de ‘soft balancing’» en Pensamiento Propio ano 16 No 33, 2011, p. 160]

Dans le même ordre d’idées, Javier Corrales et Michael Peinfold ont ajouté le concept de «diplomatie sociale», autrement dit «le déploiement d’importants investissements à l’étranger, prétendument pour promouvoir le développement et réduire la pauvreté, mais en réalité pour impulser un agenda différent, défensif et offensif». [J. Corrales y M. Penfold: Dragon in the Tropics: Hugo Chavez and the Political Economy of Revolution in Venezuela, Brookings Institution Press, Washington, DC, 2011, p. 104]

Certains éléments problématiques de cette stratégie de style «guerre froide» ont également été soulignés précocement par Claudio Katz, dont la position était analogue [C. Katz: op. cit., pp. 71-74].

Les deux approches captent une dimension cruciale de l’ALBA-TCP, puisque, grâce au boom pétrolier, ajouté aux stratégies médiatique et diplomatique, plusieurs formes d’«apports solidaires» ont abondamment coulé depuis Caracas jusqu’aux nations «sœurs» pour diffuser une image positive du processus bolivarien et, en passant, pour acheter des soutiens. Cela permet également d’expliquer un développement institutionnel faible et l’adhésion de pays qui présentent des pourcentages élevés de pauvreté et de dépendance par rapport à l’aide internationale. Mais en considérant les acteurs non étatiques et les objectifs d’intégration comme étant insignifiants ou secondaires, la vision de ces auteurs rend plus difficile une compréhension plus large.

En syntonie avec le discours brandi par le gouvernement vénézuélien, Thomas Muhr a cherché dans l’articulation de différentes théories critiques le caractère anti-hégémonique de l’ALBA. [T. Muhr: Counter-Globalization and Socialism in the 21st Century. The Bolivarian Alliance for the Peoples of Our America, Routledge, Londres, 2012.] La contre-hégémonie assume ainsi des contours d’une guerre de positions gramscienne, alors que les expériences comme les Missions sociales, les Conseils communaux, les Conseil techniques de l’eau, les Communes socialistes, etc. servent, à l’intérieur du Venezuela, comme des ressources pour développer le concept de «démocratie révolutionnaire» et pour le lier avec la projection internationale du processus bolivarien et de la coopération cubaine.

Cette lecture ouvre des espaces féconds pour évaluer les dimensions et les acteurs inattentifs en ce qui concerne les approches réalistes et politicologiques. Néanmoins, l’approche de Muhr perd une grande partie de sa capacité explicative lorsqu’on analyse l’évolution du rapport entre les «Etats en révolution» et la «société organisée».

Le caractère centralisateur et bureaucratique des gouvernements de l’ALBA a vidé de leur sens les sentences constitutionnelles et les essais de démocratie participative, et a priorisé l’impulsion à renforcer le pouvoir des partis/machines électorales dans une logique de contrôle et de cooptation des organisations sociales. La «démocratie révolutionnaire» en tant qu’expression d’un «pouvoir populaire» pouvant articuler les instances gouvernementales et les mouvements dans la perspective d’une «diplomatie des peuples», s’est révélée, pour différentes raisons, très problématique, et pour l’essentiel elle est restée inaccomplie. La trajectoire du Conseil des mouvements sociaux de l’ALBA et ses chapitres nationaux, tout comme d’autres expériences analogues – telle que l’articulation de mouvements sociaux avec le projet de l’ALBA – le montrent en partie. En réalité, depuis le sommet de Mar del Plata de 2005, les mouvements n’ont pas réussi à délimiter les horizons et les contenus d’une intégration «depuis en bas».

La stratégie politique de l’ALBA devant le défi du blocus contre Cuba et en ce qui concerne la création de «digues de retenue» autour du processus vénézuélien, a réussi. D’autres membres ont utilisé cette plateforme pour avancer avec certaines revendications ou pour obtenir du soutien. On a pu percevoir des reflets de cela dans l’Union de nations sud-américaines (UNASUR), dans la Communauté des Etats latino-américains et des Caraïbes (CELAC) et surtout dans l’organisation des Etats américains (OEA). Mais face à des événements comme le coup d’Etat en Honduras (en 2009), son rôle s’est heurté à des limites significatives.

Il faut se demander si le nouveau cadre régional qui est concocté – avec la reconfiguration de la stratégie états-unienne, la gravitation de puissances extra-régionales, la montée de «nouvelles droites», la fragmentation des gauches et la crise profonde des gouvernements «progressistes» – surtout ceux du Venezuela et du Brésil, à quoi s’ajoutent l’ouverture contrôlée ( ?) de l’économie cubaine et la normalisation des relations avec l’ennemi historique – la «mission» contre-hégémonique de l’ALBA ne risque pas de s’épuiser rapidement, avant que l’aspiration à une intégration «alternative» n’ait pu se consolider.

Pétro-Amérique et l’intégration énergétique

Steve Ellner a mis en évidence un facteur qui conditionne, voire détermine, tous les projets régionaux impulsés par la République bolivarienne. Malgré la plus importante réserve de pétrole brut lourd de la planète, qui encourage les fantaisies d’une «puissance énergétique mondiale», cela se traduit par une dépendance totale envers une seule ressource et l’absence d’avantages comparatifs dans d’autres secteurs de l’économie, y compris l’agriculture. [S. Ellner: «La politica exterior del gobierno de Chavez: la retorica chavista y los asuntos sustanciales» en Revista Venezolana de Economia y Ciencias Sociales No 15, 2009, pp. 115-132. Cette partie se fonde sur l’ouvrage de D. Benzi et de Ximena Zapata: «Geopolitica, economia y solidaridad internacional en la nueva cooperacion Sur-Sur: el caso de la Venezuela bolivariana y Petrocaribe» en America Latina Hoy vol. 63, 2013, pp. 65-89.]

Même s’il ne pointe pas le rentisme pétrolier en tant que tel, ce regard révèle une autre facette d’un élément qui a en général été considéré de manière positive par la gauche à cause des capacités du Venezuela dans le secteur du pétrole et de ses dérivés. C’est tout au plus son impact environnemental ou de son utilisation «non politiquement correcte» qui sont contestés.

Le même auteur a souligné que le gouvernement bolivarien suit simultanément des objectifs de type économique et humanitaire. En ce qui concerne les objectifs économiques, il viserait à promouvoir la diversification de l’économie et de son industrie pétrolière. Pour ce qui est objectifs humanitaires, il justifierait les accords de coopération généreux sur la base de principes de solidarité internationale d’origine tiers-mondiste. Ces considérations permettent de s’approcher des propositions de l’ALBA-TCP en matière énergétique.

Il y a des raisons de supposer qu’au début, après l’échec de l’ALCA, l’Alternative bolivarienne a été conçue comme un parapluie idéologique, instrument politique et, éventuellement, plateforme institutionnelle pour la concrétisation de Petro-Amérique, instance conçue pour mettre en marche et coordonner les trois différentes initiatives: Petrosur, Petroandina et Petrocaribe. La gauche a salué cette instance qui, sous la forme d’une structure gérée par des entreprises d’Etat avait pour objectif «d’élargir l’autonomie énergétique pour garantir l’indépendance économique de la région. Grâce à l’auto-approvisionnement on pourrait (…) substituer le modèle exportateur de combustibles (vers le marché nord-américain ou international) par une structure d’utilisation régionale concertée».[C. Katz: ob. cit., p. 77.]

Petrobras... se vend et ses revenus se détournent

Petrobras… se vend et ses revenus se
détournent

538131_considera_pemex_infundada_la_garantia_solicitada_por_corte_de_nueva_york-728x394Néanmoins, sur les trois initiatives, seule Petrocaribe est devenue une réalité ayant un impact très important. Petrosur et Petroandina sont apparues comme un ensemble d’accords de coopération bilatérale et la constitution d’entreprises mixtes plus ou moins effectives entre le Venezuela et les quatre membres du Mercosur; la Bolivie et l’Equateur, membres de la Communauté andine (CAN) et de l’ALBA-TCP; et la Colombie. La proposition d’une grande alliance entre compagnies nationales, plutôt qu’une concurrence pour l’accès aux investissements étrangers et aux marchés régionaux et extra-régionaux, s’est révélée être une chimère. Et cela, non seulement à cause des multinationales qui opèrent dans le secteur mais également à cause des géants étatiques ou semi-étatiques comme Petrobras ou PEMEX. Cette stratégie s’est immédiatement heurtée à la course accélérée de tous les pays de la région à la recherche de nouvelles réserves de gaz, de pétrole et d’autres minerais. Pendant ce temps, le projet d’un grand gazoduc du Sud, principal fondement de la proposition vénézuélienne, a été reporté sine die pour des raisons économiques, politiques, techniques, juridiques et environnementales.

Malgré les nombreux projets entrepris et les bénéfices à court terme, surtout en termes de remises sur la facture pétrolière, il est douteux que ces initiatives puissent s’inscrire dans une proposition d’intégration à proprement parler. L’étude des rapports énergétiques entre les membres montre une stagnation significative de la région andine et au contraire, malgré de gros problèmes, une concentration d’efforts du gouvernement vénézuélien dans le Gran Caribe, un concept pour désigner une région dans la mosaïque latino américaine. [D. Benzi et al.: «La cooperacion brasilena y venezolana en Bolivia y Ecuador en el marco del nuevo regionalismo latinoamericano: un analisis comparativo» en Revista Sul-Americana de Ciencia Politica No 3, 2013, pp. 22-42; D. Benzi et al.: «Petrocaribe en la mira. La politica estadounidense hacia Venezuela tras la muerte de Hugo Chavez» en Huellas de Estados Unidos No 9, 2015, pp. 163-203.]

Les difficultés de PDVSA [entreprise pétrolière du Venezuela] et la priorité accordée aux marchés asiatiques, sans parler de la chute du prix du brut, font partie de ce scénario, dont l’analyse dépasse les objectifs de cet article.

Entre l’aide et l’institutionnalisation des Missions

L’axe social de l’ALBA-TCP s’est organisé autour de l’aide accordée par le Venezuela aux autres membres et à des tiers, ainsi que de l’internationalisation des Missions, ces programmes inspirés de l’expérience réalisée sur le territoire vénézuélien avec la collaboration cubaine dans les secteurs médical et éducatif.

Après l’incorporation de la Bolivie en 2006, on commence à percevoir certains outils de l’aide internationale qui avaient été utilisés régulièrement par les gouvernements vénézuéliens depuis les années 1970. Il s’agit de donations financières et en espèces, de coopération technique, de bourses, de soutiens budgétaires, d’aide humanitaire et d’urgence, d’annulations de dettes et de prêts accordés par différentes institutions du pays.(Cf. Una panoramica en los trabajos de Tahina Ojeda].

Tout comme dans la coopération au développement Nord-Sud, et encore davantage dans la coopération Sud-Sud, il est difficile, sinon impossible, d’avoir une idée claire du volume réel, de la trajectoire suivie et de la destination finale de ces flux. Toutes les estimations disponibles suggèrent leur importance, autant pour rendre compte d’un modus operandi distinctif de l’action extérieure bolivarienne que dans les dynamiques économiques et sociopolitiques internes de certains des pays bénéficiaires. Malgré les différences dans les conditions et les motivations, on n’est pas surpris par la présence de traits caractéristiques de l’aide internationale tels que des phénomènes de dépendance, le développement de réseaux clientélistes et de poches plus ou moins étendues de corruption liées aux effets du rentisme pétrolier. [Carlos Romero y Claudia Curiel: «Venezuela: politica exterior y rentismo» en Cadernos Pro- lam/usp ano 8 No 9, 2009, pp. 39-61; D. Benzi y Ximena Zapata: «Petroleo y rentismo en la politica internacional de Venezuela. Breve resena historica (1958-2012)» en Taller segunda epoca No 3, 2014, pp. 16-31.]

Dans la même logique que le concept de «diplomatie sociale» déjà mentionné, il s’agit d’«apports solidaires» à la disposition des exécutifs, canalisés sans contrôles ni audits parlementaires, administratifs ou de la société civile, qui se prêtent à des dénonciations à cause de leur gestion peu transparente. On ne dispose pas encore d’une enquête comparative sur leur réception et leur gestion auprès des membres de l’ALBA, mais de nombreux indices suggèrent qu’en Bolivie, au Nicaragua et en Honduras (avant le coup) les fonds de coopération ont été traités presque comme une affaire privée par les mandataires et leur entourage pour financer des programmes de transfert directs et des ouvrages d’infrastructures avec un évident biais partisan. Le cas de Cuba est très particulier. [ D. Benzi y Giuseppe Lo Brutto: «¿Mas alla de la cooperacion Sur-Sur? Contexto, luces y sombras de las relaciones Cuba-Venezuela» en De la diversidad a la consonancia: la css latinoamericana, Instituto Mora / Cedes-buap, Mexico, df, 2014, pp. 405-443.]

Dans d’autres pays, y compris aux Etat-Unis et au Royaume-Uni, un soutien a été fourni à des secteurs marginaux ou des organisations du même genre ou uniquement sensibles au message chaviste.

Par contre, l’internationalisation des Missions grâce aux ressources matérielles et financières du Venezuela, a rendu viable l’élargissement des programmes de coopération cubains. [Julie M. Feinsilver: «Medicos por petroleo: La diplomacia medica cubana recibe una pequena ayuda de sus amigos» en Nueva Sociedad No 216, 7-8/2008, pp. 107-122, disponible en <www. nuso.org>].

Les programmes les plus visibles et qui ont eu le plus d’impact ont été ceux concernant l’alphabétisation primaire et les chirurgies ophtalmologiques avec l’Opération Milagro [des milliers et milliers de personnes ont retrouvé la vue]. D’autres projets dans le domaine de l’éducation moyenne et supérieure n’ont pas dépassé la phase de planification. La collaboration médicale a consisté à étendre à d’autres membres des programmes tels que Barrio Adentro à échelle réduite. Par la suite, sous le nom évocateur de quelques héros nationaux, plusieurs campagnes de recensement et de soins pour des personnes handicapées ont été organisées.

L’impact politique et social de ces programmes a initialement été très sensible en tant complément aux politiques de transfert conditionnées par les gouvernements nationaux. Toutefois, tout comme les programmes appliqués au Venezuela même, le manque de continuité et de suivi ainsi que le manque de transparence et de rigueur nécessaires dans la présentation des coûts et des résultats, a diminué le potentiel et la légitimité de la coopération. En tout cas l’institutionnalisation des programmes a été faible. En 2009, le Conseil social de l’ALBA-TCP, une instance inter-ministérielle, a été créé pour renforcer la coopération dans les domaines de la santé, de l’éducation, de la culture, du sport, du travail et du logement. Cette instance devait surmonter la tendance à l’assistentialisme à court terme des Missions, avec de clairs objectifs politico-électoraux, en vue de les transformer en politiques publiques de portée régionale. Mais il n’y a aucune évidence que cela ait conduit à un approfondissement allant dans ce sens. Il semble au contraire que depuis 2010 l’internationalisation ait été mise en suspens.

Le personnel médical et éducatif cubain a souligné l’originalité d’un projet orienté vers la satisfaction des besoins de base dans une logique différente à celle de l’assistance traditionnelle. Mais, pour différentes raisons, ce personnel n’est pas facilement remplaçable par des travailleurs formés grâce aux bourses octroyées dans le cadre de l’ALBA. On a essayé de promouvoir la prestation de services sans perdre l’essence des valeurs humanistes, mais on n’a pas généré une dynamique soutenable. A aucun moment il n’y a eu des objectifs radicaux. Même si dans certains secteurs de la gauche il persiste une certaine nostalgie générationnelle, idéologique et existentielle de l’«éthique révolutionnaire» cubaine, nostalgie habilement manipulée par La Havane, la «diplomatie médicale» a connu depuis quelque temps déjà un déplacement: la logique politique et humanitaire prédominante tend à s’orienter à tous les niveaux vers les bénéfices économiques que l’exportation de services professionnels peut impliquer pour l’île. (Fin de la première partie; Traduction A l’Encontre, article publié dans Nueva Sociedad, N° 261, janvier-février 2016)

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Daniele Benzi est Docteur en science, technologie et société de l’Université de Calabria et maître des Etudes latino-américains de l’Université autonome de Mexico. Il a été professeur émérite de l’Université de Puebla, Mexico; de la Faculté latino-américaine de sciences sociales sise en Equateur et de l’Université centrale de l’Equateur. Actuellement il est professeur de l’Université andine Simon Bolivar à Quito (Equateur). Il a réalisé de longs séjours d’enquête et de travail sur le terrain à Cuba, au Venezuela et en Bolivie.

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