samedi
30
mai 2020

A l'encontre

La Brèche

Par Mustapha Benfodil

Hirak, la 50e rugissante! De fait, ce vendredi 31 janvier 2020, le mouvement de contestation populaire a atteint la barre symbolique du 50e vendredi consécutif. Et ce chiffre en soi est un immense exploit.

La matinée, et pour la quatrième semaine d’affilée, Alger est ville morte. Aucune manif’ n’est tolérée avant la fin de la prière hebdomadaire. Les militants et activistes les plus en vue du hirak font tout pour éviter de tomber dans l’escarcelle des éléments de la police qui sont déployés en force.

Un dispositif impressionnant a pris position près du lycée Delacroix et au long de la rue Abdelkrim Khettabi jusqu’à la Grande-Poste. Sur la rue Didouche, une autre armada d’engins bleus encercle le siège régional du RCD (Rassemblement pour la culture et la démocratie). «La police a procédé à des fouilles près de la mosquée Errahma», témoignent des citoyens.

A l’approche de l’heure de la prière, c’est justement aux abords de cette mosquée centrale et dans les ruelles environnantes (Victor Hugo, Khelifa Boukahlfa, Réda Houhou, Ahmed Zabana, Mohalesd Chabani) que les manifestants, hommes et femmes, commencent à se rassembler dans l’attente de l’heure H.

13h37. Fin de la prière d’el djoumouâ [du vendredi]. «Dawla madania, machi askaria !» (Etat civil, pas militaire), scande la foule fusant de la mosquée, et faisant bloc avec celle qui trépignait à l’extérieur pour ne former qu’un seul torrent qui déferle sur le boulevard Victor Hugo avant de se lancer sur la rue Didouche Mourad.

Un cordon de police se forme subrepticement et barre la rue Didouche à hauteur de l’agence Ooredoo. Les manifestants entonnent tour à tour: «Enkemlou fiha ghir be silmiya, we ennehou el askar mel Mouradia!» (On poursuivra notre combat pacifiquement, et on boutera les militaires hors du palais d’El Mouradia), «Qolna el îssaba t’roh ! Ya h’na ya entouma!» (On a dit: la bande doit partir. C’est ou bien nous, ou bien vous). «Ma t’khawfounache bel achriya, h’na rabatna el miziriya !» (Vous ne nous faites pas peur avec la décennie noire, on a grandi dans la misère), «Echaâb yourid el istiqlal !» (Le peuple veut l’indépendance)…

«Nous sommes la révolution et vous êtes la crise»

Sur les pancartes brandies, nous notons d’emblée quelques thèmes dominants: la libération des détenus, l’exigence d’un vrai changement ou encore le rejet du gaz de schiste. S’agissant des détenus, des dizaines de portraits, de posters, des banderoles sont conçus à l’effigie de Karim Tabbou, Samir Benlarbi, Fodil Boumala ou encore l’étudiante Nour El Houda Oggadi. On pouvait remarquer aussi le portrait de Abdelhamid Mehri hissé par plusieurs manifestants pour commémorer le 8e anniversaire de sa disparition, M. Mehri nous ayant quittés le 30 janvier 2012.

Sur le thème du changement, on pouvait lire: «Nous sommes la révolution et vous êtes la crise», «Période de transition!» «Notre révolution est une marche pacifique pour la liberté et la justice sociale», «Constitution par une constituante», «The hirak will continue untill change is achieved» (Le Hirak se poursuivra jusqu’à ce que le changement se réalise). Un manifestant écrit: «Le régime change de visage pour le même usage». Sur l’autre face de sa large feuille de papier, ces mots pleins de sagesse: «Perdre pour gagner, souffrir pour comprendre, tomber pour grandir, la plupart des grandes leçons de la vie s’apprennent dans la douleur».

Des jeunes forment une chaîne humaine avec leurs pancartes, et cela donnait: «Un seul mot d’ordre: organisation, unité, action. Chute de la tyrannie». Une autre chaîne de pancartes promet: «Notre flamme jamais ne s’éteindra».

Le rejet de l’exploitation du gaz de schiste est une nouvelle fois exprimé avec force comme l’illustrent ces messages: «On ne peut pas jouer avec la santé du peuple et du sol», «Pour la gloire de nos martyrs, l’Algérie n’est pas à vendre. Halte à la trahison. Non au gaz de schiste». On notera aussi la présence de nombreux messages de dénonciation du «contrat du siècle», le plan de Trump qui veut en finir avec la Palestine: «Non au hold-up du siècle. La Palestine est Arabe», «Vive la Palestine! Honte et déshonneur aux traîtres», «Vive la lutte du peuple palestinien», «America belongs to native Americans. People, Jerusalem and Occupied territories belong to Palestians. Free Palestine!» (L’Amérique appartient aux autochtones américains. Le peuple, Jérusalem et les Territoires occupés appartiennent aux Palestiniens. Libérez la Palestine !)

«Libérez Sofiane Merrakchi!»

Près du cinéma l’Algeria, plusieurs confrères soutenus par des militants et des citoyens ont observé une action de solidarité avec le journaliste Sofiane Merrakchi, en détention à El Harrach [prison d’Alger] depuis le 26 septembre, à l’appel du Collectif des journalistes algériens unis. Des portraits à l’effigie de Sofiane Merrakchi ont été brandis.

Correspondant de la chaîne libanaise Al Mayadeen, notre confrère emprisonné serait poursuivi pour une supposée «infraction douanière» relative à du matériel audiovisuel. Les journalistes protestataires entonnaient: «Sahafa horra dimocratia!» (Presse libre et démocratique), «Libérez Merrakchi!», «A bas la répression, liberté d’expression !»…

Présent à cette action de soutien, Hakim Addad, qui a connu Sofiane lorsqu’il était lui-même en détention provisoire à El Harrach, nous déclare : «L’affaire Sofiane Merrakchi, c’est une affaire du hirak. Pendant 90 jours, nos cellules étaient voisines. Nous, on était la ‘‘11’’, et lui et le journaliste Belkacem Djeri étaient à la ‘‘16’’, je crois. On partageait la cour tous les jours. On discutait beaucoup. Je dois témoigner d’une chose : Merrakchi menait un travail de haute volée depuis le début du mouvement en couvrant en direct le hirak tous les vendredis. Je pense que c’est la vraie raison pour laquelle il a été arrêté, et pour laquelle il est en détention depuis plus de 4 mois. Se mobiliser aujourd’hui, demain et les semaines à venir pour Sofiane Merrakchi, ce n’est pas se mobiliser que pour la liberté de la presse, mais pour un détenu du hirak. Un détenu qui, au même titre que les autres détenus, doit être libéré et doit au moins pouvoir se défendre devant un tribunal et voir son procès programmé.»

«Oui à l’innovation, non à la pollution» 

La procession, de plus en plus dense, continue à défiler aux cris de: « Ahna ouled Amirouche, marche arrière ma n’ouellouche, djaybine el houriya!» (Nous sommes les enfants d’Amirouche, on ne ferra pas marche arrière, on arrachera la liberté), «Atalgou el massadjine, ma baouche el cocaïne!» (Libérez les prisonniers, ils n’ont pas vendu de cocaïne), «Hé viva l’Algérie yetnahawx ga3 !» (Qu’ils partent tous!). On pouvait entendre aussi ce slogan antigaz de schiste: «Makane la pétrole, la ghaz sakhri, goulou l’França edirha fi Paris!» (Il n’y a ni pétrole ni gaz de schiste, dites à la France de le faire à Paris).

Près de la Fac centrale, un couple porte deux panneaux aux messages très inspirés. Sur l’un d’eux, cette requête: «On veut exploiter le gisement de la matière grise, novatrice, et non le gisement de la matière noire, destructrice. Oui à l’innovation, non à la pollution». Sur l’autre, arboré par une dame coiffée d’une casquette aux couleurs nationales, cette sentence corrosive: «On est sortis pour la dignité et la fondation d’un Etat de droit et non pour les patates, le lait et les artichauts». A côté d’eux, un citoyen soulève cet écriteau plein d’ironie : «Coronavirus: Je ne rentrerai pas en Algérie, vous avez pire que moi: la junte militaire au pouvoir».

14h40. La rue Asselah Hocine est quadrillée par des dizaines de camions et véhicules de la police. Des membres des forces antiémeute en casque, matraque et bouclier sont alignés sur les deux flancs de la chaussée. Un imposant cortège en provenance de Bab El Oued, La Casbah, Bologhine se déverse sur l’avenue dans une ambiance des plus ferventes. La marée humaine s’écrie: «Qolna el Issaba t’roh ! Ya h’na ya entouma!» (On a dit la bande doit partir. C’est ou bien nous, ou bien vous), «Pouvoir assassin!» «Ya el îssaba, essahra machi lel biaâ!» (Hé les gangs, le Sahara n’est pas à vendre). Un jeune agite une magnifique bannière avec ce slogan: «Le cœur de la rue». Un marcheur s’est fendu de ce message caustique : «Le peuple veut un Président légitime qui amnistie les détenus politiques et libère la justice et les médias, pas le Président du lait et de la pomme de terre».

Un autre a repris sur un immense panneau cette citation de Churchill: «Le succès n’est pas final, l’échec n’est pas fatal, c’est le courage de continuer qui compte». Retenons pour finir cette banderole cinglante: «La libération de la Palestine passe par la libération d’Alger, Le Caire, Baghdad». (Article publié sur le site du quotidien El Watan en date du 1er février 2020)

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Coronavirus. «On doit s’attendre à l’ouragan»

L’émission «Arrêt sur images» de Daniel Schneidermann – une émission à laquelle le site alencontre.org pense qu’il est opportun de s’abonner – a été mise gratuitement, ce 14 mars 2020, sur Youtube «en raison de son utilité sociale». Deux médecins «qui parlent vrai» interviennent. François Salachas, le neurologue qui avait interpellé Emmanuel Macron lors d'une visite à la Pitié-Salpêtrière (Paris). Il souligna alors l’urgence liée à la pandémie et un fait d’évidence: la mise à niveau de l'hôpital nécessitera de gros moyens humains et financiers. Et Philippe Devos, intensiviste au CHC de Liège, président de l'Association belge de syndicats de médecins (Abysm). A voir, à partager: utile pour comprendre et réfléchir. (Rédaction A l’Encontre)

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