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Algérie-débat. «Une économie à l’agonie?»

Publié par Alencontre le 21 - mars - 2019

Par Amélie Perrot

«L’Algérie est une économie à l’agonie. A tel point que la question n’est pas si elle va craquer mais quand», écrit le Xerfi (Institut d’études privé, spécialisé dans l’analyse économique sectorielle en France et à l’international) cette semaine. En 2014, des experts tentaient de réformer une économie reposant sur le pétrole. Avant que le régime n’enterre les propositions qu’il avait lui-même commandées.

Hier (le 19 mars 2019) des milliers de personnes défilaient encore dans les rues algériennes pour demander le départ du président Abdelaziz Bouteflika. Et en matière d’économie, les défis auxquels le pays est confronté sont nombreux. D’abord, parce que l’économie algérienne dépend totalement du pétrole et du gaz: à eux deux, ils constituent presque toutes les exportations du pays, 97%, et deux tiers des recettes de l’Etat. L’Algérie est en fait un exemple parfait de ce que les économistes appellent la «maladie hollandaise»: une abondance de ressources naturelles qui semble d’abord être une bonne nouvelle, mais qui provoque en réalité un déclin de l’industrie locale et une chute de toutes les autres exportations. Tant que les cours du pétrole sont hauts, le problème se voit peu. D’ailleurs le prix du pétrole n’a cessé d’augmenter entre l’arrivée au pouvoir de Bouteflika et 2014, et la redistribution de la rente pétrolière a même été l’outil du régime pour endormir les crises sociales, notamment pendant les printemps arabes en 2011.

Mais le problème éclate en 2014, car cette année-là, le prix du pétrole s’effondre. Et en Algérie, cela veut dire que les ressources de l’Etat s’effondrent aussi. A ce moment-là, le régime réagit en puisant dans ses réserves, en laissant filer le déficit, et pour compenser la chute des exportations il restreint les importations sur 850 produits. En résumé, le pouvoir colmate et gagne du temps, mais il ne réforme pas.

Clientélisme et corruption

L’autre grand problème de l’économie algérienne, c’est celui du clientélisme. Un problème d’ailleurs lié à celui de la dépendance aux hydrocarbures, car l’argent du pétrole a surtout profité à des cercles d’affaires proches du pouvoir.

La restriction des importations mise en place par le régime est un exemple parlant des effets de la corruption dans le pays, car cette mesure a provoqué l’enrichissement de ceux qu’on surnomme en Algérie les «barons des importations» : des grossistes qui grâce à leurs liens politiques privilégiés obtiennent des licences d’importations et établissent des monopoles. Alors, ces pratiques ne sont bien sûr pas propres à l’Algérie, mais la différence estime le politiste Thomas Serre dans Alternatives économiques, c’est qu’«elles sont ici de notoriété publique».

Le mot qui revient lorsqu’il s’agit de réformer l’économie algérienne, c’est celui de «diversification»: il s’agit en effet de diversifier l’économie, pour qu’elle cesse d’être si dépendante du pétrole. Mais même après la crise de 2014 cette diversification n’a pas eu lieu. Le régime a plutôt choisi de créer de la monnaie, 4000 milliards de dinars depuis novembre 2017, 20% du PIB, faisant planer le risque d’une hyperinflation.

Aujourd’hui en Algérie les conséquences économiques et sociales de tous ces problèmes sont évidentes. Un jeune sur 3 est au chômage. On peut aussi lire dans Le Monde un reportage passionnant qui nous emmène à Ouargla, ville située au cœur de la zone des hydrocarbures, où 55’000 des 130’000 habitants sont pourtant au chômage. Cette semaine l’institut d’études Xerfi écrivait que «l’Algérie est une économie à l’agonie. A tel point que la question n’est pas de savoir si elle va craquer mais quand.»

Le «nouveau modèle de croissance économique» enterré par l’Algérie

Pourtant le régime a bien tenté de penser, avec des économistes, un nouveau modèle. C’est une tribune de l’économiste algérien Raouf Boucekkine à lire dans Le Monde, et qui raconte comment le régime a enterré le modèle de transition économique qu’il avait lui-même commandé. En 2014, Raouf Boucekkine fait partie avec cinq autres experts algériens de la «task force», un groupe de travail réuni par le gouvernement et qui finit par construire pour l’Algérie en 2016 un «nouveau modèle de croissance économique».

Le groupe a désigné trois domaines prioritaires: la réforme du financement de l’économie, la réforme de l’Etat social, et enfin troisièmement la politique industrielle, pour diversifier enfin l’économie et exporter autre chose que des hydrocarbures.

Ce «nouveau modèle de croissance» est finalement enterré, d’abord en juillet 2016, quand le conseil des ministres présidé par Abdelaziz Bouteflika adopte le plan de réforme mais en effaçant de larges pans de la version initiale. Puis ensuite lorsque l’Algérie choisit, plutôt que de diversifier son économie, de créer sans limite de la monnaie. Pour Raouf Boucekkine, cet abandon «illustre, encore une fois, l’incapacité du régime algérien à se réformer de l’intérieur».

Mais l’économiste dit aussi que s’il pensait, après cet épisode, que «seule une contrainte externe amènerait le régime à accepter des réformes structurelles», il ne se doutait pas qu’une révolte populaire, un événement «prodigieux pour un observateur de l’économie du pays», dit-il, «pourrait conduire à revisiter les fondements mêmes de la République algérienne». (Article publié le 20 mars 2019, in Les nouvelles de l’éco)

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