vendredi
22
septembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Staline, Boukharine et Ordjonikidze en 1929. Boukharine sera condamné et exécuté en 1938 et Ordjonikize, dont la mort en 1937 fut présentée «comme un suicide»

Nous avons publié sur ce site, les 8 et 9 septembre 2017, trois premières parties de l’ample étude faite par Jeffrey Rossman sur le mouvement de grèves dans l’URSS de Staline en 1932. Une date particulière, dans la mesure où elle renvoie à la mise en place du premier plan quinquennal d’industrialisation et de la famine massive en Ukraine qui fut instrumentalisée par le pouvoir stalinien. Ce dernier n’hésita pas à exercer une répression, sous des formes qui présageaient les grandes purges, les déplacements de populations avec leurs milliers de victimes ainsi que des mesures de mise au «travail forcé» de centaine de milliers de personnes au cours des années 1930 et suivantes.

Nous publions ci-dessous la conclusion de cette étude de J. Rossman ainsi que des documents d’époque, en relation avec ces grèves. Ces documents ont été traduits du russe par Nicolas Werth et Gaël Moullec, des historiens très vite classifiés «négativement» par certains militants marxistes. Une classification faite, souvent, sans avoir lu leurs productions, mais sur le fonctionnement d’un ouï-dire selon lequel Werth a participé – effectivement – à l’ouvrage, plus que discutable et de propagande, mis au point par Stéphane Courtois et intitulé: Le livre noir du communisme (publié en 1997 aux Editions Laffont).

Par ailleurs, silence est fait sur la prise de position de Werth après la publication du Livre noir, dont le maître d’œuvre politique fut Stéphane Courtois. Dans le quotidien Le Monde du 14 novembre 1997, Werth et Margolin: «refusent d’endosser la thèse d’une “sanglante essence du communisme” […] “Le communisme au pouvoir fut partout antidémocratique et répressif; il ne fut ni partout ni constamment massacreur”, assurent-ils au nom de la complexité. On ne peut réduire le phénomène communiste à son caractère meurtrier», conclut Nicolas Weil, qui les cite dans un article datant de 2007. Weil souligne que: «Nicolas Werth, qui a traité du chapitre concernant l’URSS, et Jean-Louis Margolin prennent alors [en 1997] leurs distances avec cette “ligne générale” qui transforme le livre en machine de guerre pour la “concurrence des victimes”.»

Mikoyan, Kirov et Staline en 1932. Kirov tué en 1934, ce qui fut un «prétexte» utilisé pour lancer des grandes purges dans les cercles dirigeants

Il s’agit de lire la contribution de Werth, certes avec une distance critique. Elle devrait d’ailleurs s’exercer à l’occasion de toute lecture. Mais, pour ce faire, un travail sérieux d’acquisitions de connaissances – ce d’autant plus que la production anglo-saxonne d’historiens russophones est ample depuis 20 ans – qui ne devraient pas se limiter pas à quelques «classiques», même si leur réputation est souvent méritée. Ce d’autant plus pour celles et ceux historiquement affiliés à certains courants issus du trotskisme; c’est-à-dire d’une des composantes politiques importantes qui combattit le stalinisme sous diverses formes, en prenant appui sur une analyse fréquemment minutieuse de l’émergence, de l’évolution et des transformations des régimes et sociétés issus de cette contre-révolution. Plus d’une fois, ces militants trotskistes ont payé de leur vie ce combat antistalinien, étant la cible à la fois de la droite bourgeoise anticommuniste et des sabreurs se revendiquant du «petit père des peuples», Joseph Staline, pleuré avec la foi du charbonnier en 1953, lui dont le décès laissa orphelins des centaines de milliers de communistes en Europe occidentale. (Rédaction A L’Encontre)

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L’épilogue: condamnations pour «comportements antisoviétiques» 

Ayant reçu une leçon douloureuse de l’arrestation d’Iourkine, les cellules du parti se déversèrent dans les ateliers en dénonçant les «meneurs» de la grève, préparant ainsi le terrain aux rafles de la police secrète. Dans la nuit du 14 au 15 avril, 15 personnes furent arrêtées; 16 autres le furent peu après, y compris Korotkov et Nikitine. L’OGPU cibla de manière caractéristique les groupes sociaux les plus vulnérables: les anciens communistes ayant un passé de «déviation»; d’anciens socialistes-révolutionnaires et anarchistes; d’anciens agents de police et gendarmes de l’époque tsariste; d’anciens fabricants ainsi qu’un grand nombre d’autres provenant du monde des «éléments étrangers à la classe» dont Moscou faisait porter le chapeau des désordres (par exemple les koulaks, les commerçants, les contrebandiers en alcool, lishentsy [19], chômeurs). Ceux qui furent identifiés comme étant à l’origine d’actes de violence étaient également vulnérables. Quant à la poignée de femmes arrêtées, elles le furent toutes en raison de leurs liens avec des époux ou pères «étrangers à la classe».

Au cours des semaines suivantes, l’OGPU interrogea ses prisonniers et fit déposer des dizaines de témoins. En juin, les actes d’accusation furent déposés, comme il était d’usage, en vertu des articles 58(10) et 59(2) du Code pénal de la République russe, lesquels proscrivaient les discours et comportements «antisoviétiques» et «contre-révolutionnaires». Les condamnations furent prononcées par un tribunal de l’OGPU le mois suivant: huit accusés jugés «aptes au travail physique», y compris Korotkov, furent envoyés dans des camps de concentration alors que 24 autres, y compris Nikitine, furent bannis. La majorité des peines atteignait au moins une durée de trois ans [20].

Conclusion

Après plusieurs mois de protestations dispersées contre les conséquences de la «révolution par en haut» de Staline, la situation aux usines de Vitchouga était «tendue» et le climat dominant [parmi les travailleurs] propre à la «dépression». Lorsque des rations de famine furent mises en place en avril 1932, les ateliers se rebellèrent. La grève fut tout d’abord petite, mais se distingua d’épisodes précédents de troubles en gagnant en ampleur: le 6 avril, 15% des tisserandes du combinat Shagov arrêtèrent leurs métiers à tisser; quelques jours plus tard, la majorité des 17’000 travailleuses du textile du district était en grève [21]. Les protestations firent boule de neige pour deux raisons. La première: le mécontentement des ateliers était profond (les responsables étaient convaincus, par exemple, que la réduction des rations de pain n’aurait jamais provoqué un «mouvement de cette ampleur» s’il n’y avait eu une détérioration chronique dans les usines). La deuxième: il y avait parmi les dirigeants du mouvement des animateurs efficaces et persuasifs.

La réponse venant d’en haut exacerba initialement la crise: la désertion de responsables clés eut pour conséquence l’impossibilité de mettre en place une stratégie efficace; l’usage de la force déclencha un soulèvement violent et lorsque le numéro 2 du comité régional (Kotsen) mobilisa les membres du Parti, il retira involontairement des ateliers une force vitale de stabilisation. Au dire de tous, la réponse des autorités fut déficiente. «Nous [avons commis] les erreurs les plus flagrantes», concéda un fonctionnaire, «non seulement d’un point de vue politique, mais aussi tactiquement».

La panique qui caractérisa leur comportement indique que la peur, fortement ancrée, envers les masses «indisciplinées» constituait un obstacle au rétablissement de l’ordre. «Lors de la grève», concéda un communiste de base de l’usine Nogine, «les dirigeants du Parti et du soviet eurent peur des travailleurs: ils se cachèrent sous la table et dans les coins». L’affrontement violent entre les grévistes et les forces de l’ordre provoqua un effondrement de l’autorité sans précédent. Pendant un moment terrifiant, bien qu’il fût court, notait le chef du comité exécutif du soviet régional, «il n’y avait aucun pouvoir soviétique à Vitchouga».

La grève fut la plus importante de celles qui eurent lieu dans la région industrielle centrale (OII) en avril 1932. Ce n’est pas tant le nombre de manifestants que la violence, venant d’individus des deux côtés, qui fait qu’elle acquière un relief particulier. Bien que la force – ou la menace du recours à la force – fut un facteur dans d’autres épisodes des désordres, ce n’est qu’à Vitchouga qu’elle joua un rôle aussi important que celui des discours dans l’interaction entre les travailleurs et l’Etat: elle fut utilisée par les travailleurs de Shagov qui voulurent arrêter la production; par la police montée qui tenta de disperser des manifestants pacifiques; et à nouveau par des travailleurs qui tentèrent de libérer de prison leur leader. Une enseignante, qui fut empêchée par des grévistes de se présenter au travail, se souvient de leur colère destructrice: «mon Dieu, ils n’ont rien épargné». Les métiers à tisser sabotés des usines, les tas de pierres et les vitres brisées dans les rues – et, le plus dramatique, le cadavre sanglant d’un travailleur – furent les conséquences de l’affrontement avec la police. Son résultat immédiat: un couvre-feu et un cordon de police, dont le siège empêcha l’arrivée de soutien extérieur aux grévistes et que le virus de la rébellion ne se répande dans les localités industrielles des environs.

Si la violence était intentionnelle, elle fut aussi très riche sur le plan symbolique. L’attaque menée par la police montée contre des manifestants pacifiques convoquait les sombres souvenirs de l’époque prérévolutionnaire – et, ce qui n’est pas surprenant, provoqua une réaction extraordinaire. Alors qu’ils tentaient de trouver Iourkine – le jeune monteur en machine, non membre du Parti, qui devint le catalyseur du soulèvement – les grévistes exprimèrent leur hostilité envers les institutions qui mettaient en œuvre les politiques du régime et les hommes qui gouvernaient en leur nom [22].

Malgré tout, ce ne fut qu’une minorité de travailleurs – ainsi qu’un nombre indéterminé de badauds mécontents – qui usèrent de violence. En fait, la majorité évitait les actes radicaux et se concentrait sur l’objectif particulier de la protestation: le rétablissement des rations à leur niveau antérieur. En dépit des provocations continues venant d’en haut, les grévistes reculèrent, le 10 avril, devant le précipice et suivirent un mode d’action modéré. Là où les grévistes de Teïkovo allèrent dans une direction radicale, ceux de Vitchouga gardèrent un cap modéré une fois qu’ils apprirent que le centre avait apparemment répondu à leur appel à l’aide [23]. La transition du radicalisme à la modération met en relief les contours de la résistance à Vitchouga. Dans leur conviction que le centre redresserait la situation et par leur attitude respectueuse envers Kaganovitch, les travailleuses firent la démonstration de leur croyance du maintien de la présence d’un «bon tsar».

Des travailleurs de l’industrie inspectant les normes de production dictées par le premier plan quinquennal

Etait-ce le symptôme de leur naïveté? Pas nécessairement. La plupart des travailleurs soutenaient le «pouvoir soviétique», ou plus précisément ce que ce terme évoquait à leur esprit. Si l’affirmation d’un responsable selon laquelle les grévistes ne se sont pas «opposés au Parti [… ou] au gouvernement» n’était pas fausse, elle n’était pas non plus complète. Quelle qu’ait pu être la signification du terme «pouvoir soviétique», dans l’imagination populaire, elle ne correspondait sans aucun doute pas au programme économique mis alors en place par le régime [24]. Parfaitement conscientes du rapport de forces, les ouvrières savaient que ce n’était que si Moscou pouvait être persuadé ou contraint de modifier ses politiques les plus impopulaires que leurs existences seraient améliorées. Ainsi, l’hostilité des ateliers se dirigeait contre ceux qui mettaient en œuvre les politiques du régime et les espoirs d’une amélioration étaient projetés sur ceux qui les élaboraient, et avaient le pouvoir de les changer. En résumé, les travailleurs de Vitchouga suivirent une stratégie déterminée par des objectifs et plus ou moins calibrée sur les asymétries de pouvoir alors en place.

Le soulèvement fut-il un échec? En ce qui concerne la revendication de meilleures rations alimentaires, sans aucun doute. La réponse est toutefois plus ambiguë si l’on adopte une perspective plus large. Pris ensemble, ces événements se combinèrent en une pression sociale qui obligea la dictature à assouplir ses politiques économiques. Au cours des semaines qui suivirent la visite de Kaganovitch à Vitchouga, le Politburo promulgua une série de réformes: le commissariat du peuple au ravitaillement reçut l’autorisation d’utiliser des réserves de céréales d’urgence pour apporter aux travailleurs des rations minimales; les marchés des fermes collectives furent légalisés; des céréales des récoltes d’été furent affectées aux centres industriels et à l’armée; et, pour tenter de limiter l’inflation, les produits non rationnés furent augmentés. En outre, afin d’accroître le niveau de vie, les investissements dans l’industrie légère furent augmentés lors du Deuxième plan quinquennal.

De telles réformes soulagèrent une partie des souffrances de la population: un plus grand nombre de biens de consommations signifiait une meilleure qualité de vie, au moins dans les zones urbaines; et des investissements supplémentaires dans l’industrie légère engendrèrent des niveaux d’emploi plus élevés, en particulier dans l’OII [25]. Si les politiques de Staline sont responsables de la «reprise économique» du milieu des années 1930 [le taux élevé de l’industrialisation planifiée eut des effets désastreux, entre autres sur les équilibres intersectoriels], il en va donc de même des réformes mises en place en réponse au soulèvement ouvrier d’avril 1932 [26].

Un autre accomplissement est important, certes difficile à mesurer. Bien que la vague de grèves fut rapidement réprimée, l’usine à rumeurs inspira une vague de protestations de sympathie, sans parler des introspections de ceux qui ne participèrent pas à la lutte [27]. Il n’est pas surprenant que la montée des luttes ne s’arrêta pas aux frontières de l’OII. Indépendamment des réserves des 425 métallurgistes de Vitchouga, la volonté de milliers de travailleuses du textile de partir en grève malgré la force écrasante de leurs adversaires inspira d’autres secteurs de l’industrie à adopter une attitude plus militante envers le régime.

Un rapport de juin 1932 du comité régional du Parti de la région d’Oudmourtie au commissariat du peuple au ravitaillement – dont la capitale, Ijevsk, est située 730 kilomètres à l’est d’Ivanovo – illustre avec force la capacité d’une action collective dans une région à façonner les dynamiques sociales dans une autre:

Le climat politique du moment parmi les travailleurs, l’ITR [personnel d’ingénierie technique], les agronomes et les médecins s’est considérablement aggravé. Si au cours des mois précédents le mécontentement des travailleurs se manifestait de manière inorganisée (lors d’assemblées, sous la forme de déclarations aux organisations d’ateliers et d’usines) et montrait des dispositions saines, au cours des derniers jours l’humeur des travailleurs a été caractérisé par un regain d’amertume, une absence de conviction dans la possibilité d’aboutir à des améliorations par de tels moyens, une augmentation de la fréquence des […] protestations de groupe [gruppovye vystupleniia], organisées dans le dos des organisations d’atelier, en conjugaison avec l’intensification simultanée de l’agitation d’éléments étrangers à la classe concernant la nécessité de suivre l’exemple d’Ivanovo-Voznesensk. Le nombre de travailleurs qui quitte l’usine a augmenté, on assiste y compris à une chose qui n’était pas arrivée jusqu’ici: des cadres très qualifiés partent [28].

Le mythe de la grève de l’OII survécut apparemment à nombre de ses participants. Lorsque les rations furent réduites en 1943, le mécontentement balaya à nouveau les ateliers de Vitchouga. Un employé de l’usine de Nogine remarqua, de manière concise et amère: «ils ont oublié 1932!»

(Traduction de l’anglais par Sébastien Abbet pour A L’Encontre. Le texte original a été publié en 2002 dans le recueil d’articles de divers auteurs publié in VIOLA, Lynne (éd.), Contending with Stalinism. Soviet Power and Popular Reistance in the 1930’s, Ithaca et Londres: Cornell University Press, p. 44-83. Afin de ne pas charger la traduction, les nombreuses notes de pages qui renvoient à des documents d’archives n’ont pas été traduites.)

Notes

[19] Ce terme désigne les personnes qui étaient dépourvues du droit de vote en Union soviétique. La privation de ce droit ne se limitait évidemment pas aux seules élections puisqu’elle avait pour conséquence l’interdiction de mener des études supérieures, de percevoir certains subsides, d’être engagé à divers emplois, d’obtenir certains logements, etc. Cette mesure ciblait diverses couches de la population de la société «d’ancien régime», tels que les entrepreneurs, les commerçants, les officiers, les policiers, etc. (NdT)

[20] L’OGPU envoya Korotkov au camp de concentration de Mourmansk, lequel était intégré au projet de construction du canal de la mer Blanche. En août 1932, la femme de Korotkov fut condamnée par l’OGPU à cinq ans pour «spéculation», ce qui fondamentalement rendait ses cinq jeunes enfants orphelins. Dans un appel adressé au TsIK en date du 1er décembre 1932, Korotkov affirmait que son épouse avait défié la loi uniquement pour obtenir de la nourriture pour ses enfants. Il faisait appel à la clémence en raison de leur «pauvreté», des obligations parentales ainsi qu’en raison de longues années d’emploi en usine. 10 mois plus tard, la peine de Korotkov fut suspendue et fut libéré finalement en janvier 1934. En ce qui concerne Nikitine, il devait purger sa peine d’exil à Arkhangelsk. Tous deux furent réhabilités en 1989. Iourkine fut aussi condamné, mais son destin est inconnu.

[21] L’«écrasante majorité» des membres du Komsomol et du Parti de Vitchouga ne participèrent pas à la grève. Au lieu de cela, ils se présentèrent à leur poste ou, pour une poignée, furent affectés à des brigades qui devaient protéger la propriété de l’usine. Sans direction et ayant reçu l’ordre de certains responsables de ne pas affronter les grévistes, la plupart ne firent rien d’autre qu’observer ce qui se passait, même lorsque leurs propres machines furent sabotées ou leurs collègues furent agressés. Dans le même temps, une minorité substantielle sympathisa avec les grévistes et se joignit aux manifestations. (Il était plus probable que les membres du Komsomol s’opposent à la grève alors que les membres du Parti ayant trois enfants ou plus à nourrir avaient plus de probabilité de la soutenir.) En ce qui concerne les épouses de membres du Parti n’y appartenant pas elles-mêmes, nombreuses furent celles – en particulier celles qui étaient employées aux machines à tisser – qui joignirent les protestations.

[22] Le rôle important joué par les rumeurs – au sujet de l’insensibilité des directions, du privilège des dirigeants et l’usage de la force – illustre de même les effets mobilisateurs des symboles.

[23] Leur télégramme adressé à Moscou n’ayant reçu aucune réponse, les grévistes de Teïkovo lancèrent une «marche de la faim» en direction de la capitale de la province, Ivanovo. (Ils furent interceptés par les autorités juste à l’entrée de la ville). Voir Rossman, «The Teikovo Cotton Worker’s Strike».

[24] Des études portant sur les troubles ouvrières lors de la guerre civile concluent également sur le fait que les travailleurs soutenaient généralement le principe du pouvoir soviétique mais s’opposaient à sa mise en place. Voir AVES, Jonathan, Workers against Lenin: Labour Protest and the Bolshevik Dictatorship, Londres: Tauris Academic Studies, 1996 et ROSENBERG, William G., «Russian Labor and Bolshevik Power after October», Slavic Review, 44, 2 (1985), p. 213-238. Etant donné les affinités qui existent entre les politiques du communisme de guerre celles de la révolution par en haut de Staline, nous pourrions conclure que les travailleurs soviétiques se sont opposés constamment à la version de socialisme la plus radicale (bolchevique).

[25] Après avoir chuté brusquement entre 1929 et 1931, l’emploi dans l’industrie textile augmenta constamment. Au terme du Deuxième plan quinquennal, les usines textiles russes employaient autant de travailleurs qu’en 1929, c’est-à-dire qu’avant le début de la contraction des ressources de l’industrie.

[26] Alors que les concessions de Moscou rendirent sans aucun doute possible à des centaines de milliers de familles de la classe laborieuse de survivre à la Grande Famine, elles stabilisèrent également le régime en transférant une part plus importante du fardeau sur les épaules de la paysannerie.

[27] Les ouvriers d’Ivanovo furent particulièrement ébranlés lorsqu’ils réalisèrent qu’ils avaient cédé leur place d’honneur traditionnelle du mouvement ouvrier clandestin à des villes de second rangs comme Vitchouga. Entre-temps, des groupes d’ouvriers de plusieurs localités projetèrent – ce qui ne se concrétisa jamais – de relancer le mouvement de grève à l’occasion du 1er Mai.

[28] Selon un câble diplomatique britannique du 4 mai 1932, le Kremlin s’inquiétait que les désordres éclatent ailleurs dans le pays: «on prétend que des flottes de camions sont prêtes à être utilisés en divers endroits de Moscou dans le cas où des cas similaires surviendraient à l’avenir.»  

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Documents

Rapport de la commission régionale de l’Inspection ouvrière et paysanne sur les grèves dans les usines textiles des districts de Vitchouga, Teïkovo, Lejnevo, Poutchej de la région industrielle d’Ivanovo

22 avril 1932. Strictement confidentiel. Au président de la Commission centrale de contrôle, le camarade Roudzoutak.

L’usine textile modèle baptisée «Drapeau Rouge» et construite en 1926 par l’architecte allemand Erich Mendelsohn

Au cours de la première décade du mois d’avril, les usines textiles des districts de Vitchouga, Teïkovo, Lejnevo et Poutchej ont été touchées par un vaste mouvement de grève, auquel ont participé jusqu’à quinze mille ouvriers.

Coupée des masses, la direction du Parti des districts ci-dessus mentionnés n’a pas rempli à la manière bolchevique toute une série de mesures économiques et politiques. Ainsi, la campagne de conventions collectives, qui s’est déroulée au mois de février dernier, n’a pas donné les résultats qui auraient permis d’éviter les grèves du mois d’avril et de mobiliser les masses dans leur lutte pour surmonter les difficultés de la construction du socialisme et pour réaliser et dépasser le Plan. Il n’y a pas eu, par ailleurs, d’explication bolchevique des hausses des prix sur certains produits et des baisses de salaire liées à la production de rebut ainsi qu’aux arrêts temporaires d’approvisionnement en matières premières des entreprises.

Particulièrement mal expliquée a été la directive de l’obkom [comité régional du Parti] […] concernant la baisse des normes de rationnement [1] pour le deuxième trimestre de 1932. Cette directive prévoyait la suppression des cartes de rationnement pour cent mille personnes environ et la diminution des normes de rationnement pour le pain – de 16 kg à 10-11 kg par mois pour les travailleurs inscrits sur la liste n° 2, et de 15 à 8-9 kg par mois pour les travailleurs inscrits sur la liste n° 3. Ces mesures touchent environ quatre cent mille ouvriers de la région.

Jusqu’au 4 avril, aucun travail d’explication n’a été mené. Ce fait ainsi que l’existence de graves défauts dans le travail des coopératives et des organes de distribution ont favorisé l’éclosion, parmi une partie de la population ouvrière d’humeurs malsaines, exploitées par les trotskistes et les éléments étrangers qui ont réussi à étendre leur influence parmi de nombreux ouvriers politiquement attardés ainsi qu’à organiser des grèves.

Déroulement des événements dans le district de Vitchouga

Le 31 mars 1932, le raikom [comité du Parti au niveau du district] de Vitchouga a décidé de discuter de la question du ravitaillement […] dans des réunions fermées (communistes, komsomols, syndicalistes) avant d’en parler aux ouvriers, non pas en assemblée générale, mais en réunions de brigades et d’ateliers. La campagne d’explication, parmi les komsomols et syndicalistes, s’est déroulée, sans incident, du 3 au 5 avril. Lorsqu’on convoqua les assemblées de brigades et d’ateliers à la fabrique de tissage n° 1 (qui fait partie du combinat Shagov, lequel réunit trois entreprises dans lesquelles travaillent deux mille cinq cents personnes), une partie des ouvriers dit: «Pourquoi vous nous réunissez en petits groupes, organisez donc une assemblée générale, où nous pourrons prendre la parole.» Ces ouvriers se mirent à appeler les autres à une assemblée générale […]. Le 6 avril, les travailleurs de l’équipe du matin de la fabrique n° 1 cessèrent le travail de 9h30 à 11h, réclamant avec insistance la tenue d’une assemblée générale. Ce jour-là, les ouvriers de la seconde équipe refusèrent aussi de travailler […]. A 16h, les ouvriers de la fabrique de cardage n° 1 cessèrent le travail. Le 7 avril était un jour férié. Le 8, l’immense majorité des ouvriers de la fabrique de tissage n° 1 cessa de travailler dès 5h du matin. Seuls les communistes et les komsomols restèrent à leur poste […]. La fabrique de cardage cessa aussi le travail […]. Les deux équipes exigèrent qu’on en revint à la ration de 16 kg de pain. A partir de 13h, la fabrique n° 3 se déclara, à son tour, en grève.

Au même moment, une grève se déclencha à l’usine Krassine. Les ouvriers présentèrent les mêmes revendications […]. Le 9 avril […] les ouvriers de la fabrique de tissage n° 1 se mirent à débaucher, avec succès, les travailleurs de la fabrique de cardage n° 1, des fabriques de tissage et de cardage n° 3. Ce même jour, les ouvriers des fabriques n°1 et 3 débauchèrent les travailleurs de la fabrique n° 2 […] cassant les portails et les portes de l’usine, abîmant les machines et passant à tabac un certain nombre de communistes et de komsomols. Le 9 avril, au matin, les ouvriers des fabriques n°1 et 3 […] se dirigèrent vers l’usine Nogine pour y débaucher les ouvriers. Ils réussirent à en entraîner environ 20%. Les «meneurs» organisèrent sur-le-champ un meeting de «lutte pour nos 16 kg de pain», puis décidèrent d’aller débaucher les ouvriers de l’usine Krasny Profintern, ce qui fut fait […].

Le 10 avril, au matin, les grévistes se rassemblèrent près du soviet local, d’où ils se dirigèrent vers le commissariat de district, réclamant la libération d’un des meneurs de la grève, Iourkine, ouvrier de l’usine Nogine, arrêté la veille par l’OGPU (cette arrestation était incontestablement une erreur tactique). Les grévistes, rejoints par de nombreux éléments socialement étrangers et des hooligans, envahirent le commissariat à la recherche de Iourkine. Ne l’ayant pas trouvé, ils passèrent à tabac le chef de la police ainsi que son adjoint. Puis la foule se dirigea vers le bâtiment de l’OGPU, qu’elle fouilla, toujours à la recherche de Iourkine. Ne l’ayant pas trouvé, elle passa à tabac le chef du district de l’OGPU, le camarade Itkine. Ensuite, un groupe de hooligans entra de force dans le bâtiment du raïkom et passa à tabac le président du district des syndicats, le camarade Rybakov ainsi que le responsable du département des cadres de l’obkom, le camarade Elsov. Ce faisant, le mouvement de grève se transforma, le 10 avril, en acte de banditisme politique.

Au moment du passage à tabac des camarades Rybakov et Elsov, un détachement de policiers, dans un but d’autodéfense des personnes et de sauvegarde des bâtiments officiels tira quelques coups de feu en l’air. Après ces tirs, la foule se dispersa et les gens rentrèrent chez eux. (Ces tirs tuèrent accidentellement une personne de la foule, dont l’identité n’a pas pu être établie).

Le 11 avril, les usines restèrent fermées. Le 12 avril, à 5h du matin, le travail reprit partiellement (avec environ 35 à 40% des travailleurs). Ce jour-là, à 9h30 du matin, arriva dans la ville de Vitchouga une commission gouvernementale, dirigée par le camarade Kaganovitch. Ce même matin, une partie des ouvriers de l’usine Nogine et Krasny Profintern partit débaucher les ouvriers qui avaient repris le travail au combinat Shagov. Elle ne réussit qu’à la fabrique n° 3; les communistes et les komsomols parvinrent à défendre la fabrique n° 2 […]. Le 14 avril, toutes les usines du district avaient repris leur travail.

Dès le début de la grève, le bureau du raïkom a sous-estimé la gravité de la situation et a été dépassé par les événements. Le bureau du raïkom ayant perdu toute vigilance de classe, étant dépassé […] les organisations du Parti et du Komsomol furent livrées à elles-mêmes […]. Si certaines brigades de communistes du combinat Chagov firent preuve d’un véritable héroïsme productif, continuant à travailler jusqu’à quatorze heures par jour, certains communistes prirent une part active à la grève: ainsi, le secrétaire de la cellule d’atelier Bouïev fut un des principaux meneurs du mouvement […]-

Evénements dans le district de Teïkovo

Au combinat textile Krasny Oktiabr, réunissant trois usines (quatre mille trois cents ouvriers), le 9 avril, à 9h30, cent vingt-quatre personnes de la fabrique de coton cessèrent le travail, réclamant la convocation d’une assemblée générale pour discuter des problèmes du ravitaillement […]. L’assemblée générale, tenue le 10 avril, ne donna aucun résultat positif. Le 11 avril, seuls cent trente communistes et komsomols vinrent travailler […]. Une foule de grévistes, forte d’environ mille cinq cents personnes, se dirigea vers le théâtre, vociférant et appelant à mettre à sac le magasin spécial [2] réservé aux responsables du Parti et de l’administration et à lyncher les agents de l’OGPU. La foule des grévistes élit une commission de quatre membres (dont deux étaient des éléments antisoviétiques), chargée de rédiger le texte d’un télégramme adressé au gouvernement. Celui-ci fut effectivement envoyé […]. Le 12 avril, la foule des grévistes continua toute la journée réunions et meetings. Le 13 […] un des meneurs de la grève, un certain Chichkine proposa d’élire une délégation, qui se rendrait dans les villes voisines de Vitchouga, de Chouïa et de Lejnevo […] pour obtenir de l’aide pour le mouvement et décréter une grève générale dans l’ensemble de la région. Le 14 avril, les grévistes organisèrent une «marche de la faim» jusqu’à Ivanovo, à laquelle participèrent environ six mille personnes. Les grévistes avaient leur tactique et marchaient sous une banderole où il était écrit: «Nous allons demander aux ouvriers d’Ivanovo de partager avec nous leur ration.» Cette marche, d’environ 20 km, fut finalement stoppée par une contre-manifestation de communistes et de komsomols dépêchés d’Ivanovo à la rencontre des grévistes. Après un travail d’explication, la foule des grévistes s’en retourna d’où elle venait, certains à pied, la plupart des gens étant ramenés à Teïkovo en train […]. Le 15 avril, deux mille deux cents personnes avaient repris le travail. Le 16 avril, l’immense majorité des travailleurs avaient regagné son poste de travail; le 17, la grève était définitivement liquidée […]. Au début de la grève, les organisations du Parti furent ici également dépassées, si bien que des éléments socialement étrangers et hostiles purent s’infiltrer sur les lieux de travail, passer à tabac certains ouvriers, les chasser de l’entreprise, appeler les autres à lyncher les communistes et les komsomols […].

Evénements dans le district de Lejnevo.

Le 11 avril, une grève éclata à l’usine de Lejnevo, comptant quatre cent soixante-dix travailleurs […]. Le 12, la grève gagna l’usine de Novogorka. Les ouvriers réclamèrent une augmentation des normes de rationnement et la journée de sept heures. Lors des rassemblements fusaient souvent des propos antisoviétiques. Un des membres du Parti, qui tentait d’empêcher la foule de pénétrer dans l’entreprise de tissage, fut passé à tabac. Les éléments antisoviétiques infiltrés dans la foule des grévistes appelaient les ouvriers à régler leur compte à un certain nombre de communistes, proposant aux travailleurs de s’armer de barres de fer. Des six mille ouvriers travaillant fans les usines de Lejnevsk et de Novogorka, jusqu’à deux mille cinq cents participaient au mouvement de grève. Le 13 avril, la grève fut liquidée. Le bureau du raïkom n’a pas fait preuve de finesse et de compréhension face aux signaux de désarroi envoyés par la base […]. Les demandes d’explication formulées par les masses laborieuses à propos de la diminution des normes de rationnement n’ont pas été prises en considération. Aussi les travailleurs ont-ils été laissés à eux-mêmes durant cinq à six jours, situation que n’ont pas manqué d’exploiter les éléments étrangers […].

Selon les informations communiquées par les camarades venus enquêter sur la situation, l’état d’esprit des ouvriers reste tendu. Un certain nombre d’ouvriers politiquement attardés continuent, sous l’influence d’éléments étrangers, à manifester leur mécontentement. Ils disent qu’il faudrait saisir le prétexte des défilés du 1er Mai pour continuer le mouvement de grève et réclamer, une nouvelle fois, une augmentation des normes de rationnement […]. L’avant-garde des travailleurs politiquement conscients ne soutient évidemment pas, dans son immense majorité, ce genre de revendications.

Le président de la commission régionale de contrôle,
Artioukhina

Le secrétaire de la commission régionale de contrôle,
Silaïev

Notes

[1] Le système de rationnement fut introduit dans les villes entre janvier et mars 1929. Ne concernant, à l’origine, que le pain, le rationnement fut progressivement élargi à d’autres produits alimentaires (viande, sucre, beurre, thé…). A l’été 1931, le rationnement fut également institué sur les produits manufacturés. Le système de rationnement prévoyait quatre catégories définies suivant l’importance des sites industriels ou des zones géographiques. Ainsi la «catégorie spéciale», la plus favorisée, comprenait les usines d’importance nationale de Moscou, Leningrad, Bakou, les mines du Donbass…, les usines militaires et chimiques. La dernière catégorie s’appliquait aux petites entreprises de l’industrie textile, aux briqueteries, ainsi qu’aux coopératives. A l’intérieur de ces quatre catégories existaient encore des subdivisions tenant compte de l’emploi occupé, du statut social, du nombre de personnes à charge. Les normes, déjà basses – de 350 à 800 g de pain par jour, de 1 à 4 kg de viande par mois, beurre et œufs n’étant réservés qu’à la «catégorie spéciale» – furent une nouvelle fois révisées à la baisse en mars-avril 1932.

[2] Ce type de magasins spéciaux réservés aux fonctionnaires du Parti se mit en place à la fin des années vingt, au moment même où se généralisait le système de rationnement.

***

Note complémentaire de la commission régionale de l’Inspection ouvrière et paysanne sur les mouvements de grève dans les districts de Vitchouga, Teïkovo, Lejnevo et Poutchej de la région industrielle d’Ivanovo.

27 avril 1932. Strictement confidentiel. Au président de la Commission centrale de contrôle, le camarade Roudzoutak et au secrétaire de la Commission centrale de contrôle, le camarade Iaroslavski.

Dans un certain nombre d’entreprises de la région se développent, parmi les ouvriers, des états d’esprit spécifiques, liés aux discussions sur les grèves dans les entreprises textiles de la région.

La majorité des ouvriers condamne les grèves et les actions des grévistes. Par exemple, à l’usine Toulma […] certains travailleurs sans-parti ont dit: «Une grève pour protester – passe encore, mais quand on commence à battre et à casser – alors ça, ce n’est pas raisonnable […].» Dans une autre usine […] Smirnova, ouvrière sans-parti, ayant des liens avec la campagne et, pour cette raison, exclue des listes de rationnement, a déclaré: «Je n’aurai pas de farine comme kolkhozienne, mais je ne veux pas entendre parler de grève. On arrivera bien à s’en sortir» […].

Parmi certains groupes de travailleurs politiquement attardés circulent des bruits sur les événements qui ont eu lieu, voire des appels ouverts à l’organisation de nouvelles grèves […]. A Ivanovo, au combinat de Melanjevyi, le 20 avril dernier, au cours d’une réunion consacrée à la discussion d’un rapport sur la situation intérieure et internationale de l’URSS, les travailleurs ont posé principalement des questions sur ce qui s’était passé dans les districts de Vitchouga et de Teïkovo. Le président de séance, Popov, ouvrier menuisier sans-parti a dit: «Posez des questions, tous ceux qui n’ont pas de parti, ceux qui ont du mal à marcher, ceux qui veulent du rab.» Prenant la parole, Popov a dit: «Les usines géantes ne sont utiles qu’à celui qui veut épater le monde entier; quant à nous, ouvriers, on vivait bien sans toutes ces usines!» Voici les propos d’autres intervenants: «Nous aussi on devrait faire grève, on n’a rien à bouffer!» etc. A l’usine de Kokhma, l’ouvrière Mirskova a dit à un groupe d’ouvrières: «Nous voilà bien avec notre socialisme. On n’a rien à manger, je me demande si ces imbéciles d’ouvriers vont se taire longtemps, allons, cessons le travail!» A l’usine Dzerjinski (Ivanovo), une vingtaine d’ouvrières ont tenu les propos suivants: «Si ce n’est pas cette semaine, ce sera la semaine prochaine, mais c’est sûr on va faire comme ceux de Teïkovo. On aurait déjà dû se mettre en grève, pour les aider.» A l’usine métallurgique n°4 (Ivanovo), certains ouvriers ont dit: «Un jour nous ferons payer ces salauds qui se moquent de la classe ouvrière. Ceux de Vitchouga ont bien commencé mais ont mal fini parce que nous ne les avons pas soutenus […]».

Récolte du coton dans les années 1930, en Arménie, un stéréotype
«du pays rêvé»

Les éléments contre-révolutionnaires continuent d’exploiter les difficultés temporaires de ravitaillement et diffusent des rumeurs antisoviétiques, par exemple: à l’usine de Kokhma, une comptable – épouse d’un ex-commerçant – a dit aux ouvriers: «Deux mille ouvriers se dirigent vers Ivanovo pour réclamer du pain. Il y a partout des soulèvements […].» Après la diminution des normes de rationnement, à l’usine Toulma (district de Toutaïev), les ouvriers ont tenu les propos suivants: «Tous les travailleurs doivent s’unir et jeter à bas ce pouvoir. Il faut chasser le gouvernement.»

La rédaction du journal de Kostroma, Severnaïa Pravda, a récemment reçu une lettre anonyme, de caractère antisoviétique, ainsi rédigée: «Le numéro 79 de votre journal, daté du 5 avril 1932, publie une lettre intitulée “Habitués à avoir faim”, envoyée soi-disant d’Ukraine subcarpatique [rattachée, depuis 1920, à la Pologne]. Il y est écrit que le communiste M. Kovalchouk n’a pas mangé de pain depuis six ans […]. En tant que personne affamée recevant, depuis le 1er avril, 5 kg de farine par mois, je ne peux m’empêcher de me poser la question suivante: qu’est-ce que ce communiste a bouffé depuis tout ce temps? […] Je me demande comment votre journal n’a pas honte de publier de tels mensonges […]. Nos communistes nous ont réduits à la famine, alors on écrit n’importe quelle c… pour tenter de faire croire aux gens que ce n’est pas chez nous qu’on a faim, mais en Ukraine subcarpatique. Là-bas, les gens ne voient pas de pain depuis six ans, mais restent en vie […]. Saloperie de pouvoir soviétique, qui détruit toutes les fleurs de la terre – tous nos enfants sont tuberculeux et anémiques. Nous sommes quatre dans ma famille à vivre sur 125 roubles par mois, nous ne mangeons que du pain et du sel […] jamais de sucré, et en plus, salauds, il faut qu’on achète de temps en temps des souliers et de quoi se vêtir […]. Que ces salauds qui signent des décrets en sortent un qui ordonnerait aux femmes de communistes d’apprendre à leurs enfants de se passer de nourriture. Peut-être qu’ils prendront l’habitude de ne rien manger pendant six ans […].»

Le 16 avril, on a trouvé à Ivanovo, sur la devanture du magasin spécial pour les responsables du Parti et de l’administration, le tract suivant: «Au moment même où les ouvriers affamés de Vitchouga et de Teïkovo se font tirer dessus parce qu’ils réclament du pain, ici, derrière les rideaux tirés de ce magasin s’engraissent les responsables communistes et les flics rouges de l’OGPU.»

Parfois, la propagande antisoviétique parvient à susciter une véritable panique parmi certains groupes d’ouvriers politiquement attardés, les poussant à quitter leur travail. Ainsi […] à Kovrov, aux usines Maleïev et Kanguine, certains ouvriers disent qu’il vaut mieux demander son compte et partir travailler dans les entreprises où l’on n’a pas baissé les normes de rationnement. A l’usine Sverdlov, les ouvriers de l’atelier de mécanique qui ont des liens avec la campagne et qui, de ce fait, ont été rayés de la liste des ayants droit, demandent leur compte et quittent l’entreprise. Des exemples analogues ont été notés dans le district de Poutchejsk: un certain nombre d’ouvriers quittent les usines pour aller travailler sur les chantiers d’exploitation forestière où, disent-ils, ils auront plus à manger […].

A l’usine Dzerjinski d’Ivanovo, certains ouvriers disent: «Ils n’ont pas laissé les ouvriers de Teïkovo venir jusqu’à 9). grève.» A l’usine Znamia Trouda de Kostroma, l’état d’esprit général des ouvriers peut se caractériser par ces propos: «Si on ne nous donne pas de farine de blé pour le 1er Mai, on n’ira pas défiler.» […] A l’usine d’excavateurs de Kovrov, l’ouvrier Koulikov […] a dit: «ça ne vaut pas la peine de f’eter le 1er Mai quand les ouvriers ont faim […]. Avant, on vivait mieux et l’ouvrier avait moins peur qu’aujourd’hui. Maintenant, non seulement il faut travailler pour les bolcheviks, mais il ne faut pas demander du pain!»

Les organisations du Parti ont renforcé leur vigilance dans les entreprises et ont expliqué, à la bolchevique, les raisons de la diminution des normes de rationnement. Néanmoins, dans certaines entreprises, des communistes et des komsomols adoptent une position opportuniste droitière, restent à la traîne […] et, parfois même, prennent la tête des troubles ouvriers. Ainsi, à l’usine Krasny Khimik (district Soudogodski), où sur trois cents on compte cent onze communistes et membres stagiaires du Parti [1]. Certains d’entre eux ont tenu, au cours de la réunion à huis clos du 10 avril, des propos contre-révolutionnaires: «On n’a rien à bouffer, ils n’ont qu’à nous tirer dessus, de toute façon on n’ira pas travailler le ventre creux, les journaux écrivent que le problème du pain est résolu alors qu’on nous affame, il faudrait avoir une note du gouvernement nous certifiant qu’il n’y a pas de saboteurs au raïkom, à l’obkom et à l’oblispolikom [comité exécutif du soviet régional].» Le communiste Podiatchev a tenu les propos suivants: «Demain, je m’en vais sur la grand-route, je n’irai plus travailler, je vais tuer et piller, piller les coopératives, j’ai assez de pain jusqu’au 17, après le 17 je vais aller piller les magasins, hier je suis allé à la coopérative, j’ai dit au vendeur: Amène le pain, il m’a dit: Non. Je lui ai dit: si tu ne m’en donne pas, je prends les poids et te casse la tête, il m’en a amené, je lui ai dit: mets m’en plein mon sac, j’en ai assez jusqu’au 17, après je reviendrai et j’en reprendrai» […]

A l’usine Voljskaïa Kommuna (district de Kinechma ), où l’organisation du Parti compte trois cent quarante-deux membres (dont cent quarante-trois membres stagiaires du Parti), la réunion ouverte consacrée au problème de la diminution des normes de rationnement s’est passée dans la plus grande effervescence. Des ouvriers sans-parti criaient: «On nous tire dessus parce qu’on n’est pas organisés», «Il faut faire grève, les communistes n’ont qu’à travailler, nous ça suffit!» Aucun communiste présent n’a osé prendre la parole […]. Les ouvriers sans-parti ont élu une délégation chargée de porter une note de protestation contre la diminution des normes au Comité central. Les communistes n’ont pas protesté. Les communistes Droukjov et Belikov […] ont déclaré en réunion de cellule: «Comment les ouvriers vont-ils pouvoir vivre avec une ration de famine pareille? […] Il ne fallait pas diminuer la ration, tous les ouvriers vont f… le camp […].» La cellule n’a pas condamné ces propos politiquement attardés […]. L’ingénieur Motylev, membre du Parti […] a dit: «les directives du Comité central et de Staline sont parole d’évangile. Les communistes n’osent pas les critiquer. Les communistes sont des poux, ils mordent parce qu’ils ne peuvent pas faire autrement, sinon c’est l’obkom ou le Comité central qui les mordra» […].

A Ivanovo-Voznessensk, à l’usine Zinoviev, le communiste Jarkov a dit: «On a pris des rythmes de croissance stupides. A avancer comme ça, on finira par détruire tous les acquis de la Révolution. Qu’est-ce qu’on peut faire avec 4kg de farine par mois par enfant? Une poule en picorerait plus!»

A Kinechma, le komsomol Romanov, s’adressant au communiste Skvortsov […] a dit: «Quand les gens se rassembleront pour le 1er Mai, il faudra qu’ils réclament du pain. De toute façon, vous n’en avez plus pour longtemps – un an, deux ans tout au plus, après on réglera votre compte» […].

A Iaroslavl, à l’usine Vozrojdenie, l’ouvrier communiste […] Konovalov a déclaré au cours d’une conversation: «[…] les nôtres sont contents qu’il y ait du chômage à l’étranger, mais là-bas les chômeurs ont au moins à manger et vivent mieux que nous[…].»

Pour l’affaire du mouvement de grève du district de Vitchouga, le præsidium de la Commission régionale de contrôle a décidé […] d’exclure du Parti dix personnes et d’en déférer sept au tribunal, principalement des fonctionnaires des coopératives et des organismes de ravitaillement […].

Le 22 avril, la présidente de la commission régionale de contrôle, la camarade Artioukhina a présidé une réunion des responsables des commissions de contrôle de district, au cours de laquelle ont été indiquées les voies d’une mise en œuvre des mesures prises par le camarade Roudzoutak lors de la réunion de la Commission centrale de contrôle [2] […].

Le secrétaire de la commission régionale de contrôle, Silaïev

Notes

[1] Avant de devenir membre du Parti à part entière, le postulant passait par une période probatoire variable suivant son origine sociale, les ouvriers et les anciens soldats de l’Armée rouge bénéficiant d’une période probatoire plus courte que les autres catégories sociales (paysans, employés). Cette discrimination, renforcée en 1934, disparut après le XVIIIe congrès du Parti (mars 1939).

[2] La Commission centrale de contrôle, créée en 1920, est élue à l’issue de chaque congrès du Pari. Ses principales fonctions étaient: prévenir toute fraction et déviation, purger le Parti de ses éléments indésirables, lutter contre le «bureaucratisme». Elle fut remplacée en 1934 par la Commission de contrôle du Parti auprès du Comité central.

[Ces deux documents ont été publiés en traduction française in Werth, Nicolas, Moullec, Gaël, Rapports secrets soviétiques. 1921-1991. La société russe dans les documents confidentiels, Paris: Gallimard, 1994, p. 209-216]

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