lundi
18
décembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Cord Aschenbrenner

La légende du «bon nazi» Albert Speer démantelée lors d’une exposition dans l’enceinte du centre de documentation de l’arène du Reichspartei à Nuremberg. Il n’y a peut-être pas de meilleur lieu que Nuremberg pour reconstituer une exposition sur la seconde carrière du dirigeant national-socialiste de pointe Albert Speer. Car c’est ici dans la «ville des journées du Reichspartei» que la carrière d’Albert Speer prit son envol en 1934 comme planificateur des enceintes du «Reichsparteitag» [1]. Adolf Hitler le nomma en 1937 comme architecte principal (privilégié), Inspecteur général pour l’édification de «la nouvelle Berlin, capitale du Reich», cinq ans plus tard comme ministre du Reich pour l’armement et des munitions [en assurant, grâce au travail forcé et esclavagiste de diverses catégories de prisonniers, les usant jusqu’à la mort, une hausse de la production durant la période des bombardements alliés qui, par ailleurs, n’avait pas, souvent, comme priorité l’industrie].

Speer fut donc comme ministre de l’équipement de guerre responsable de «l’économie de guerre». Lors du procès de Nuremberg en 1946 contre les principaux criminels de guerre, les juges alliés le condamnèrent pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité à 20 ans de prison, pas à mort comme 12 des 24 principaux accusés; il aurait indubitablement aussi dû être rangé parmi eux comme principal dirigeant du Reich nazi [2].

Une «bande d’enregistrement de sa vie»

Après la guerre Albert Speer passa pour le «bon nazi», le «gentleman-nazi», le seul durant le procès de Nuremberg qui parmi le sinistre cercle des dirigeants du «troisième Reich» se distancia du national-socialisme et se déclara responsable, sans être concret sur son contenu. Cela et ses affirmations pas trop contradictoires de ne pas avoir eu connaissance des crimes de l’Allemagne hitlérienne lui épargnèrent la corde. Durant la nuit du 1er octobre 1966 Speer fut libéré de la prison militaire de Spandau. Dès lors il occupa toutes ses forces à polir son image en diffusant sa version de l’histoire.

Dans la monumentale grande salle d‘exposition du centre de documentation sur le site du «Reichsparteitag» se déroule l’exposition sur Speer pendant la République fédérale allemande. L’installation des cinq lettres «SPEER» balise l’entrée de l’exposition, en quelque sorte le logo de la marque Speer. A la clé, le criminel de guerre, sa condamnation accomplie, stylisa son nom: il ne disparut pas à l’écart, dans la discrétion sacrifiant ses dernières années à la recherche de sa bonne conscience, mais au contraire continua sa propre mise en scène là où elle commença avant son procès.

Speer se présenta au monde dans ses deux best-sellers Au cœur du Troisième Reich (1969) et Journal de Spandau (1975), comme un homme qui servit de manière regrettable un régime de criminels, mais resté innocent comme artiste égaré et technicien apolitique, parce qu’il n’a rien su et ne voulait ne rien savoir. Finalement, il se fit tout de même des reproches.

Quelques-unes de ses invariables infinies phrases justificatives lors d’interviews radiophoniques ou télévisées durant les années 60 et 70, rassemblées par le cinéaste documentariste Heinrich Breloer sous le titre Bande d’enregistrement de sa vie sur Speer, accueillent dès son entrée le visiteur et s’estompent de plus en plus à mesure qu’il se rapproche du cœur de l’exposition. Là commence la légende de Speer qui débuta bien avant le Tribunal de Nuremberg. Déjà en ce temps, Speer se donna l’allure du citoyen bien élevé, policé, obligeant, qui ne pouvait avoir le pouvoir d’empêcher ce qui se déroulait. «Je n’avais qu’une vague idée», comme il se justifia vingt ans plus tard dans une interview dans l’hebdomadaire Spiegel.

A cette place est aussi exposé le contenu de près de 80 tirages différents de ses livres, envoyés par leurs propriétaires sur appel des exposants. «Par chance, bon débarras», est écrit sur un emballage d’un paquet envoyé à Nuremberg. Les souvenirs de Speer garnirent longtemps les bibliothèques de nombreux Allemands, procès-verbaux d’un homme prétendument profondément, sincèrement éprouvé, qui était capable de soulager non seulement sa conscience, mais celle aussi de nombreux Allemands.

Le «bon nazi», à nouveau «respectable»: en 1931, il adhère au parti nazi, en 1981 meurt d’une crise cardiaque à Londres (né en 1905)

Si un Monsieur Speer portant beau, avec son air contrit si proche d’Hitler, ne savait rien sur Auschwitz, comment de nombreux simples Allemands pouvaient-ils deviner l’horreur? Speer incarnait une légende bienvenue, celle aussi qui voulait qu’on tende l’oreille au coupable Speer, plutôt qu’à ses victimes. L’exposition montre bien ceci.

Deux hommes de bonne réputation contribuèrent avant tout à faire «fonctionner» les récits de Speer. L’éditeur Wolf Jobst Siedler publia Au cœur du 3e Reich et Journal de Spandau de Speer aux éditions Ullstein, qui pour l’éditeur furent un succès juteux; ils firent de Speer un millionnaire, mais pas seulement, cela renforça aussi sa réputation de «bon nazi». Le journaliste et futur coéditeur de la FAZ (Frankfurter Allgemeine Zeitung), Joachim Fest, utilisa les souvenirs de Speer et son habile manière de noyer les réponses dans sa fonction d’ancien ministre de manière acritique pour l’élaboration de sa biographie tant vantée de Hitler. Siedler et Fest étaient des complices publicitaires de Speer dans la bonne société ouest-allemande. Cela était connu depuis longtemps et vient d’être confirmé encore une fois par les lettres exposées.

Un gigantesque bluff

Le clou de cette présentation mûrement réfléchie et par endroits douloureuse, un gigantesque bluff, se présente tout à la fin. Les visiteurs peuvent en quelque sorte se placer face aux tables réservées aux 9 historiennes et historiens, qui ont déconstruit scientifiquement le mythe Speer. Les experts se prononcent respectivement par de courtes présentations filmées. Parmi eux aussi Magnus Brechtken, directeur adjoint à l’institut d’histoire contemporaine de Munich, auteur d’une nouvelle volumineuse biographie de Speer, parue aux éditions Siedler qu’avait fondées Wolf Jobst Siedler, mort en 2013.

L’ouvrage de Brechtken prouve minutieusement ce que l’historien Heinrich Schwendemann dit dans sa présentation: «Speer était un des principaux criminels du système national-socialiste.» Sa participation à l’exploitation et aux traitements inhumains des requis au travail obligatoire, la responsabilité pour la mort de dizaines de milliers de prisonniers occupés dans la production d’armement dans les camps de concentration, la déportation de leurs logements de plusieurs milliers de Juifs berlinois afin de les octroyer à des Aryens pour les gagner à sa cause, l’agrandissement d’Auschwitz, la construction du camp de concentration Mittelbau-Dora afin de produire les fusées V2: Speer avait une multitude de vies humaines sur sa conscience. Mais comme le montre l’exposition cela ne l’a pas oppressé pour autant. (Publié dans la Neue Zürcher Zeitung, le 10 août 2107; traduction A l’Encontre)

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[1] Une construction que des agences de voyages françaises (tripadvisor, par exemple) présentent de la sorte: «Monumentaux et hallucinants sont les restes du parti nazi. La réinterprétation du Colisée par Speer témoigne de l’esprit torturé d’Hitler mais aussi du génie architectural de Speer qui a su mettre en œuvre cette folie. On comprend mieux l’époque nazie et la folie du dictateur…». L’histoire du régime nazi se résume à une sorte d’«accès de folie» qui n’a pas été repéré par les «élites allemande». Ian Kershaw, un des biographes reconnus d’Hitler – connu pour des ouvrages tels que La Fin. Allemagne (1944-1945) et dans sa biographie Hilter (1200 pages) publié chez Flammarion 2014 –, a démontré que nombreux sont les responsables politiques, militaires et judiciaires qui ont soutenu Hitler pensant qu’ils pouvaient en tirer profit. La doctrine exposée dans le tome deux de Mein Kampf intègre une idée en vogue chez les pangermanistes depuis la fin du XIXe siècle: le Lebensraum, cet «espace vital» qui manquerait «aux Allemands». Selon Hitler, il faudra aller conquérir ce Lebensraum à l’est, justement dans les terres «judéobolcheviques» qui ont fait trembler les fractions principales de la classe dominante entre 1918 et 1923, puis au début des années 1930, même si le contexte était différent. Cette «folie» intégrait la Weltanschaaung de secteurs décisifs des «élites allemandes». Les Krupp, les Thyssen, les IG-Farben, etc. étaient favorables à Hitler non seulement car il assurait une politique anti-ouvrière, mais parce que se profilait avec sa politique une «relance de l’armement» leur assurant des commandes importantes et juteuses. (Réd. A l’Encontre)

[2] Dans son ouvrage Albert Speer: son combat avec la vérité, Seuil, 1997, Gitta Sereny donne la parole à Speer sur son attitude en 1939: «Bien sûr que j’étais conscient que Hitler cherchait à obtenir la domination mondiale… A ce moment, je ne demandais rien de mieux. C’était le but central de tous mes bâtiments. Ils auraient été grotesques si Hitler était resté immobile en Allemagne. Tout ce que je voulais pour ce grand homme était de dominer le globe.» (p. 186) (Réd. A l’Encontre)

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