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août 2018

A l'encontre

La Brèche

Grande-Bretagne. L’austérité change tout…

Publié par Alencontre le 3 - juin - 2018

Par Peter S. Goodman

Prescot, Angleterre. Une balade dans cette localité modeste du nord-ouest de l’Angleterre revient à faire un tour des victimes de l’ère de l’austérité.

L’ancienne bibliothèque a été vendue et transformée en maison de luxe vitrée. Le centre de loisir a été rasé, la piscine publique éliminée. Le musée local fait désormais partie de l’histoire de la ville. Le poste de police fermé.

Alors que les autorités locales cherchent désespérément un moyen de transformer des propriétés communales pour obtenir des liquidités, Browns Field, un parc luxuriant au centre de la localité, risque aussi d’être condamné. Le conseil communal, lors d’une réunion au mois de novembre 2017, l’a inclus sur une liste de 17 parcs destinés à être vendus à des promoteurs.

«Tout le monde utilise ce parc», affirme Jackie Lewis, qui a vu grandir ses deux enfants dans une maison de briques rouges, un pâté de maison plus loin. «Il s’agit probablement du dernier espace commun dans le quartier. Les espaces ont disparu les uns après les autres. C’est juste décourageant.»  

Au cours des huit ans de restriction du soutien financier versé par Londres aux autorités locales, le quartier de Knowsley, une cité-dortoir de Liverpool, a vu son budget diminuer de près de la moitié. Liverpool a souffert d’une réduction de deux tiers des fonds versés par le gouvernement national – la plus grande source de recettes auxiliaires [voir l’article publié sur Liverpool et la crise sociale mis en ligne sur ce site en date du 29 janvier 2012]. Les localités et les quartiers de l’ensemble de la Grande-Bretagne ont connu une situation similaire.

Dans un pays à l’histoire remplie de «largesses publiques», la longue campagne de restriction budgétaire, qui a débuté en 2010 sous un gouvernement conservateur, est à l’origine d’un changement majeur dans la vie anglaise. Cette vague d’austérité a engendré un pays désormais habitué à vivre avec moins, alors même que de nombreux indicateurs du bien-être – les taux de criminalité, de toxicomanie, de mortalité infantile, de pauvreté enfantine ainsi que du nombre de sans-abri – pointent vers une qualité de vie qui se détériore.

Lorsque Madame Lewis et son mari ont acheté leur domicile, il y a 25 ans, Prescot respirait une atmosphère de village. Désormais, des programmes sociaux majeurs connaissaient des réductions budgétaires alors que les installations publiques sont supprimées, reportant la pression sur des services publics tels que la police et les pompiers, quand bien même ils se débattent avec des fonds limités.

D’ici à 2020, les diminutions déjà engagées produiront une réduction des programmes sociaux supérieure à 36 milliards de dollars par année en comparaison à ce qu’ils étaient dix ans plus tôt, soit 900 dollars par an pour chaque travailleur du pays, selon les calculs d’un rapport publié par le Center for Regional Economic and Social Research (Université Sheffield Hallam). D’après cette étude, les pertes atteindront 1200 dollars par travailleur et par année.

«Le gouvernement engendre la misère», affirme Barry Kushner, un municipal travailliste de Liverpool en charge des services à l’enfance. «L’austérité n’avait rien à voir avec l’économie. Il s’agissait de sortir des programmes sociaux. Il s’agit d’une politique d’abandon des personnes vulnérables.» 

Les dirigeants conservateurs prétendent que l’austérité n’obéit à rien d’autre qu’à une belle arithmétique. «C’est l’idéologie deux plus deux égale quatre», selon Daniel Finkelstein, un membre de la Chambre haute du Parlement, la Chambre des Lords, chroniqueur au Times of London. «Elle n’était guidée par une volonté de réduire les dépenses dévolues aux services publics. Elle découlait du fait que nous faisions face à un vaste problème de déficit, et la dette ne faisait que croître.»

Quelles que soient les références idéologiques, les manifestations de l’austérité sont palpables et omniprésentes. Elle a redessiné la société britannique, faisant d’elle quelque chose qui ressemble moins au reste de l’Europe occidentale, avec son filet social généreux et son ethos égalitariste [c’est un journaliste états-unien qui écrit…] et plus proche des Etats-Unis, pays où des millions de personnes sont privées d’accès aux soins et la perte d’un emploi déclenche un plongeon abrupt. A l’instar des Etats-Unis qui ont trouvé dans la Grande Dépression [des années 30] l’élan pour ériger un système national de retraites en même temps que, finalement, un système de soins pour les personnes âgées et les pauvres, la Grande-Bretagne a réagi au trauma de la Seconde Guerre mondiale en forgeant son propre Etat providence. Les Etats-Unis ont constamment réduit les allocations sociales depuis la révolution Reagan des années 1980. La Grande-Bretagne a amoindri son budget social à la même époque, sous la direction de Margaret Thatcher [mai 1979 à novembre 1990]. Son filet social restait toutefois robuste en comparaison internationale.

C’est alors qu’est survenue la panique financière de 2008, soit la récession économique la plus dévastatrice depuis les années 1930. La contraction par la Grande-Bretagne de son «Etat providence» face à un déficit budgétaire béant est un fort indicateur que le monde a été redessiné par la crise.

Tandis que l’économie mondiale négocie une transition rapide – avec des multiples changements de jobs remplaçant les emplois à plein temps et les robots remplaçant le travail humain – l’expérience britannique suscite quelques doutes quant au caractère durable du traditionnel modèle d’Etat providence. Alors que le capitalisme de type occidental affronte de sérieuses questions portant sur la justice économique, le nombre de personnes vulnérables ne fait qu’augmenter.

Les dirigeants conservateurs ont, initialement, vendu les coupes budgétaires comme une vertu, préludant ce qu’ils appelaient la Big Society [idée phare du programme de 2010 du Parti conservateur]. Si l’on diminue le rôle d’une bureaucratie envahissante, prétendaient-ils, et que l’on laisse les organisations de base, les œuvres caritatives et les entreprises privées, elles passeront au premier rang, revivifiant les quartiers et accomplissant des tâches de service public plus efficacement.

Jusqu’à un certain degré, le bénévolat s’est matérialisé. Le nombre de bénévoles dans les bibliothèques publiques excède désormais les employés payés. Dans des quartiers qui font face à de nombreuses difficultés, les habitants ont constitué des banques alimentaires ou distribuent des uniformes scolaires de seconde main. Pour de nombreux Anglais, cela revient toutefois à mettre le feu à sa maison et se sentir réconforté du fait que les voisins accourent pour tenter d’éteindre l’incendie.

La plupart voient dans la formule Big Society un autre cas de diffusion de slogans politiques – abandonné depuis longtemps par les conservateurs – dont l’objectif était de justifier la poursuite de la réorientation inscrite dans le programme d’austérité lancé par Madame Thatcher dans les années 1980.

«Nous engageons des coupes budgétaires que, dans les années 1980, Margaret Thatcher n’aurait pu que rêver», disait Greg Barker dans un discours de 2011, alors qu’il était député conservateur au Parlement. Un tollé s’en est suivi, on a publiquement reconnu que les coupes budgétaires étaient accompagnées d’un allégement fiscal pour les entreprises et que les rangs des riches étaient peu affectés.

La Grande-Bretagne n’a pas souffert de l’austérité au même point que la Grèce, où les compressions ont été rapides et draconiennes. L’austérité britannique a été une lente saignée bien que les effets cumulatifs se soient révélés substantiels. Les autorités locales ont souffert d’une diminution d’environ 20% de leurs revenus depuis 2010, après addition des impôts collectés par celles-ci, selon l’Institute for Fiscal Studies basé à Londres.

Dans l’ensemble du pays, les dépenses consacrées à la police ont diminué de 17% depuis 2010, alors que le nombre d’agents a diminué de 14%, si l’on en croit une analyse publiée par l’Institute for Government. Les dépenses dévolues à l’entretien des routes ont baissé de plus de un quart alors que le soutien aux bibliothèques a chuté de près d’un tiers.

Le système judiciaire national a supprimé près d’un tiers de son personnel. Le budget pour les prisons a plongé de plus d’un cinquième alors que les agressions violentes contre les gardiens ont plus que doublé. Le nombre d’aînés bénéficiant de soins fournis par l’Etat leur permettant de rester à domicile a chuté de près d’un quart.

Dans une réalité alternative, cette détestable séquence historique devrait aujourd’hui arriver à son terme. Les mesures d’austérité ont été imposées au nom de l’élimination des déficits budgétaires; l’année dernière, la Grande-Bretagne a produit un léger surplus budgétaire.

La réalité sur le terrain est dominée par des préoccupations quant à ce que la sortie actuelle de la Grande-Bretagne de l’UE – le Brexit – impactera négativement la croissance dans les prochaines années. Tandis que toutes les importantes économies de la planète ont crû dernièrement, la croissance en Grande-Bretagne était des plus limitées au premier trimestre 2018. Le taux de chômage se situe juste au-dessus de 4% – le plus bas depuis 1975 –, les salaires demeurent pourtant au-dessous de ce qu’ils étaient il y a dix ans, une fois que l’on prend en compte la hausse des prix.

Dans les régions ouvrières du nord de l’Angleterre, dans des villes comme Liverpool, l’histoire moderne tend à être racontée sur le mode des complaintes, ajoutant une indignité à la précédente. Dans ces régions, le nom de Madame Thatcher est une insulte et l’austérité le dernier scélérat du moment: les banquiers londoniens ont fomenté la crise financière, multipliant leurs richesses par de nombreuses spéculations; les politiciens londoniens ont ensuite utilisé les déficits budgétaires comme prétexte pour réaliser des coupes budgétaires visant les pauvres en même temps qu’ils effectuaient des réductions fiscales pour les entreprises. Robin des Bois à l’envers.

«Il s’agit clairement d’une attaque contre notre classe», affirme Dave Kelly, un briqueteur à la retraite de Kirkby, à la périphérie de Liverpool, localité où de nombreuses usines sont vides, tels des monuments en ruine d’une autre époque. «C’est une attaque contre ce que nous sommes. Tout le tissu social s’effondre.»  

Les retombées de l’austérité

A l’instar des autres villes, les changements de fortune économique de Liverpool ont été considérables.

Au XVIIsiècle, la ville s’est enrichie sur la misère humaine. Des compagnies navales locales envoyèrent des navires en Afrique de l’Ouest, transportant des esclaves vers les colonies d’Amérique [pas seulement anglaises, au demeurant] et rentrant les cales pleines des fruits de l’esclavage (principalement du coton et du tabac).

Le coton alimenta les fabriques de la proche ville de Manchester, où le textile destiné à plusieurs continents était tissé. A la fin du XIXsiècle, le port de Liverpool est devenu la porte vers l’Empire britannique, son statut mis en évidence par les sièges de compagnies navales qui s’alignaient le long du fleuve Mersey.

Au cours du siècle suivant – suite à la Grande Dépression et au bombardement allemand pendant la Seconde Guerre mondiale – Liverpool a amorcé un déclin qui semble final. Sa malchance, sa posture ouvrière sont des dimensions inséparables de l’identité de son produit d’exportation le plus connu, les Beatles, dont la puissance apparaissait encouragée par le fait qu’un tel talent pouvait surgir d’un tel lieu.

Des dizaine de milliers d’écoliers n’ont plus le droit à un repas gratuit

Actuellement, plus d’un quart des 460’000 habitant·e·s de Liverpool sont officiellement pauvres, ce qui donne à l’austérité une dimension traumatique: les institutions publiques en charge du soutien aux personnes vulnérables souffrent elles-mêmes des coupes.

Au cours des huit dernières années, le Merseyside Fire and Rescue Service [les pompiers et service d’urgence], qui dessert le grand Liverpool, a fermé cinq de ses casernes, les pompiers passant de 1000 à 620.

«J’ai dû présider au démantèlement systématique du système», affirme Dan Stephens, le chef des pompiers.

Son département a récemment analysé les causes dans le décès de 83 personnes lors d’incendies accidentels entre 2007 et 2017. La majorité des victimes (51) vivaient seules et étaient seules au moment de l’incendie fatal. 19 de ces 51 personnes avaient besoin de recevoir des soins à domicile.

La réduction des soins à domicile – conséquence de l’austérité – signifie qu’un plus grand nombre de personnes sont laissées à elles-mêmes.

Virtuellement toutes les agences publiques se débattent dans des situations où il faut faire plus avec moins alors même qu’elles font face à de nouveaux problèmes qui étaient pris auparavant en charge par d’autres structures dont le budget est aussi en lambeaux.

Stephens, le chef des pompiers, constate que les gens qui perdent leurs allocations versées en argent multiplient les retards de paiement sur leurs factures d’électricité, le service leur étant finalement supprimé, ce qui les oblige à utiliser des bougies pour s’éclairer – un risque majeur d’incendie.

La ville a réduit le budget des services de santé mentale. Moins de personnel visite donc des personnes qui accumulent des journaux et des publicités imprimées, par exemple, empilant ainsi un véritable bûcher, qui passe inaperçu, derrière les portes.

«Les retombées traversent tout le système», ajoute Stephens, qui a récemment annoncé son projet de démissionner et de partir en Australie.

Le National Health Service (NHS [service public de soins]) a prétendument été épargné par les coupes budgétaires. Mais les dépenses ont été gelées dans plusieurs secteurs, ce qui représente une réduction du budget par patient. Dans les hôpitaux publics, les gens se sont désormais résignés à attendre des heures au service des urgences et des semaines pour les consultations auprès de spécialistes.

«Je suis convaincu que le gouvernement veut affaiblir le NHS de telle sorte qu’il soit ébranlé et qu’ils n’aient plus à s’en préoccuper», affirme Kenneth Buckle, un postier à la retraite qui a attendu trois mois avant de consulter un spécialiste pour un remplacement des deux genoux. «Tout exige une éternité désormais.»

Au Fulwood Green Medical Center de Liverpool, le docteur Simon Bowers, un généraliste, indique que l’austérité a été un facteur aggravant pour le flux de maladies liées au stress qu’il doit traiter: tensions artérielles élevées, problèmes cardiaques, anxiété, insomnies.

Il affirme que les coupes budgétaires et la détérioration du NHS, représentent le renoncement d’une dette historique. Cela renvoie à des zones d’ombre: la traite négrière, la barbarie coloniale. «Nous, en tant que pays», dit-il, «nous avons été cruels. Soyons maintenant meilleurs et prenons soin de tout le monde.»  «L’austérité n’est pas une nécessité», continue-t-il. «C’est un choix politique visant à faire fonctionner différemment la Grande-Bretagne. Je ne vois aucune justification au-delà de la volonté d’enrichir encore plus les riches tout en rendant la vie des pauvres encore plus misérables.»  

«Prospérité pour tous» 

Les riches britanniques demeurent parmi les personnes qui jouissent du plus grand confort au monde, bénéficiant de maisons luxueuses, de soins privés, d’excellentes écoles ainsi que mangeant dans des restaurants tenus par des chefs de Paris ou de Tokyo. Les pauvres, les aînés, les invalides et les chômeurs sont pris toujours plus dans un enchevêtrement bureaucratique kafkaïen s’ils veulent continuer à recevoir des aides publiques.

Les mésaventures d’Emma Wilde, une mère célibataire de 31 ans, ont débuté par une lettre énigmatique. Madame Wilde a grandi dans le quartier de Croxteth à Liverpool et dépend d’allocations sociales afin d’assurer son existence et celle de ses deux enfants. Son père, un laveur de vitres à la retraite, est invalide. Elle s’occupe de lui à plein temps, grâce à une allocation dite de «donneurs de soins», qui s’élève à environ 85 dollars par semaine [à peu près la même somme en CHF], ainsi qu’un complément de revenus d’environ 145 dollars par mois.

La lettre a mis le versement de ces sommes en danger. Envoyée par une entreprise privée, qui est sous contrat de l’Etat pour gérer les programmes sociaux, elle informait Madame Wilde qu’elle était placée sous enquête de fraude, accusée de vivre avec un partenaire – chose qu’elle est obligée de signaler. Madame Wilde insiste sur le fait qu’elle ne vit qu’avec ses enfants. Tout au long de l’enquête, toutefois, ses allocations sont suspendues.

Huit semaines après la suspension des versements, Madame Wilde a vu l’électricité coupée car elle ne pouvait plus payer ses factures. A la fin de l’hiver, elle et ses enfants allaient se coucher avant 19 heures afin de pouvoir économiser sur le chauffage. Elle a ravalé sa fierté et a visité une banque alimentaire tenue dans une église locale, rapportant à la maison du pain et des galettes d’hamburger.

«J’ai ressenti un peu de honte, comme si j’avais fait quelque chose de mal», déclare Madame Wilde. «Mais il faut bien nourrir les enfants.»

Elle correspond avec le Department for Work and Pensions, envoyant ses relevés bancaires afin de prouver que ses revenus sont limités et tenter de ravitailler son compte. L’expérience lui a donné un intense sens communautaire. Au local où elle emmène ses enfants pour qu’ils puissent y manger gratuitement, elle a rencontré des gens qui ont perdu leurs allocations chômage parce que leur bus était en retard et qu’ils avaient ainsi manqué un rendez-vous avec un travailleur social. Elle et ses amis échangent des trucs pour obtenir des vêtements de seconde main.

«Tout le monde est dans le même bateau désormais», affirme Madame Wilde. «On a juste pas assez pour vivre.»

Dès ses débuts, l’austérité était accompagnée d’une tonalité de vertu morale, comme si ceux qui en étaient à l’origine étaient des adultes intègres. Se serrer la ceinture était présenté comme une tâche partagée, désagréable mais inévitable, afin de faire face à des déficits budgétaires dangereux.

«La vérité est que le pays vit au-dessus de ses moyens», déclara le chancelier de l’Echiquier [soit le ministre des finances] d’alors, Georges Osborne, lors de la présentation au Parlement du budget 2010. «Nous avons remboursé aujourd’hui la dette des échecs du passé et jeté les fondations d’un avenir plus prospère.»

«Prospérité pour tous», ajoutait-il. 

Huit ans plus tard, les subsides pour le logement ont été réduits de même que les crédits d’impôt pour les familles pauvres. Le gouvernement a gelé les allocations chômage et invalidité alors même que le prix des aliments et d’autres produits nécessaires a grimpé. Au cours des cinq dernières années, le gouvernement a engagé une transition vers ledit Crédit universel, attribuant aux bénéficiaires d’allocation des montants forfaitaires au lieu de fonds provenant de programmes particuliers. Un grand nombre de personnes n’ont pas reçu d’allocations pendant des semaines, voire des mois, alors que leur dossier entrait dans le nouveau système.

Cela est malheureux, mais inévitable, affirment les législateurs conservateurs. Le gouvernement empruntait environ un quart de ce qu’il dépensait. Différer les coupes menaçait de faire de la Grande-Bretagne la prochaine Grèce.

Jeremy Corbyn

«La gauche dure n’a jamais été très claire quant à leur alternative à ce programme», indique Neil O’Brien, un député conservateur auparavant conseiller aux finances auprès de Monsieur Osborne. «On peut imaginer que cela aurait consisté en une hausse énorme des impôts, mais ils sont plutôt timorés quant à ce que cela signifierait.»  Il rejette l’idée que l’austérité serait un instrument d’une guerre de classes, faisant remarquer que les riches ont été frappés par une fiscalité accrue sur les investissements ainsi que par une augmentation des taxes sur l’achat de propriétés de luxe.

La Grande-Bretagne consacre environ la même fraction du revenu national aux dépenses publiques qu’il y a une année, d’après Paul Johnson, directeur de l’Institute for Fiscal Studies. Toutefois, ceux qui dépendent d’allocations publiques ont la sensation que le système a été truqué de façon à se débarrasser d’eux.

Glendys Perry, 61 ans, est née avec une paralysie cérébrale, avec pour effet pour elle des difficultés à se déplacer. Pendant trois ans, elle répondait aux appels téléphoniques dans une entreprise vendant des pièces d’automobiles. Après avoir perdu son emploi en 2010, elle vivait grâce aux allocations invalidité. L’été dernier, elle a reçu une lettre, la convoquant pour une «évaluation» [de son état]. Les premières questions ont écarté toute idée qu’il s’agissait là d’un examen sincère.

«Depuis combien de temps souffrez-vous de paralysie cérébrale?» (de naissance). «Cela s’améliorera-t-il?» (non).

En fait, ses os s’affaiblissaient et elle tombait souvent. Elle ne pouvait bouger ses mains suffisamment rapidement pour se rattraper, provoquant des contusions au visage.

L’homme responsable de l’examen ne semblait pas intéressé.
«Pouvez-vous vous déplacer d’un endroit à l’autre?» lui a-t-il demandé.

Il a laissé tomber un stylo sur le sol et lui a ordonné de le ramasser – un test visant à déterminer sa dextérité.
«Comment êtes-vous venue ici?»
«En bus», a répondu Madame Perry.
«Pouvez-vous vous faire du thé? Parvenez-vous à vous habiller?»
«Je me disais “je suis physiquement invalide, pas mentalement”.»

Elle n’a pas été surprise de la lettre l’informant qu’elle n’était désormais plus fondée à recevoir une allocation invalidité car apte à travailler.

«Ils veulent vous rayer des bénéficiaires d’allocations», dit-elle. «Je pense qu’ils ne faisaient que remplir des carrés d’une croix.»

Un méchant improbable

L’architecture politique de la Grande-Bretagne préserve ceux qui imposent l’austérité du courroux de ceux qui en souffrent. Londres détermine l’ampleur des coupes, laissant aux politiciens locaux le sale travail consistant à faire souffrir.

Passez une matinée avec les habitants lésés de Prescot et vous entendrez peu de mentions de Londres ou même de l’austérité. Les gens dirigent leur fureur contre la municipalité de Knowsley et en particulier contre l’homme qui, jusqu’à récemment, en était à la tête, Andy Moorhead. Ils l’accusent d’élaborer des projets expéditifs de vente du parc de Browns Field sans consulter la population.

Monsieur Moorhead, 62 ans, semble plutôt un personnage improbable pour jouer le rôle du méchant responsable de l’austérité. Membre de longue date du Parti travailliste, il ressemble plutôt au sympathique occupant du pub du coin.

«Je ne suis pas devenu politicien pour retirer des choses aux gens», déclare-t-il. «Mais il faut faire face à la réalité.»

La réalité est celle de Londres supprimant progressivement les versements destinés aux autorités locales, forçant les municipalités à fonctionner sur les impôts sur le logement et sur les entreprises.

«L’austérité va durer», affirme Jonathan Davies, directeur du Center for Urban Research on Austerity à l’Université De Montfort à Leicester. «Nous allons assister dans les deux prochaines années à une vague de banqueroutes similaire à ce qui s’est passé à Detroit.»  

En effet, le conseil du Northamptonshire, [un comté] au centre de l’Angleterre, est récemment devenu la première autorité locale en près de 20 ans à subir ce sort.

Knowsley espère consacrer 192 millions de dollars au budget de l’année prochaine, selon ce qu’indique Monsieur Moorhead, 60% de cette somme étant absorbé par les soins dévolus aux aînés et aux services destinés aux enfants nécessitant des soins et de soutiens particuliers pour leur développement. 18% supplémentaires seront consacrés à des services que la municipalité doit légalement gérer, tels que la collecte d’ordure et l’entretien des routes.

Pour Monsieur Moorhead, l’équation oblige à vendre des terres qui ont de la valeur, afin de préserver les services et parcs restants. «Nous devons continuer sur cette voie», ajoute-t-il. «Localement, je suis le mauvais type.» Les véritables malfaiteurs sont toujours les mêmes, dit-il.

Il indique du doigt une photo de Madame Thatcher sur le mur derrière lui. Il se plaint des banquiers londoniens, qui obligent les gens autour de lui à nettoyer le désordre laissé par eux. «Personne ne devrait faire cela», conclut-il. «Pas dans le cinquième pays le plus riche du monde. Licencier du monde, rendre superflus des individus, réduire nos services destinés aux plus vulnérables de notre société. C’est le pire job du monde.»

C’est désormais le boulot de quelqu’un d’autre. Début mai, le parti travailliste local a remplacé Monsieur Moorhead à la tête de la municipalité en raison de la colère croissante contre la vente prévue des parcs. (Article publié le 28 mai 2018 sur le site du quotidien New York Times et dans une version abrégée le même jour dans sa version papier; traduction A l’Encontre)            

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