dimanche
15
septembre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Manuel V. Gómez

Depuis un certain temps, travailler pour l’administration et avoir la stabilité de l’emploi ne sont plus synonymes. Au deuxième trimestre de l’année (2019), le taux d’intérim des agents publics a atteint 28,2%, contre 19% au début de 2013. Un nouveau record a été établi et a largement dépassé celui du secteur privé (25,9%). Cette situation est aggravée chez les plus jeunes, non seulement parmi ceux qui viennent d’entrer sur le marché du travail, mais aussi parmi ceux qui n’ont pas encore atteint l’âge de 40 ans. Dans ce groupe, les travailleurs intérimaires/temporaires représentent plus de la moitié (55%), selon l’enquête sur la population active de l’INE.

La «porte d’entrée» sur le marché du travail espagnol est ouverte sur la base de contrats temporaires. De très loin. Et cette loi de fer, qui a commencé à se forger dans les années 1980 dans le secteur privé, n’a pas seulement atteint les administrations, elle est allée plus loin. Pour les fonctionnaires de moins de 40 ans, le taux d’intérimaires est de 55%, contre 44,9% au deuxième trimestre 2008.

 

 

La tendance est clairement observée lorsque l’on compare les taux de travail temporaire par âge. Parmi les plus jeunes, les chiffres sont très élevés: 93,5% dans le secteur public pour les moins de 20 ans et 85% dans le secteur privé. Puis, à mesure que les cohortes observées vieillissent, le poids des travailleurs occasionnels diminue. Cependant, cette évolution naturelle est beaucoup plus lente chez ceux/celles qui travaillent dans le secteur public: de 30 à 39 ans, le pourcentage de travailleurs occasionnels atteint 45,7% dans les administrations et il tombe à 25,6% dans les entreprises privées.

Le résultat de cette précarité enracinée est que plus de la moitié des 822’900 travailleurs de moins de 40 ans du secteur public sont temporaires, contre 36,3% des quelque six millions d’employés du secteur privé, selon la dernière EPA (Institut national de statistiques).

Pour expliquer cette situation, les trois syndicats les plus représentatifs des fonctionnaires (CC OO, CSI-F et UGT) utilisent des arguments similaires: les années d’austérité, dans le cas de la gestion du personnel, ont conduit à la paralysie pratique des concours à partir de 2010/2012 et qui ne commencent à être réintroduits que depuis quelques années.

«En 2012, presque toutes les dépenses de remplacement sont réduites à zéro», souligne Francisco Iglesias, du CSI-F (Central Sindical Independiente y de Funcionarios). Il fait référence au mécanisme de remplacement des fonctionnaires qui partent à la retraite: s’il atteint 100%, il remplace tous ceux qui partent à la retraite, s’il reste à 50%, la moitié. «Mais le fait que le taux soit tombé à 0% ne signifie pas que lorsque 100 médecins prendront leur retraite, nous nous retrouverons sans 100 médecins. Ces places n’ont pas été supprimées, mais 80 stagiaires ont été embauchés, par exemple», explique-t-il. C’est ce que Frédéric Monell, de la Fédération des Services Publics de l’UGT, appelle «le faux mécanisme d’ajustement» avec pour conséquence: «Le blocage lors du renouvellement du personnel dans les administrations».

 

 

Ainsi, depuis des années, le travail temporaire dans le secteur public s’est accru jusqu’à un maximum de 28,2%. En six ans, il a augmenté de près de neuf points et dépasse maintenant le secteur privé durant trois trimestres consécutifs.

«Je signe un contrat presque tous les jours où je travaille», dit Raquel Fernandez (nom changé). Cette médecin de 39 ans qui travaille dans un hôpital catalan explique qu’elle n’a pas de problèmes financiers parce que «les gardes sont bien payées», mais aussi qu’«elle pourrait tapisser une maison avec tous les contrats.»

Santé, éducation et administration municipale

Son cas n’est pas unique en Espagne. La santé publique, qui dépend des communautés autonomes, est le domaine où se concentrent la plupart des travailleurs/travailleuses intérimaires et occasionnels, comme le souligne Raúl Olmos, secrétaire de l’Action syndicale de la Fédération des services à la citoyenneté des CC OO (Commissions ouvrières). «Il est très répandu dans la santé, l’éducation et dans l’administration municipale», précise ce syndicaliste. Il s’appuie sur un rapport de son organisation selon lequel, d’après les données de l’EPA, le travail temporaire dans la santé est de 37% et dans l’éducation de 26,1%, sans ségrégation par âge.

Au ministère de la Fonction publique, on se penche également sur la situation des régions autonomes, «qui dépassent 25%». Le gouvernement central rappelle que le pacte de consolidation de l’emploi public signé en 2017 par le précédent exécutif de Mariano Rajoy avec les syndicats avait pour objectif de réduire le travail temporaire à 8% et se réfère, avant tout, aux régions autonomes pour ce qui est de la situation de l’éducation et la santé.

Malgré cela, les trois syndicats affirment qu’il est trop tôt pour parler de l’échec du pacte car le délai de mise en œuvre est fixé à 2021. Toutefois, ils s’inquiètent de la lenteur de sa mise en œuvre. Francisco Iglesias, du CSI-F, critique le retard dans la mise en œuvre de l’accord dans l’administration centrale et dans la justice. En outre, depuis la signature du pacte, deux lois budgétaires ont été approuvées avec retard (2017 et 2018) (nécessaires pour enclencher tous les mécanismes d’opposition) et elles ont été prorogées cette année.

Monell, de l’UGT, parle du temps qui s’écoule entre le moment où une offre d’emploi publique est lancée et celui où le processus prend fin. Pour sa part, Olmos, de CC OO, l’illustre: «Seulement cet été 2019 les fonctionnaires qui ont obtenu un poste lors des offres d’emploi publiques en 2017 peuvent prendre leur fonction.» «Les plus nombreux engagements dans le secteur de la santé arriveront à la fin de l’année», répète-t-il. (Article publié dans El Pais en date du 18 août 2019; traduction rédaction A l’Encontre)

 

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