mercredi
24
octobre 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Francesc Ortega

La date du 8 mars n’a pas été choisie par hasard. Après 5 ans de blocage de la convention collective et face à des négociations au cours desquelles toutes les propositions patronales vont dans le sens de reculs significatifs en termes de droits, les salarié·e·s, à majorité des femmes, des firmes du secteur du nettoyage des bâtiments et des bureaux en Catalogne, ont décidé d’imposer un calendrier de mobilisations pour obliger un déverrouillage des négociations dans des conditions plus positives.

Le premier jour de grève a coïncidé avec le 8 mars, précisément pour dénoncer le fait que la féminisation notable de ce secteur constitue la question primordiale: des journées de travail d’une ou deux heures afin de pouvoir les «combiner» avec les tâches domestiques; des salaires qui restent très bas car ils ne sont considérés que comme un complément au salaire du mari; le dédain à l’égard des «tâches simples auxquelles elles sont déjà habituées»… Cela constitue la vision d’ensemble qui a toujours été celle du patronat.

La réalité est beaucoup plus têtue: des tâches répétitives, une augmentation de la charge de travail, des salaires de misère, une invisibilité des nettoyeuses alors qu’elles partagent des espaces communs avec des membres de professions libérales et des fonctionnaires, etc.

En plus de bas salaires – elles gagnent à peine 1000 euros brut pour 40 heures de travail hebdomadaires, ce qui correspond à 900 euros net, pour autant qu’elles travaillent «à 100%» – se développe une concurrence acharnée entre les entreprises, ce qui aboutit à une péjoration des salaires et des conditions de travail. Les entreprises ont pris l’habitude de faire des offres meilleur marché pour remporter à tout prix des marchés publics en comprimant le montant des contrats de services. A cela s’ajoute l’émergence de nouvelles entreprises qui s’implantent dans le secteur sans solvabilité assurée, sans viabilité confirmée ni capacités de gestion. Ce qui implique le fait de laisser des nettoyeuses sur le carreau en cas de faillite. En cette période de restrictions budgétaires, les administrations publiques (mairies, conseils et ministères, commissariats de police, hôpitaux et centres éducatifs publics, aéroports, etc.) ne prennent jamais la peine d’effectuer des enquêtes et des contrôles. Uniquement préoccupées par les mesures d’économies, elles se contentent de passer des contrats avec les entreprises les moins chères, sans se soucier des conséquences: réduction de personnel, augmentation de la charge de travail, manque de matériel, etc. Au cours des dernières années, le nombre de jours de maladie a explosé, dus à des maladies professionnelles telles que la tendinite, les douleurs liées au syndrome du canal carpien, les crises d’angoisse et l’anxiété.

La responsabilité subsidiaire des administrations apparaît enfin au grand jour, puisque leurs cahiers des charges comprennent des clauses éthiques et exigent que les entreprises s’engagent pour une gestion correcte des dites ressources humaines.

Les représentants patronaux visent une déréglementation progressive du secteur, en commençant par les salaires. Ils veulent: éliminer la prime d’ancienneté qui établit une augmentation consolidée de 4% du salaire de base tous les quatre ans; réduire la masse salariale autant que possible; éliminer les garanties pour les travailleuses au moment de la subrogation (un processus qui régit le changement d’entreprise chez un client spécifique, les travailleuses passant dans la nouvelle entreprise), ces garanties étant toujours liées au lieu de travail et non pas la firme de nettoyage en question. Cette déréglementation signifierait que les salariées devraient, dans le futur, porter plainte contre les entreprises en cas de non-conformité lors du changement, alors que dans la situation actuelle ce sont les entreprises qui sont contraintes de s’affronter les unes les autres en cas de non-respect de la règle de subrogation.

Les salaires sont gelés depuis 2015 et les patrons proposent de dissocier les augmentations salariales de l’indice des prix à la consommation et d’appliquer un taux de 1,3% pour 2018, de 1,4% pour 2019, de 1,5% pour 2020 et de 1,6% pour 2021, ainsi qu’un paiement unique de 40 euros pour les arriérés concernant 2017; tout cela à condition que soit accepté le gel progressif de la prime d’ancienneté susmentionné. Ces propositions sont clairement inacceptables, elles sont incompatibles avec celles des syndicats, qui vont dans le sens opposé: des augmentations de 1,6 % pour 2017, de 2 % pour 2018, de 2,5% pour 2019 et 2020.

Les patrons restent fermes sur leur position de gel des salaires et de l’élimination progressive de la prime d’ancienneté, en comptant sur la désorganisation du secteur et sur l’épée de Damoclès de la précarité économique qui pèse sur les travailleuses lorsqu’elles décident de faire la grève.

La grève des nettoyeuses du 8 mars s’est jointe à la marée féministe et lui a donné un coup de pouce. Il y a eu une participation très importante et une grève massive dans les principaux hôpitaux publics et centres éducatifs, ainsi qu’une très forte présence dans la rue tout au long de la journée. La présence des nettoyeuses a été particulièrement visible dans les manifestations qui exigeaient explicitement que les négociations soient débloquées. A Gérone (Catalogne) la manifestation a été massive, tout comme dans le reste de l’Espagne. Toutefois, l’ambiance joyeuse ne cachait pas la détermination des manifestantes. Les slogans féministes habituels se combinaient avec des mots d’ordre pour la défense de la dignité des nettoyeuses et pour des négociations en vue d’un accord. Les nettoyeuses formaient un contingent significatif, ce qui constitue un important signal d’alarme pour les employeurs, qui devront faire face dans la négociation à une détermination renforcée.

Si les prochaines réunions de négociations n’aboutissent pas, des journées de grève sont prévues pour les 3 et 4 avril et les 14 et 15 mai. Et, finalement, une grève renouvelable reste le dernier recours de certains secteurs de travailleuses qui, historiquement, ont obtenu tous leurs droits par la lutte. Il faut se rappeler les grèves très majoritaires dans tout le secteur qui ont surpris ceux qui, à partir de leurs préjugés, sous-estimaient la capacité de mobilisation de ces femmes. (Article publié sur le site Sin Permiso, le 17 mars 2018; traduction A l’Encontre)

Francesc Ortega, responsable des élections syndicales, Fédération de la construction et des services. CCOO de la région de Gérone.

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