mercredi
22
novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Par la Rédaction du
Courrier des Balkans

Jeudi soir, peu après minuit, le Conseil municipal de Zagreb [Zagreb est la capitale de la Croatie. En 2011, la ville comptait 688’163 habitants; le comitat – division administrative – 790’017 habitants, dont 93,14 % de Croates et la région de Zagreb comptait 1’107’623 d’habitants] a voté par 29 voix contre 20 le changement de nom de la Place Tito, sous l’influence des courants d’extrême droite qui se battent pour effacer l’héritage communiste de la Croatie. «La Place Tito est entrée dans l’histoire et j’espère qu’elle y restera», a expliqué Andrija Mikulic, le président du Conseil municipal, après le vote.

A la recherche d’alliés après les élections municipales de mai dernier, le maire Milan Bandic avait obtenu le soutien du nouveau parti d’extrême droite fondé par l’historien révisionniste et ancien ministre de la Culture Zlatko Hasanbegovic et par l’historienne Bruna Esih. Ces derniers voulaient renommer la Place Tito, «en raison des crimes perpétrés par le régime communiste après la Seconde Guerre mondiale», et en avaient fait une exigence de ralliement à Milan Bandic [1].

La volonté de la mairie de Zagreb d’effacer le nom du maréchal Tito suscite de vives polémiques depuis le début de l’été: comme l’a illustré la manifestation du 22 juin 2017 [2]. Tomislav Tomasevic, le dirigeant de la liste «Zagreb je nas», estime qu’avec cette décision, le Conseil municipal de la capitale a ouvert une «dangereuse boîte de Pandore». Sur Twitter, l’ancien Président de la République Ivo Josipovic a expliqué qu’il fallait conserver les plaques au musée, afin de pouvoir les réutiliser après les prochaines élections, quand la Place Tito retrouvera son nom. Des figures de premier plan de l’Etat collaborationniste des Oustachis avec les nazis lors de la Seconde Guerre mondiale sont désormais honorées dans certaines villes de Croatie ou de Bosnie-Herzégovine, Mostar entre autres. (Courrier des Balkans, 1er septembre 2017)

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Notes

[1] Laetitia Moreni, le 27 octobre 2014, écrivait: «Milan Bandic était à la tête d’un véritable système féodal…» Au bistrot de l’hôtel Esplanade, à quelques pas de la gare, le fondateur et vice-directeur de Jutarnji List, Davor Butkovic, raconte la «carrière criminelle» du maire de Zagreb, une semaine après son arrestation. «Bandic signifie réseau», résume le journaliste qui suit ses aventures depuis déjà vingt ans. Dimanche 19 octobre au soir, la police nationale a fait retentir ses sirènes: tous les vassaux du maire ont été interpellés. Parmi eux, Slobodan Ljubicic, président de Zagrebacki Holding, qui regroupe les entreprises de services (eau, transports, parkings, etc.), Petar Pripuz, à la tête de C.I.O.S., en charge du traitement des déchets, ou encore Branko Mihaljevic, chef de la société de construction Bramgrad.

Milan Bandic, le maire de Zagreb

Le service anti-corruption USKOK a accusé au total 16 personnes et deux entreprises de corruption, d’abus de pouvoir et de trafic d’influence. Mais le système Bandic ne se limite pas à une vingtaine d’individus. Depuis l’incarcération du maire, toute la ville est paralysée. «Des milliers de gens dépendent de lui. Et depuis une semaine, personne ne répond plus au téléphone. Au journal, nous avons dû réduire de moitié les pages sur Zagreb, car nous n’arrivons plus à les remplir!» s’exclame Davor Butkovic, les yeux rivés sur son téléphone portable.»

La réaction de Milan Bandic a été rapide, en 2014. Il a mobilisé ses redevables, sa nombreuse clientèle. Il a refusé de démissionner. L’écarter semble être un «vœu peut-être difficile à réaliser. L’avocat du maire a assuré que son client n’avait pas l’intention de démissionner», rapportait Laetitia Moreni en 2014. «En l’espace de quelques jours, Milan Bandic a retrouvé toute sa cote de popularité: 50 000 personnes le soutiennent sur Facebook. A Zagreb, un fan s’est fait tatouer son portrait sur le bras, en guise de Che Guevara… Preuve que, malgré tout, le charme du maire – arrêté alors qu’il cueillait des haricots dans son jardin – séduit encore.»

En juin 2017, après avoir ressurgi avec l’appui de sa vaste clientèle redevable et voulant maintenir ses avantages, il a gagné de justesse, certes, les élections. Pour faire face à son opposante: son adversaire libérale-démocrate Anka Mrak Taritas (Parti populaire croate-Démocrates libéraux; avec un changement en 2017 avec l’Alliance civique libérale). Pour assurer son succès, il a «dragué les cinq élus de la formation nationaliste tout juste créée par l’ancien ministre de la Culture Zlatko Hasanbegovic». Et durant la campagne, la tête de liste Bruna Esih «avait proposé de débaptiser la place Tito à cause des crimes commis à l’époque yougoslave», notait la rédaction du Courrier des Balkans.

Milan Brandic avait aussi, sur cette proposition, le soutien de conservateurs du HDZ (Union démocratique croate). Pour rappel, il s’agit d’un parti fondé en 1989 par le nationaliste Franjo Tudjman. Ce dernier avait été, de facto avec Milosevic, un artisan du démembrement de la Yougolavie et fut le premier ministre de la République croate en 1992 et réélu en 1997. Il décède en 1999. Il avait fait carrière, à partir de sa participation dans la lutte de libération avec Tito contre les nazis. Il en sortit comme général de l’Armée populaire. Dès 1967, il prend ses distances et il participe en 1971 au «printemps croate» pour lequel il fut emprisonné. La position hypernationaliste du HDZ s’est modifiée, suite à la disparition de Tudjman. Le HDZ fait un «tournant pro-européen», sous la direction de son nouveau leader: Ivo Sanader. Dès lors, c’est le Parti social-libéral croate (HSLS) qui se retrouve à droite du HDZ!

Dans cette bataille pour rayer la Place Tito, Zlatko Hasanbegovic s’est satisfait de cette proposition, tout en expliquant qu’il aurait préféré le nom de Place du Théâtre, en référence au théâtre national qui s’y trouve. Cela avait été le cas entre 1945 et 1946. Tous les 1er mai, l’extrême droite manifeste d’ailleurs pour cette revendication. (Réd. A l’Encontre, sur la base des informations du Courrier des Balkans)

[2] L’opposition municipale de gauche proteste fermement, dénonçant une atteinte au passé antifasciste de la Croatie. «La question du changement de nom de la place Tito, ce n’est pas seulement l’effacement d’une page glorieuse de notre histoire, c’est aussi la destruction de notre avenir», s’indignent les membres de l’initiative «La place est à nous». Le 22 juin, des milliers d’antifascistes ont manifesté revendiquant cette place. Depuis l’indépendance de la Croatie, de nombreuses rues ont été débaptisées et environ 3000 monuments yougoslaves détruits. (Réd. A l’Encontre, sur la base des informations du Courrier des Balkans)

[3] Les Oustachis (les «Insurgés» en serbo-croate) représentent un mouvement séparatiste croate, antisémite, fasciste, et anti-yougoslave. Il prend le pouvoir en 1941 en Croatie grâce à l’appui militaires des troupes de l’armée hitlérienne et de celles de Mussolini. La dictature des Oustachis se fit l’instrument de massacres contre les tziganes, les juifs, les Serbes de Croatie et de Bosnie-Herzégovine. Ils organisèrent des camps de concentration terrifiants, «qualifiés de camps de rassemblement» qui étaient des lieux où régnaient la torture, la faim, la mort, les pires humiliations. Ils ont combattu aux côtés des hitlériens face aux forces de Tito. Leurs exactions furent si brutales qu’une partie de la population va être poussée à soutenir les forces des partisans. Voir sur ce thème historique, aujourd’hui trop souvent oubliés, l’ouvrage de Vladimir Dedijer, The Yugoslav Auschwitz and the Vatican (Ed. Prometheus Books, 1992) et Le Génocide occulté: Etat indépendant de Croatie, 1941-1945 par Marco Aurelio Rivelli (Ed. L’Age d’homme, 1998), ainsi que de Egon Berger, Jasenovac, un camp de la mort en Croatie (Editions des Syrtes), publié en 2015. (Réd. A l’Encontre)

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