mardi
22
octobre 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Pip Hinman

Le véritable pouvoir de la désobéissance civile de masse n’est pas sa capacité à choquer les puissants pour qu’ils écoutent, mais plutôt son potentiel à amener des masses de gens à agir.

Nous vivons à l’ère de la dystopie [1]. Depuis au moins le milieu des années 1990, les gouvernements sont au courant des effets potentiellement dévastateurs des changements climatiques d’origine humaine. Mais dans la plupart des cas, soit ils ont contesté et nié cela, soit ils ont fait semblant de réagir aux conclusions des scientifiques.

En dépit de preuves accablantes que le monde a déjà dépassé certains points de basculement, déclenchant des changements climatiques importants et imprévisibles, pourquoi les gouvernements refusent-ils toujours d’agir à l’échelle et au rythme requis?

Pourquoi certains nient-ils encore qu’il y a une urgence climatique? Pourquoi, malgré les progrès technologiques qui nous permettent d’envoyer des gens sur la Lune et des robots sur Mars, y a-t-il tant de gouvernements qui refusent d’agir?

Pour répondre à ces questions, il faut comprendre comment l’ère des combustibles fossiles est liée au capitalisme et au pouvoir de classe. Avec le temps qui passe, les militant·e·s du climat doivent s’interroger sur la manière dont nous en sommes arrivés à ce stade et définir les prochaines étapes. Pour y parvenir efficacement, nous devons comprendre le sens de la politique de classe.

Nous devons également comprendre le pouvoir qu’un grand nombre de personnes, organisées de façon soutenue, ont pour forcer le changement. L’histoire montre que c’est la façon de défier le capitalisme des combustibles fossiles dans ce qui est devenu une lutte pour la survie.

La science établie

La science du changement climatique a été établie par le premier grand Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) en 1995. Il a mis en garde contre les conséquences possibles d’une augmentation sans cesse croissante du dioxyde de carbone atmosphérique et d’autres gaz à effet de serre plus puissants.

Les dernières données du GIEC nous indiquent qu’il nous reste 11 ans pour changer fondamentalement la donne et nous pouvons déjà constater les effets dévastateurs du changement climatique, en particulier sur les pays qui ont le moins contribué au problème.

Les températures extrêmes détruisent des nations et des espèces entières. Certaines îles et villes de basse altitude n’existent plus.

Pourtant, les gouvernements des pays dits riches s’en tiennent à leur modèle de statu quo qui a échoué, déclarant effectivement la guerre aux systèmes terrestres. La rationalité, la science et notre capacité collective à tracer une autre voie sont contrecarrées par une puissante minorité.

Il est utile de résumer ce que la science nous dit

Le Programme international géosphère-biosphère (PIGB, initié en 1987) a averti dans les années 1990 que l’activité humaine ne perturbait pas seulement la Terre, mais qu’elle le faisait d’une manière plus vaste et plus fondamentale que ce que l’on pouvait imaginer.

En 2000, l’un de ses chimistes a inventé le terme «Anthropocène» – du grec anthropos, signifiant humain – pour indiquer que la Terre était passée de l’Holocène à une nouvelle époque. (L’Holocène est le temps écoulé depuis la fin de la dernière grande époque glaciaire, ou «ère glaciaire».)

Selon l’écosocialiste canadien Ian Angus, le PIGB a été le premier regroupement de scientifiques à présenter une compréhension plus complète du cycle mondial du carbone et de sa relation avec le changement climatique. Dans un entretien au sujet de son livre Facing the Anthropocene [Face à l’anthropocène. Le capitalisme fossile et la crise du système terrestre, Ed. ecosociété, septembre 2018] Angus a dit:

«Nous savons maintenant que pendant 800’000 ans, le dioxyde de carbone atmosphérique a varié à l’intérieur d’une plage strictement limitée – jamais inférieure à 180 ppm [parties par million] en période froide et jamais supérieure à 300 ppm en période chaude.

«Pendant de très longues périodes, le dioxyde de carbone a circulé entre l’atmosphère et les océans, maintenant les températures de la Terre dans des limites étonnamment bien définies.

«Aujourd’hui, en conséquence directe de la combustion des combustibles fossiles, la concentration est supérieure à 410 ppm et elle augmente rapidement. L’activité humaine a perturbé un cycle naturel complexe qui a mis des millions d’années à évoluer, et cette perturbation modifie rapidement l’état de la planète.»

En 2007, Will Steffen, Paul J. Crutzen et John R. McNeill ont averti que la Terre s’était récemment éloignée de la variabilité naturelle observée depuis au moins un demi-million d’années.

Selon eux, si les sociétés préindustrielles ont influencé leur environnement, «les changements qu’elles ont opérés sont basés sur des connaissances probablement établies par tâtonnements de la dynamique des écosystèmes naturels et de sa modification pour faciliter les tâches de chasse, de cueillette et éventuellement d’agriculture ».

Ils ont posé la question clé:

«L’humanité restera une force géologique majeure pendant des millénaires, voire des millions d’années à venir. Elaborer une stratégie universellement acceptée pour assurer la durabilité du système de soutien de la vie de la Terre contre les stress d’origine humaine est l’un des plus grands changements pour la recherche et les politiques auxquels l’humanité n’ait jamais été confrontée. L’humanité peut-elle relever ce défi?»

Ils ont également noté, avec un certain pessimisme, que:

«Dans la plupart des régions du monde, la demande de combustibles fossiles dépasse le désir de réduire considérablement les émissions de gaz à effet de serre. Environ 60 % des écosystèmes sont déjà dégradés et continueront de l’être à moins que des changements sociétaux importants ne se produisent en termes de valeurs et de gestion.

«Il existe également des preuves d’orientations radicalement différentes fondées sur des solutions novatrices et fondées sur le savoir. Quoi qu’il arrive, les prochaines décennies seront sûrement un point de basculement dans l’évolution de l’Anthropocène.»

Près de 30 ans plus tard, le GIEC a lancé un avertissement dans son rapport d’octobre 2018. Ils ont dit que les scientifiques avaient sous-estimé l’impact du réchauffement et que le monde n’avait que 12 ans pour plafonner l’augmentation de température à 1,5 °C.

Le rapport du GIEC indiquait: «Les émissions mondiales nettes de dioxyde de carbone d’origine humaine devraient diminuer d’environ 45 % par rapport aux niveaux de 2010 d’ici 2030, pour atteindre un “net zéro” autour de 2050», et a averti que «chaque élément supplémentaire de réchauffement compte, surtout depuis que le réchauffement de 1,5°C et plus augmente le risque associé à des changements durables ou irréversibles».

Le rapport fait état de plusieurs tendances alarmantes, notamment: les émissions mondiales de gaz à effet de serre ne montrent aucun signe d’avoir atteint un pic; les émissions mondiales de dioxyde de carbone provenant de l’énergie et de l’industrie augmenteront en 2017; et de nombreux pays, dont l’Australie, ne sont pas en bonne voie pour atteindre leurs objectifs nationaux pour 2030. En février, les scientifiques du GIEC ont averti qu’«une action accrue devrait permettre d’atteindre l’objectif de zéro émission nette de[dioxyde de carbone] en moins de 15 ans pour maintenir la température à 1,5°C ».

Gouvernements des combustibles fossiles

Etant donné que ces données sont disponibles depuis des décennies, pourquoi devrions-nous nous attendre à ce que davantage d’informations convainquent les gouvernements d’agir? Cette question est au cœur du débat sur la stratégie, débat qui se déroule dans le monde entier. Il lance des défis aux anticapitalistes pour qu’ils s’identifient à la fois au mouvement au vaste et croissant, tout en cherchant aussi à gagner les gens à l’idée que les solutions anticapitalistes sont la seule chance que nous avons de sauver le climat.

La science est de notre côté. Mais la science ne suffit pas.

Comme l’a dit Bill McKibben, fondateur de 350.org [organisation environnementale fondée aux Etats-Unis en 2007] nous sommes «dans une lutte, pas dans un discours» et «comme la plupart des luttes, il s’agit de pouvoir et d’argent. Un autre livre ou un autre symposium[est] peu susceptible de déplacer l’aiguille.» M. McKibben a déclaré que l’urgence nous oblige à «aller au-delà de l’éducation pour aller vers la confrontation… Nous ne gagnons peut-être pas toujours, mais nous rendrons toujours la vie plus difficile à l’industrie.»

Il reconnaît les faiblesses de cette approche, affirmant que le plus grand défi auquel s’affronte le mouvement climatique reste la force de l’opposition: «Avec des liquidités illimitées, il a réussi à dominer la politique, surtout aux Etats-Unis.»

Il en va de même pour l’Australie. L’industrie des combustibles fossiles a ses représentants au Parlement fédéral et dans les parlements des Etats. En 2017, le ministre des Finances de l’époque et actuel premier ministre Scott Morrison [deppuis août 2018] est allé jusqu’à apporter un morceau de charbon au Parlement pour montrer l’allégeance de son parti envers les sociétés de combustibles fossiles. C’était un moment qui donnait à réfléchir, quoique paradoxalement drôle.

Partout dans le monde, le lobby des combustibles fossiles est l’un des plus puissants et des mieux organisés du genre. Les forces du marché estiment que les dons des entreprises de combustibles fossiles aux principaux partis australiens ont augmenté de 32 % par rapport à 2017-2018. Quelque 1’277’933 dollars (australiens) ont été donnés au parti travailliste, au Parti libéral et au Parti national au cours de cette période, comparativement à 968’343 dollars en 2016-2017 et 1,03 million dollars en 2015-2016-2016.

Woodside (pétrole et gaz), Santos (pétrole et gaz), Chevron et les autres ne sont pas des philanthropes: ils s’attendent et obtiennent des politiques profitables pour leur argent. Ces sociétés d’énergie fossile ne sont pas seulement grandes et puissantes; elles sont profondément liées à des banques et des institutions financières géantes, à l’industrie de l’armement et à toute une série d’autres secteurs d’activité connexes.

En Australie, cette alliance toxique d’intérêts puissants inclut une si grande partie de l’élite des entreprises que les gouvernements de la Coalition et du Parti travailliste ont encouragé l’expansion des combustibles fossiles, malgré toutes les preuves que c’est totalement irresponsable.

Les gouvernements de coalition [Parti libéral et Parti national] et les gouvernements travaillistes ont encouragé les exportations de charbon et ont ouvert la voie à l’Australie, devançant le Qatar dans la production de gaz naturel liquéfié. Ils ont accordé aux compagnies d’essence des allégements fiscaux scandaleux dépassant les dépenses annuelles du gouvernement en matière d’éducation, ceci pour les aider à atteindre cet objectif sordide.

Tout gouvernement qui remettra en question cette orientation sera forcé de s’attaquer à cette puissante alliance – et avec elle, au système capitaliste lui-même.

Stratégie anticapitaliste

Par le passé, les militant·e·s du climat s’éloignaient de cette conclusion. Mais cela est en train de changer.

Les militants du mouvement mondial de la grève scolaire 4 Climat ont adopté le slogan «Changez le système, pas le climat». Beaucoup de membres du mouvement de la Extinction Rebellion (XR) sont d’accord, même si le mouvement n’inclut pas le changement de système dans sa plate-forme.

Il y a aussi des militant·e·s Verts qui pensent la même chose, même si le programme du parti ne le reflète pas encore. Mais ce sentiment s’est-il développé au-delà d’une prise de conscience croissante des intérêts puissants auxquels le mouvement climatique s’affronte et des slogans «changer le système» sur les pancartes?

Existe-t-il une stratégie émergente qui soit à la hauteur de ce défi et qui ait fait l’objet d’un consensus important dans le mouvement? Non. Mais le mouvement cherche des tactiques qui pourraient faire partie d’une stratégie anticapitaliste efficace. Le mouvement étudiant de grève pour le climat tend la main – avec de plus en plus de succès – aux travailleurs et aux syndicats pour se joindre à la prochaine grève mondiale pour le climat le 20 septembre.

Tout comme il existe une alliance toxique d’intérêts capitalistes bloquant une réponse adéquate du gouvernement à l’urgence climatique, au cœur de toute stratégie anticapitaliste doit se trouver la construction d’une contre-alliance efficace.

Les capitalistes ont leur richesse et leur pouvoir, mais en fin de compte, ils ne peuvent rien faire si les salarié·e·s refusent de travailler pour eux.

Il y aura des défis politiques à relever pour obtenir l’adhésion des syndicats d’ici le 20 septembre. Les directions de la plupart des syndicats ont la même perspective pro-capitaliste que les politiciens travaillistes. Beaucoup soutiennent la mine de charbon d’Adani [visant à exporter du charbon australien en Inde ; le conglomérat indien Adani a acheté le port australien d’Abbot Point], entre autres, parce qu’elle est censée créer des emplois. Ils soutiennent également l’expansion gazière de l’Australie pour la même raison.

Une façon de contrer ce phénomène est d’introduire l’idée de justice climatique et d’en faire un élément essentiel de l’objectif du mouvement. Le nouveau mouvement pour le climat, dirigé par des jeunes, a mis en lumière la justice climatique: l’idée que nous ne sommes pas tous dans le même bateau. Les inégalités de richesse et les différences de classe au sein des pays auront un impact sur la façon dont les gens feront face – ou non – au changement climatique.

Mais la justice climatique doit aller au-delà d’être un slogan de plus. Le mouvement climatique doit se faire le champion de mesures concrètes qui créeront des emplois et des moyens de subsistance décents. Cela signifie plus que des promesses abstraites de nouveaux emplois dans les industries «renouvelable»s. Il doit faire pression pour une expansion des investissements publics dans le logement, la santé et l’éducation, et rejeter la folie de la privatisation qui a rendu la vie plus misérable pour la plupart des salarié·e·s.

Le mouvement doit faire valoir que la société ne doit pas être prise en otage par les intérêts des entreprises à but lucratif et que nos principales ressources doivent être remises sous propriété et contrôle collectifs.

L’urgence de la crise climatique incitera de plus en plus d’activistes à une action «radicale» car «le temps presse».

La tactique de base de XR est la désobéissance civile de masse et l’espoir que de telles actions forceront les gouvernements à s’asseoir à la table des négociations. Si ce mouvement persiste, il apprendra que la classe dirigeante, même dans le pays capitaliste le plus démocratique, utilisera la force de sa police et de ses autres forces armées pour protéger ses intérêts.

Il apprendra que le véritable pouvoir de la désobéissance civile de masse n’est pas son pouvoir de choquer les puissants pour qu’ils écoutent le mouvement, mais plutôt son potentiel d’attirer dans l’action les masses de gens sur lesquels les puissants comptent pour faire tourner les entreprises.

Solutions urgentes

L’urgence de la crise climatique pousse à la recherche de «nouvelles» solutions. Il n’y a pas le temps de construire un nouveau système, a-t-on dit.

Certains défenseurs du climat ont suggéré, de façon plutôt abstraite, que la conclusion d’alliances avec les secteurs de la sécurité et du renseignement pourrait forcer les gouvernements à agir. Ils fondent de faux espoirs dans le fait que les militaires reconnaissent la crise climatique et font des plans d’urgence. Il en va de même pour l’industrie de l’assurance, mais cela ne fait pas non plus d’elle un allié stratégique du mouvement climatique.

D’autres plaident en faveur d’un New Deal vert. Mais les critiques ont noté qu’à moins que les salarié·e·s et les communautés ne soient activement impliqués dans la lutte pour de nouveaux emplois et de nouvelles industries durables, un tel plan n’équivaudra qu’à un verdissement du capitalisme.

Le professeur de sociologie américain John Bellamy Foster dit que le Green New Deal proposé par la représentante démocrate étatsunienne Alexandria Ocasio-Cortez a de la valeur, mais seulement si c’est «le point d’entrée vers un changement plus large et éco-révolutionnaire…».

Bellamy Foster a expliqué:

«Nous devons aller à l’encontre de la logique du système, même lorsque nous y vivons. Il n’y a pas que des solutions technologiques au problème climatique, mais des innovations technologiques sont nécessaires.

«A long terme, nous devons avoir une révolution écologique et sociale complète, transcendant les relations de production capitalistes existantes. Nous devons atteindre l’objectif de zéro émission nette de carbone à l’échelle mondiale d’ici 2050, et tant que nous nous engageons à poursuivre la logique du profit avant les besoins des gens et de la planète, il est impossible d’y parvenir.»

Pour une planète habitable, nous devons réduire les émissions mondiales de carbone de 3% par an. Toute solution viable implique une incursion majeure dans les droits de propriété de la classe capitaliste.

En d’autres termes, l’urgence même de l’analyse exclut les «solutions de marché» dans un système qui a créé cette crise.(Article publié dans l’hebdomadaire australien, Green Left Weekly, le 2 août 2019; traduction rédaction A l’Encontre)

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[1] Au contraire de l’utopie, la dystopie relate une histoire ayant lieu dans une société imaginaire difficile ou impossible à vivre, pleine de défauts, et dont le modèle ne doit pas être imité. (Réd.)

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