mardi
7
avril 2020

A l'encontre

La Brèche

Par Tim Radford

Moins de quatre semaines se sont déroulées au cours de cette nouvelle année 2020, mais les scientifiques savent déjà que les émissions de dioxyde de carbone continueront à augmenter ­– comme chaque année depuis le début des mesures –, ce qui entraînera une poursuite de la hausse de la chaleur de la Terre. Et ils avertissent que la hausse sera plus forte que d’habitude, en partie à cause des feux de brousse dévastateurs en Australie.

Cette mise en garde nous rappelle que le réchauffement de la planète et le changement climatique ont leurs propres rétroactions positives [amplification de la perturbation]: des incendies de forêt plus nombreux et plus dévastateurs libèrent davantage de dioxyde de carbone dans l’atmosphère, ce qui contribue à faire monter les températures, à accentuer les sécheresses et les chaleurs extrêmes ainsi qu’à créer des conditions propices à des incendies de forêt encore plus catastrophiques.

L’information nouvelle est que la proportion de gaz à effet de serre dans l’atmosphère atteindra un pic de 417 parties par million (ppm) dans les 11 prochains mois, mais se stabilisera à une moyenne d’un peu plus de 414 ppm. Cela représente une augmentation prévue de 10% par rapport à l’année précédente. Et un cinquième de cette augmentation peut être attribué aux eucalyptus en feu de Nouvelle-Galles du Sud, en Australie.

Les scientifiques de l’atmosphère ont commencé à tenir des registres méticuleux des niveaux de CO2 dans l’atmosphère en 1958. La moyenne pour la plus grande partie de l’histoire de l’humanité – jusqu’à la révolution industrielle et à l’exploitation massive du charbon, du pétrole et du gaz – ne dépassait pas 285 ppm.

Cette mise en garde du British Met Office (Service météorologique) a été faite, peu après le discours du président américain Trump – qui a déjà affirmé que le changement climatique était un canular – à Davos, en Suisse. Il a demandé au Forum économique mondial (WEF) de ne pas tenir compte de ceux qu’il a qualifiés de «prophètes de malheur».

En fait, il s’adressait à une organisation qui n’avait que récemment lancé son propre avertissement selon lequel les «graves menaces pour notre climat» représentaient tous les principaux risques à long terme, identifiés, auxquels le monde moderne est confronté. Le rapport du WEF sur les risques mondiaux (WEF Global Risk Report) mettait en garde contre les phénomènes météorologiques extrêmes qui provoquent des dommages importants aux biens, aux infrastructures et des pertes en vies humaines. Il fut également mis en évidence d’autres risques, notamment l’échec des tentatives d’atténuation ou d’adaptation au changement climatique par les gouvernements et l’industrie, les dommages environnementaux causés par l’homme, les pertes de biodiversité et l’effondrement des écosystèmes, tous inséparables de la crise climatique.

Même la cinquième série de risques mondiaux était d’ordre environnemental: elle comportait notamment les tremblements de terre, les tsunamis, les éruptions volcaniques et les tempêtes géomagnétiques.

Et, selon le WEF, le temps presse pour faire face à ces menaces. «Le paysage politique est polarisé, le niveau des mers s’élève et les incendies climatiques se déchaînent. C’est l’année où les dirigeants mondiaux doivent travailler avec tous les secteurs de la société pour réparer et revigorer nos systèmes de coopération, non seulement pour un bénéfice à court terme, mais pour s’attaquer à nos risques les plus profonds», a déclaré Borge Brende [ex-ministre des Affaires étrangères de Norvège en 2013-2017], président du WEF.

Et alors que le WEF lançait ses propres avertissements, les scientifiques de deux grandes agences de recherche américaines ont confirmé ces craintes. L’agence spatiale NASA (National Aeronautics and Space Administration ) et la National Oceanic and Atmospheric Administration des Etats-Unis ont examiné leurs ensembles de données séparés pour qualifier 2019 comme la deuxième année la plus chaude depuis le début des relevés mondiaux, et pour confirmer que la décennie qui vient de s’achever a également été la plus chaude depuis le début des relevés.

Une augmentation incessante

«Chaque décennie depuis les années 1960 a été plus chaude que la précédente», a déclaré Gavin Schmidt de l’Institut Goddard pour les études spatiales [NASA-GISS-Columbia University].

Le British Met Office – qui travaille sur la base d’une autre série de données – a convenu que 2019 avait été 1,05 °C au-dessus de la moyenne pour la plus grande partie de l’histoire de l’humanité, et que les cinq dernières années ont été les plus chaudes depuis le début des relevés en 1850.

Quelques jours auparavant, des scientifiques chinois avaient pris la température des océans du monde pour constater qu’ils étaient plus chauds qu’à aucun autre moment de l’histoire. Les dix dernières années ont été la décennie la plus chaude pour la température des océans dans le monde.

En 2019, dans la revue Advances in Atmospheric Sciences, des scientifiques, dans le cadre d’un partenariat de 14 chercheurs de 11 instituts du monde entier, ont indiqué qu’avaient été effectuées des mesures depuis la surface jusqu’à une profondeur de 2000 mètres. Le constat est que les océans à l’échelle mondiale – et 70% de la planète est recouverte d’eau bleue – sont aujourd’hui plus chauds de 0,075 °C en moyenne qu’ils ne l’étaient entre 1981 et 2010.

Mesurée en unités de base de l’énergie thermique, cela signifie que les mers ont absorbé 228’000’000’000’000 000’000’000’000’000 joules de chaleur.

100 secondes avant minuit

«Cela fait beaucoup de zéros, en effet. Pour faciliter la compréhension, j’ai fait un calcul», a déclaré Lijing Cheng, de l’Académie chinoise des sciences, qui a dirigé l’étude. «La quantité de chaleur que nous avons mise dans les océans du monde au cours des 25 dernières années équivaut à 3,6 milliards d’explosions de la bombe atomique d’Hiroshima. Ce réchauffement océanique mesuré est irréfutable et constitue une preuve supplémentaire du réchauffement climatique. Il n’y a pas d’alternatives raisonnables, hormis les émissions humaines de gaz qui piègent la chaleur, pour expliquer ce réchauffement.»

Le 23 janvier 2020, le Bulletin of the Atomic Scientists a annoncé qu’il avait déplacé les aiguilles de son horloge symbolique de l’apocalypse à 100 secondes de minuit: la plus proche qu’elles aient jamais été de l’heure choisie pour représenter l’apocalypse.

La raison? «L’humanité continue d’être confrontée à deux dangers existentiels simultanés – la guerre nucléaire et le changement climatique – qui sont aggravés par un multiplicateur de menaces [1], la guerre de l’information cybernétique, qui réduit la capacité de réaction de la société», affirment les scientifiques. «Les dirigeants mondiaux ont laissé s’éroder l’infrastructure politique internationale pour les gérer.» (Londres, 24 janvier 2020, article reproduit sur le site Climate&Capitalism; traduction rédaction A l’Encontre)

Tim Radford est actif dans le Climate News Network

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[1] «La relation entre les risques liés au climat et les conflits est complexe et recoupe souvent des facteurs politiques, sociaux, économiques et démographiques», a déclaré Rosemary DiCarlo, alors présidente du Conseil de sécurité des Nations Unies.

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