samedi
19
octobre 2019

A l'encontre

La Brèche

Entretien avec Au Loong Yu, Chris Chan, Lam Chi Leung, Chun-Wing Lee, Alexa, Coalition Action syndicale-étudiante conduit par Kevin Lin*

Le gouvernement de Hongkong a tenté de faire adopter à la hâte un projet de loi qui limiterait les libertés civiles. Au lieu de cela, ils ont déclenché un raz-de-marée de protestations, les plus importantes de l’histoire moderne.

Le 9 juin 2019, Hongkong a été secoué par une marche d’un million de personnes contre une proposition d’amendement qui permettrait l’extradition de suspects de l’ancienne colonie britannique vers la Chine continentale, de même que vers d’autres pays. Le gouvernement – présidé par Carrie Lam, directrice générale approuvée par Pékin – insiste sur le fait que les dissidents politiques et les activistes ne seraient pas affectés par l’amendement. Mais la mesure a déclenché une tempête de feu, enflammant la colère e la population alors même que le gouvernement s’empressait de la faire adopter en juillet par le parlement.

Vendredi dernier, après des jours de protestations et d’affrontements avec la police, et au milieu des appels croissants à la grève politique, Carrie Lam a suspendu l’amendement. Samedi 15 juin, quelques heures après le début d’une autre manifestation massive – plus de 2 millions sur une population de 7 millions d’habitants, les manifestant·e·s exigeant le retrait complet de l’amendement et la démission de C. Lam – le gouvernement de Hongkong a présenté des excuses.

Pourquoi l’amendement a-t-il suscité une telle indignation? Comment l’héritage du Mouvement des parapluies de 2014, la dernière grande vague de manifestations à Hongkong, a-t-il façonné les manifestations actuelles? Quelles sont les orientations politiques des manifestants? Et quelles sont les perspectives d’avenir des mouvements démocratiques à Hongkong et en Chine?

Pour faire la lumière sur toutes ces questions et bien d’autres encore, Kevin Lin, un collaborateur de Jacobin, s’est entretenu avec divers militants et universitaires: Chris Chan, sociologue à l’Université chinoise de Hongkong, étudiant et militant syndical; Lam Chi Leung, socialiste à Hongkong et membre de Left21 [organisation initialement étudiante lancée en 2011-2012]; Chun-Wing Lee, socialiste, membre de Left21 et rédacteur en chef de The Owl, un site Web de gauche à Hongkong; et Au Loong Yu, écrivain et activiste. Lin a également sollicité les commentaires d’Alexa, une militante basée à Hongkong, et membre de la Student Labour Action Coalition, un groupe nettement de gauche dans un lieu où il y en a peu. L’entretien a été quelque peu résumé et légèrement révisé pour plus de clarté.

Les mobilisations

Kevin Lin: Quelle est l’importance de l’amendement d’extradition? Pourquoi a-t-il suscité tant d’opposition à Hongkong?

ALY: Hongkong a conclu des accords d’extradition avec vingt pays, dont le Royaume-Uni et les Etats-Unis, mais pas avec la Chine continentale. Le camp pro-Pékin, ici à Hongkong et à l’étranger, soutient que puisque Hongkong a des accords d’extradition avec l’Occident, pourquoi ne peut-il pas avoir un accord avec la Chine continentale?

Dans le cadre l’accord «un pays, deux systèmes», l’article 8 de la Loi fondamentale stipule que «les lois précédemment en vigueur à Hongkong doivent être maintenues», ce qui signifie que Hongkong est protégé du système juridique chinois. Hongkong, en tant que région spéciale de la Chine, n’a pas le pouvoir et la force nécessaires pour résister à la persécution juridique du gouvernement central chinois si le système juridique de Hongkong n’est pas isolé. La Chine méprise non seulement l’application régulière de la loi, mais aussi l’indépendance judiciaire. Un accord d’extradition entre la Chine et Hongkong sape nécessairement les fondements d’«un pays, deux systèmes».

LCL: L’amendement à la loi sur l’extradition a touché le cœur de la plupart des citoyens de Hongkong. Sous le régime du Parti communiste chinois (PCC), les citoyens et citoyennes n’ont souvent pas droit à une procédure régulière, ce qui entraîne régulièrement des condamnations injustifiées.

Ceux qui ont critiqué le PCC, ceux qui organisent la veillée de Tiananmen chaque année à Hongkong, ceux qui ont aidé des dissidents chinois, ou même les militants de Hongkong qui ont soutenu des organisations syndicales et d’autres organisations de défense des droits en Chine continentale pourraient être considérés comme «mettant en danger la sécurité nationale» et extradés en Chine continentale. Les citoyens ordinaires craignent que Hongkong ait le statut de n’importe quelle autre ville de Chine continentale, où la liberté des citoyens pourrait être menacée.

Les habitants de Hongkong ont le souvenir amer de l’incident du Bookshop Five. Entre octobre et décembre 2015, cinq propriétaires et employés de Causeway Bay Books ont disparu. Ils auraient été arrêtés pour avoir publié des livres sur la vie privée du président chinois Xi Jinping.

Ce qui est alarmant, c’est non seulement que cela viole le principe «un pays, deux systèmes», mais aussi que deux des arrestations étaient des arrestations extrajudiciaires. Deux des libraires, Gui Minhai et Lee Bo, ont été enlevés par des agents chinois en Thaïlande et à Hongkong, respectivement. Si le système juridique chinois s’améliorait considérablement, il serait alors possible de discuter d’un accord d’extradition avec la Chine. Mais en réalité, la situation n’a fait qu’empirer.

CWL: Le taux de participation a été si élevé parce que même ceux qui peuvent être considérés comme des alliés du gouvernement de Hongkong n’appuient pas le projet de loi d’amendement. Depuis 1997, lorsque Hongkong est tombé entre les mains de Pékin, le gouvernement chinois gouverne Hongkong en forgeant une alliance avec les grands capitalistes et la classe moyenne à Hongkong. Cette stratégie est compréhensible car, en tant que principaux bénéficiaires du développement capitaliste de Hongkong, ils sont enclins à soutenir le statu quo.

Mais tout au long de ces vingt-deux années, la jeune classe moyenne, surtout les professions libérales, a exprimé un mécontentement croissant face au gouvernement. Si la crainte que le mode de vie relativement libéral de Hongkong soit menacé en est une des raisons majeures, il est indéniable que la hausse du coût de la vie, en particulier du logement, est un autre facteur.

Depuis 2003, le gouvernement chinois a tenté de stabiliser cette alliance en augmentant la valeur des actifs à Hongkong. Les capitaux provenant de la Chine continentale sont l’une des causes de la croissance du marché immobilier et du secteur de la Bourse. Mais cette stratégie gouvernementale s’est clairement retournée contre lui, car il est devenu de plus en plus difficile pour les jeunes d’acheter leur propre logement. La jeune classe moyenne et les étudiants sont devenus la pierre angulaire des forces de l’opposition à Hongkong.

KL: Alexa, tu as assisté aux manifestations. Peux-tu décrire ce que tu as vu? Qui sont les manifestant·e·s et comment les manifestations sont-elles organisées?

A: Les manifestant·e·s sont composés de gens de tous les milieux sociaux, très motivés et pleins d’espoir. Désormais, il n’y a pas que de jeunes étudiants.

Bien qu’il n’y ait pas de leaders [officiels] dans les manifestations, les gens se sont organisés eux-mêmes, principalement par le biais de Facebook, de groupes organisés sur Telegram et de lihkg [un forum en ligne comme reddit]. Ils sont super créatifs, faisant des mimes imitant la propagande pro-Pékin pour faire appel à la génération plus âgée de Hongkong afin d’obtenir son soutien. Ils ont créé des événements du type «groupe de réflexion», des «pique-niques» sur Facebook pour inviter les gens à se rassembler sur le Tamar Park. Certaines personnes ont également créé une page pour appeler les gens à se rendre au MTR [le métro de Hongkong] de même pour des actions.

Sur les lieux des manifestations de masse, les gens sont organisés et savent de quelles ressources ils ont besoin. Je pense que tout cela a été appris lors du Mouvement des parapluies en 2014. Le niveau élevé de participation civique et les préoccupations concernant le développement de Hongkong, les droits de l’homme et la primauté du droit sont à leur plus haut niveau depuis 1997.

C’est aussi la première fois de ma vie que des gens, pour la plupart silencieux, expriment leur colère contre le gouvernement. Ils sont dégoûtés par ce que la police a fait aux manifestant·e·s pacifiques. De toute évidence, la police a violé les conventions des Nations unies en faisant un usage excessif de la force.

KL: Alors que le Front des droits civils de l’homme (une coalition d’organisations de la société civile) a officiellement appelé à la manifestation du 9 juin, le mouvement actuel, comme l’a noté Alexa, semble être horizontal et sans leader. Que pensez-vous de cet aspect des manifestations?

ALY: Bien que le Mouvement des parapluies de 2014 ait été largement spontané, le HKFS (Hong Kong Federation of Students) a joué un rôle déterminant dans la réalisation de cet objectif. Les organisations étudiantes sont maintenant beaucoup plus petites et très fragmentées. Les partis politiques, volontairement ou non, ont également été marginalisés dans la mobilisation.

Le Front des droits civils de l’homme a joué un rôle déterminant dans la réalisation des actions du 9 juin et du 12 juin en obtenant les autorisations nécessaires pour marcher et se rassembler en premier lieu. Mais elle n’a tout simplement pas la capacité organisationnelle de mener une désobéissance civile massive.

Dans ce mouvement 2019, nous assistons à la poursuite d’une tendance déjà très visible en 2014, à savoir le fort sentiment en faveur des actions décentralisées et sans leader. La révolution de la communication rend la coordination beaucoup plus facile maintenant et l’organisation rigide moins nécessaire.

Pourtant, il existe une sorte de fétichisme de la spontanéité chez les jeunes activistes. Beaucoup considèrent simplement l’organisation comme superflue ou nécessairement autoritaire. Même le relativement nouveau Demosist?, fondé et dirigé par Joshua Wong [un militant de vingt-deux ans qui a pris de l’importance pendant la Révolution parapluie], ne semble pas assez attrayant pour les jeunes d’aujourd’hui.

Aujourd’hui, n’importe qui peut être un leader temporaire et appeler à des actions radicales sans peser le pour et le contre. Par exemple, le 11 juin, certains petits «localistes» [dans le sens d’autonomie, contre toute centralisation] pro-indépendance ont appelé à une «violence proportionnelle contre le gouvernement» et à ce que les gens s’introduisent par effraction dans l’Assemblée législative et le siège du gouvernement le lendemain pour empêcher le dépôt du projet de loi d’amendement. Finalement, des centaines de jeunes ont tenté d’entrer par effraction dans l’Assemblée législative le 12 juin, malgré le fait que la salle de l’Assemblée législative était alors vide, car il n’y avait pas de réunion du tout. C’est aussi à ce moment que la police a commencé à tirer des balles en caoutchouc, causant des blessures.

Les luttes sans leader, aussi grandes soient-elles, sont également moins capables d’avoir des délibérations approfondies avant de prendre des mesures drastiques, et encore moins de lutter contre les provocateurs et les agents des gouvernements de Hongkong et de Pékin. Cela dit, il faut aussi reconnaître que, pour la première fois depuis des décennies, de nombreuses personnes à Hongkong ont accueilli favorablement la tentative controversée de battre en brèche l’édifice législatif

KL: Malgré l’affaiblissement des associations d’étudiants universitaires, d’autres nouveaux groupes sont apparus. L’un des groupes de gauche les plus radicaux, la Student Labour Action Coalition, cherche à créer un lien entre les mouvements étudiants et ouvriers et a pris des mesures directes. Pourriez-vous nous parler de votre coalition et de votre participation au mouvement de protestation?

SLAC: Nous sommes une coalition de groupes syndicaux et sociaux et de syndicats concernés fondée en 2017. Nous croyons que les mouvements de travailleurs et d’étudiants ne peuvent être séparés et nous nous concentrons sur l’amélioration des conditions de travail dans les universités en faisant converger les étudiants et les travailleurs.

Nous avons soutenu le mouvement de protestation en agissant directement. Le 8 juin, nous nous sommes joints à la Fédération des étudiants en travail social de Hongkong pour marcher dans la rue afin de rallier les citoyens de Hongkong pour participer à la manifestation du lendemain. Nous avons participé à la manifestation avec des étudiants le 9 juin.

Après la marche, nous nous sommes joints au piquet de grève et avons rassemblé des appuis pour les actions de grève prévues pour le 12 juin, et nous avons entouré le Conseil législatif. Parce que le Conseil législatif n’est pas démocratique et que la plupart des membres sont des marionnettes du gouvernement de Pékin, nous avons dû encercler le Conseil législatif pour arrêter les réunions.

KL: On accuse souvent les puissances étrangères d’instiguer les mouvements sociaux de Hongkong, qu’il s’agisse du Mouvement des parapluies ou des manifestations actuelles. Quelle est votre réponse à de telles accusations?

ALY: Les gouvernements de Pékin et de Hongkong ont déclaré que les manifestations sont financées par le NED (National Endowment for Democracy) américain.

Il est vrai que la plupart des partis pan-démocrates [pro-démocratie] ont reçu un financement du NED. Mais il est également indéniable que les grandes manifestations et les affrontements des 9 et 12 juin n’ont pas été appelés par ces partis. Le Front des droits civils de l’homme est une coalition de plus de cinquante organisations, dont la plupart sont des associations civiles et des syndicats. Les principaux partis pan-démocrates en font partie, mais ne constituent qu’une minorité.

Le Front a été fondé en 2002, à un moment où les principaux partis pan-démocrates avaient peur de prendre la tête de la mobilisation populaire. C’est précisément à cause de cette histoire que les principaux pan-démocrates n’ont pas été dominants au sein du Front.

Sans mentionner le fait que le Front n’a aucune autorité sur les personnes qui participent à leur rassemblement. Souvent, les jeunes font ce qu’ils veulent lorsqu’ils se joignent à nous.

Hongkong depuis le mouvement des parapluies

KL: Nombreux sont ceux qui comparent les manifestations actuelles au Mouvement des parapluies, dans lequel des dizaines de milliers de personnes ont occupé des routes principales pendant soixante-dix-neuf jours pour protester contre le refus du gouvernement chinois d’autoriser le suffrage universel lors de l’élection de la présidence de Hongkong. Cinq ans plus tard, quelle est votre évaluation du Mouvement des parapluies?

CWL: Le Mouvement des parapluies a une histoire très complexe. Avant 2014, les dirigeants des forces d’opposition (les prétendus pan-démocrates) présentes lors des élections étaient des libéraux. Dans la rue, les dirigeants des mouvements sociaux pouvaient être qualifiés comme des personnes qui adoptent des orientations politiques de centre-gauche.

Pour simplifier une histoire extrêmement complexe, l’émergence d’un grand nombre de «nouveaux» participant·e·s au mouvement social a dépassé la capacité organisationnelle des partis politiques établis et des organisations/réseaux de mouvements sociaux. Du point de vue de nombreux participants, jeunes et nouveaux, les figures et organisations établies manquaient de légitimité. Nombre d’entre eux ont donc adopté ce que nous appelons le «localisme» et/ou s’opposent à l’idée que l’action collective devrait être dirigée ou coordonnée par des organisations.

L’essor du «localisme» et la méfiance à l’égard des organisations, à mon avis, sont les principales conséquences négatives du Mouvement des parapluies. Mais l’expérience d’affronter la police dans les rues en 2014 a clairement renforcé le sentiment de détenir un pouvoir chez de nombreux militants, et de plus en plus de gens sont devenus réceptifs aux actions radicales dans les rues. Sans un tel changement, qui est en partie un héritage du Mouvement des parapluies, les manifestant·e·s n’auraient probablement pas été en mesure d’occuper les zones entourant ce Conseil législatif, ce qui a conduit à l’annulation de sa séance.

ALY: Peu après la fin du Mouvement des parapluies, une vague de démoralisation a déferlé sur les jeunes, même si ce sont eux qui ont rendu l’occupation possible. La plupart des organisations non structurées créées par des jeunes au cours des années précédentes se sont effondrées. La Fédération des étudiants de Hongkong (HKFS) a été attaquée, puis prise en charge par des «localistes» xénophobes, avant d’être démantelée par la suite. Et puis le gouvernement a commencé à se venger et à emprisonner beaucoup de militants, ce qui a exacerbé la démoralisation.

Grâce au gouvernement de Hongkong, un nouveau cycle de résistance a été relancé, cette fois par une génération encore plus jeune. Pendant une semaine, même des collégiens se sont mobilisés par centaines pour s’opposer au projet de loi sur l’extradition.

La génération «Parapluies» représente une rupture avec la génération plus âgée en termes d’identité culturelle: ils sont maintenant plus susceptibles de s’identifier comme Hongkongais que comme Chinois. Et derrière cela se cache le lien émotionnel avec Hongkong qui fait défaut à la génération plus ancienne. Ce qui rend particulière la génération «Parapluies», c’est qu’elle a commencé à développer de tels engagements et qu’elle a été politisée lorsque le gouvernement a refusé sa demande du suffrage universel. Cette année, le projet de loi sur l’extradition en Chine a politisé une génération encore plus jeune.

Je me souviens que le dernier jour du Mouvement des parapluies, les gens accrochaient une énorme banderole qui disait: «Nous reviendrons.» Cette prophétie s’est réalisée.

KL: Comme le note Au Loong Yu, depuis le Mouvement des parapluies, Hongkong a vu émerger une nouvelle génération de jeunes militant·e·s et leaders. Qui fait partie de cette nouvelle génération de jeunes leaders et quelles sont leurs revendications et stratégies politiques?

ALY: Les partis pan-démocrates ont été discrédités pour leur attitude timide pendant le Mouvement des parapluies. Le vide politique a rapidement été comblé par deux nouvelles forces, à savoir celles qui sont pour l’autodétermination et celles pour l’indépendance. Il s’agit de forces composées principalement de jeunes.

Les élections législatives de 2016 ont vu la victoire électorale de cinq nouvelles personnalités en politique, issues des deux courants susmentionnés, aux dépens du camp pan-démocrate, dont Lee Cheuk Yan, le dirigeant du Parti travailliste et de la Confédération des syndicats de Hongkong. Le succès de ces deux derniers courants montre que de nombreux électeurs, en particulier la nouvelle génération, n’acceptent plus la politique trop modérée des pan-démocrates dans leurs rapports avec Pékin.

Alors que Yau Wai-ching de Youngspiration et Cheng Chung-tai de Civil Passion sont soit de droite, soit même d’extrême droite, Eddie Chu Hoi Dick, Lau Siu Lai et Nathan Law Kwun-chung (représentant Demosisto) sont légèrement à gauche. La première tendance utilise beaucoup de langage raciste et xénophobe, non seulement contre le PCC, mais contre tous les Chinois. Le programme de Youngspiration exige explicitement que ceux qui ne parlent ni le cantonais ni l’anglais soient exclus de la citoyenneté. (C’est d’autant plus ridicule que de nombreux résidents âgés de Hongkong ne parlent ni l’une ni l’autre des deux langues, mais parlent plutôt le hakka ou le chaochou, deux dialectes.) Ils visent également à empêcher les immigrants chinois du continent de bénéficier des avantages de base à Hongkong. Civic Passion est bien connu pour inciter à la violence contre le peuple chinois. Ce n’est pas un hasard s’ils ont peu d’intérêt à promouvoir les droits du travail et la sécurité sociale en faveur des groupes marginalisés et des minorités. Si ces gens sont radicaux, ils sont, en fait, radicalement conservateurs.

L’appel à l’autodétermination de cette dernière aile n’est lié à aucun sentiment anti-chinois. Eddie Chu prétend qu’il est en faveur de l’autodétermination démocratique, qui inclut plutôt qu’exclut le peuple chinois et les autres groupes marginalisés. Leur vision politique est liée à une plate-forme sociale qui intègre les droits du travail, les droits de genre et les droits des minorités. La politique de ces défenseurs de l’autodétermination n’est cependant pas toujours aussi tranchée et pourrait s’adapter aux «localistes» lorsqu’ils seront fortement sollicités par ces derniers. Il faut aussi ajouter la Ligue des sociaux-démocrates à ce camp de partisans de centre-gauche en faveur de l’autodétermination. Ensemble, le camp de centre-gauche a obtenu 15,2 % des voix en 2016.

LCL: Depuis le Mouvement des parapluies, le capitalisme du laisser-faire de Hongkong a encore accru la pauvreté et les inégalités économiques. Un citoyen de Hongkong sur cinq, soit 1,38 million, vit sous le seuil de pauvreté. Son coefficient de Gini de 0,539 est supérieur à celui des Etats-Unis et de Singapour.

Hongkong a désespérément besoin d’une force socialiste qui s’oppose à la fois à l’autoritarisme et au capitalisme. Mais les individus et les réseaux de Hongkong qui ont des opinions socialistes, tels que Left21 et quelques réseaux socialistes révolutionnaires, sont très faibles et sont dans une situation plus marginale face à la vague des sentiments localistes.

KL: Les militants du mouvement social à Hongkong ont joué un rôle crucial dans le soutien des militants chinois de la Chine continentale au cours des dernières décennies, au moins en partie motivés par l’idée que l’avenir démocratique de Hongkong dépendra du développement démocratique de la Chine continentale. Pouvez-vous nous parler de la façon dont les militants de Hongkong ont soutenu les militants en Chine et nous dire si l’évolution politique à Hongkong va porter atteinte à ce soutien?

LCL: Depuis les années 1990, les militants de Hongkong ont toujours soutenu les travailleurs, les droits de l’homme, les droits des femmes, les droits des LGBT et les défenseurs de l’environnement en Chine et ont contribué au développement des mouvements sociaux et de la société civile chinois.

La présentation de la mobilisation à Hongkong sur les réseaux contrôlés en Chine continentale

La liberté civile de Hongkong permet de diffuser les informations et les analyses ayant trait aux mouvements sociaux en Chine, de promouvoir les échanges intellectuels entre les militants de Chine continentale et de Hongkong et d’organiser la solidarité pour la résistance sociale en Chine continentale. De nombreux livres qui ne pouvaient être publiés qu’à Hongkong ont été apportés en Chine continentale, y compris des écrits d’auteurs chinois, tandis que des discussions sur les mouvements sociaux ont également eu lieu à Hongkong.

Avec le contrôle politique croissant du gouvernement chinois sur Hongkong, ce rôle risque d’être réduit. Alors que les contradictions sociales de la Chine s’intensifient, le gouvernement chinois sera encore plus vigilant quant à l’influence de Hongkong sur les mouvements sociaux chinois.

CWL: L’un des problèmes posés par la montée du «localisme» est que parmi les jeunes militants de Hongkong, soutenir l’activisme en Chine continentale peut n’être plus considéré comme nécessaire. La faction extrême du camp «localiste» soutient même qu’offrir un soutien au mouvement démocratique en Chine continentale est une perte de temps puisque les «Hongkongers» devraient d’abord se soucier des problèmes à Hongkong.

Autre fait nouveau inquiétant: en Chine continentale, les médias officiels brossent un tableau selon lequel la plupart, sinon tous les militants de Hongkong sont favorables à l’indépendance de Hongkong ou méprisent la Chine continentale. Bien qu’il soit impossible de savoir ce que la population pense réellement en Chine continentale, ce que nous voyons aujourd’hui sur les réseaux sociaux est que les luttes à Hongkong gagnent peu de sympathie parmi les «Net-citoyens» en Chine continentale. Depuis que la répression en Chine continentale s’est aggravée, les communications et les discussions entre les activités basées à Hongkong et celles basées en Chine continentale sont devenues plus difficiles.

L’avenir 

KL: Que pensez-vous du fait que la directrice générale de Hongkong a mis le projet de loi d’extradition en suspens? Dans quelle mesure s’agit-il d’une victoire?

ALY: Carrie Lam n’a fait que suspendre le projet de loi – elle ne l’a pas retiré, comme l’exigeaient les manifestants. Ce n’est pas une victoire complète, mais c’est quand même une victoire partielle. La suspension temporaire du projet de loi est déjà une grande défaite pour Carrie Lam. Cela donne aussi à l’opposition plus de temps pour consolider le mouvement. Et puisqu’elle a ajouté qu’il n’y a pas de calendrier pour présenter de nouveau le projet de loi, la durée de la suspension ne sera pas brève.

Qui plus est, cette année et l’année prochaine sont toutes deux des années d’élections, il est donc improbable qu’elle permette aux partis pro-Pékin de risquer de perdre les élections en présentant à nouveau le projet de loi au cours de ces deux années. Et la troisième année n’est pas idéale non plus parce que c’est la dernière année de son mandat. La tâche de présenter de nouveau le projet de loi, le cas échéant, sera probablement celle du prochain chef de l’exécutif.

KL: Quel est donc l’avenir de Hongkong et des mouvements pour la démocratie et la justice économique?

CC: Du Mouvement des parapluies aux manifestations contre l’extradition, les gens acceptent de plus en plus les actions militantes parce qu’ils reconnaissent que les manifestations et les occupations ne peuvent pas aboutir à perturber la production capitaliste. Ce résultat est important pour la gauche: après ces deux mouvements, les gens voient l’importance des grèves et le rôle des syndicats dans les luttes politiques.

Pendant le Mouvement des parapluies, seuls quelques dirigeants étudiants ont appelé les syndicats à la grève. Mais pendant le mouvement anti-extradition, des milliers de travailleurs ont demandé à leurs syndicats d’organiser des grèves. Les luttes politiques se poursuivront à Hongkong. Si la jeune génération pouvait s’engager dans des actions sur le lieu de travail, ce serait très important pour la gauche.

ALY: La montée en puissance de deux nouveaux courants de jeunes et de la Ligue des sociaux-démocrates, pas si jeune que ça, a subi un coup d’arrêt sérieux lorsque le gouvernement a retiré leur statut à leurs députés [en 2017]. Heureusement, une autre nouvelle génération est en train de se former, et elle prend les choses en main. La mobilisation dans la rue contre le projet de loi sur l’extradition vers la Chine est principalement le fruit de leur travail. Cependant, s’ils ne parviennent pas à développer leur politique dans une direction démocratique de gauche et à surmonter leur fragmentation, ils risquent de ne pas être en mesure de se consolider en une force progressiste forte.

Ensuite, l’accent mis sur les actions médiatiques, héritage des pan-démocrates, domine encore largement parmi les jeunes activistes, à tel point que non seulement les efforts d’organisation à long terme sont souvent négligés, mais aussi qu’il existe une indifférence face à la situation désastreuse des travailleurs. Beaucoup de gens demandent maintenant aux travailleurs de faire la grève, mais cela n’a pas été un succès. Ils traitent simplement les travailleurs comme une sorte de «bol de nouilles instantanées»: ce que vous avez à faire se limite à passer une commande et le serveur vous le livrera tout de suite.

La trajectoire historique de Hongkong en fait une ville hostile aux valeurs de solidarité, de fraternité et d’égalité de la gauche. Une culture sociale darwinienne, résultat d’une vie de port franc depuis plus de 150 ans, a pénétré la population à tel point qu’il est difficile pour les forces de gauche de s’y développer. Pour y parvenir, les jeunes militants devront commencer à s’attaquer aux problèmes ayant trait aux classes sociales.

LCL: En scrutant l’avenir, il apparaît que le contexte politique à Hongkong deviendra plus difficile. La période relativement libérale de 1997 à 2008 a pris fin. Le gouvernement de Hongkong traitera plus sévèrement les mouvements démocratiques et sociaux, en particulier ceux qui insistent sur des actions directes en dehors du Conseil législatif.

Le gouvernement de Hongkong se range du côté de la classe capitaliste et des forces conservatrices, qui sont toujours hostiles aux droits du travail, aux droits des femmes, aux droits des LGBT et à la distribution équitable des richesses. La population de Hongkong est soumise à la double oppression du capital bureaucratique chinois et du capital monopolistique de Hongkong. Toute réforme sociale et économique doit faire face à la réalité de ce capitalisme autoritaire.

Cependant, après la manifestation anti-OMC (Oganisation mondiale du commerce) en 2005, la grève des travailleurs de la construction en 2007 et la grève des dockers en 2013, un plus grand nombre de militants se sont éloignés des modèles fragmentés de lutte populaires dans les années 199. Ils ont reconnu la nécessité d’une politique de classe pour contester le néolibéralisme. Pour développer cette politique de gauche, nous devons approfondir la discussion autour de questions telles que «qu’est-ce qu’une politique de gauche» et «ce qu’il faut faire», en clarifiant les différences entre la gauche socialiste, le «localisme» d’extrême droite et le nationalisme.

Nous avons également besoin d’une large perspective chinoise et d’accroître les échanges avec les mouvements sociaux et les militants de gauche en Chine continentale. Ce n’est qu’en collaborant davantage avec la société civile et les mouvements sociaux chinois qui s’opposent au capitalisme autoritaire de la Chine que la population de Hongkong pourra garantir une véritable démocratie et l’égalité sociale. (Publié sur le site du magazine Jacobin; traduction A l’Encontre)

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Au Loong Yu est écrivain et activiste. Son dernier livre est intitulé China’s Rise: Strength and Fragility.

Chris Chan est professeur agrégé de sociologie à l’Université chinoise de Hongkong et membre fondateur de groupes militants à Hongkong et en Chine continentale.

Lam Chi Leung est un militant socialiste basé à Hongkong et membre de Left21, un collectif socialiste.

Chun-Wing Lee est socialiste, membre de Left21, et rédacteur en chef de The Owl, un site web de gauche à Hongkong.

Alexa est une militante des droits des travailleurs et travailleuses ainsi que des droits humains à Hongkong.

La Student Labour Action Coalition est un groupe de militant·e·s étudiants et de syndicats basé à Hongkong.

Kevin Lin est un militant syndical et chercheur spécialisé sur la Chine.

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