Etats-Unis. «Pour briser le pouvoir de la police, nous devons mobiliser le pouvoir du travail»

Par Paul Heideman

Parmi les nombreux bâtiments incendiés la semaine dernière, un se distingue comme une cible étrange: le siège de l’AFL-CIO à Washington, DC. Alors que certains ont spéculé que les manifestants ont mis le feu au hall du bâtiment, dimanche soir (31 mai), en raison de l’échec de la fédération du travail à poursuivre la justice raciale avec suffisamment de vigueur, l’explication la plus probable est que les manifestants ont vu dans ce bâtiment un autre édifice de luxe.

C’est une tragédie. Le siège de la plus importante fédération syndicale des Etats-Unis devrait être largement considéré comme un symbole de justice raciale et économique. Le fait que le hall du bâtiment du syndicat n’ait pas eu d’importance particulière pour les gens qui se sont rebellés est, de facto, un acte d’accusation envers l’AFL-CIO. Comme l’a déclaré hier dans un communiqué de presse la section locale de Washington DC de l’Amalgamated Transit Union (ATU): «Pourquoi les jeunes travailleurs noirs et bruns, frustrés par l’injustice constante, n’ont-ils pas considéré l’AFL-CIO comme leur allié naturel avec plus d’un siècle d’expérience dans la lutte pour l’égalité? Pourquoi n’ont-ils pas reconnu que cet acte constituait un incendie de leur propre maison?»

Certains syndicats, dont l’ATU, ont donné un indice du potentiel le meilleur de la main-d’œuvre étatsunienne – un des premiers à combattre toutes les formes d’oppression. A Brooklyn, lorsque la police a tenté d’utiliser un bus de la ville la semaine dernière pour transporter des manifestants arrêtés, le chauffeur du bus est descendu et a refusé de le conduire. Son syndicat l’a soutenu. A Minneapolis, après qu’un chauffeur de bus a refusé de transporter la police, sa section locale de l’ATU a publié une déclaration affirmant le droit des membres de refuser d’aider les opérations de police. Le syndicat national des travailleurs du transport (Transport Workers Union: TWU), qui représente les travailleurs de San Francisco à New York, a publié une déclaration affirmant que leurs chauffeurs ne sont pas obligés d’agir comme chauffeurs de police.

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Tous ces travailleurs et syndicats ont pris leur place dans la longue histoire de l’action antiraciste des syndicats aux États-Unis. Alors que beaucoup trop d’entre eux ont perpétré ou ignoré l’injustice raciale, certains syndicats, en particulier ceux liés à la gauche socialiste ou communiste, se sont lancés dans la lutte d’une manière qui constitue un modèle pour aujourd’hui.

En 1946, immédiatement après la Seconde Guerre mondiale, les syndicalistes de New York se sont mobilisés pour soutenir les frères Ferguson, quatre hommes noirs (dont trois vétérans) qui se réunissaient après la guerre à Freeport, Long Island. Après s’être vu refuser le service dans un café blanc, les hommes ont été attaqués par un officier de police qui a tiré sur deux d’entre eux et les a tués (et il fut immédiatement félicité par un juge et un procureur). Avec la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) locale, le Parti communiste (PC) et d’autres forces, les syndicats progressistes ont joué un rôle central dans le mouvement pour la justice à Freeport. Le TWU, proche du PC à l’époque, a ouvert la voie. Lors d’un rassemblement, un dirigeant du TWU a fait le lien entre la lutte contre la brutalité policière et les mouvements anticolonialistes, en criant: «Freeport, mon TWU, les luttes en Inde, c’est le même combat.»

Au cours de ces mêmes années, le syndicat des enseignants (TU- Teachers Union) de New York, dirigé par le PC, s’est également attaqué à la police. Une enquête précédente avait révélé que plus de quatre cents policiers de New York étaient membres du Front chrétien, une organisation fasciste fondée par le père Charles Coughlin [1891-1979, télévangéliste catholique]. Établissant des liens entre l’antisémitisme et le racisme anti-noir, le TU, en grande partie juif, a fait campagne pour que le maire licencie les policiers liés à l’organisation.

À Los Angeles, les années d’après-guerre ont également vu les syndicats se mobiliser contre la violence policière. En 1948, un officier du LAPD (Los Angeles Police Department) a tué par balle Augustín Salcido, âgé de dix-sept ans, alors qu’il était en train de l’arrêter pour avoir prétendument vendu des montres volées. Le conseil du CIO (Congress of Industrial Organizations) de la ville, leader dans la lutte pour la justice pour Salcido, a immédiatement publié une déclaration: «Les milliers de membres mexicano-américains de notre syndicat peuvent témoigner des passages à tabac, des intimidations, des descentes de police, des arrestations injustifiées et du terrorisme dont est victime la communauté mexicano-américaine de Los Angeles.»

Le chef du syndicat United Office and Professional Workers of America a adressé une lettre au maire au nom de ses membres, demandant que des poursuites soient engagées: «Si [le policier] n’est pas traduit en justice, cette dernière fusillade sera un signe clair de l’approbation officielle de la terreur contre les peuples minoritaires.» Lorsque l’officier a été acquitté, le CIO de la ville a conduit une délégation à une rencontre avec le chef de la police, insistant pour qu’il licencie l’officier.

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Des exemples plus récents montrent également comment les syndicats peuvent s’engager dans la lutte contre la violence policière. En 2014-15, un certain nombre de syndicats ont adhéré aux revendications des militants de Black Lives Matter (BLM). Le National Nurses United a établi un lien entre la violence policière et les disparités raciales en matière de santé. En Californie, la section locale 2865 de l’UAW (United Auto Workers) a exhorté l’AFL-CIO de virer les syndicats de police de ses rangs. Le syndicat Communication Workers of America a publié une déclaration de soutien au BLM (bien que des dérobades révèlent la réticence de nombreux dirigeants syndicaux à affronter les syndicats de police).

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La participation des syndicats aux luttes antiracistes n’est pas seulement un impératif éthique. Elle est cruciale pour le succès de la lutte contre la violence policière et le racisme, pour au moins deux raisons.

• Premièrement, les syndicats de police sont un ennemi central du mouvement dans la rue. Ils se battent pour la législation la plus réactionnaire; ils se mobilisent pour défendre les membres coupables des crimes les plus odieux et affichent généralement leur mépris pour la gouvernance civile. Cependant, dans la plupart des villes et des États, les syndicats de police sont traités comme des membres respectables des conseils et des fédérations syndicales au plan local. Ils travaillent souvent en étroite collaboration avec d’autres syndicats municipaux, des pompiers aux enseignants, pour protéger les droits des travailleurs/travailleuses et les budgets municipaux. Compte tenu de leur taille et de leur pouvoir, la plupart des autres syndicats municipaux ne veulent pas se les aliéner.

C’est un énorme problème politique. Si l’on veut que la police soit financée et maîtrisée, ces syndicats doivent être séparés et isolés du reste des salarié·e·s organisés. Si les syndicats de police sont capables de maintenir un front commun avec les autres syndicats de la ville, ils seront presque certainement capables de résister à tout effort significatif pour réduire le financement de la police.

Pour qu’une scission se produise, il faudrait que les membres des syndicats eux-mêmes agissent. Dans les syndicats de travailleurs et travailleuses du secteur public en particulier, leurs membres devront pousser leurs organisations à s’identifier publiquement à la lutte contre la brutalité policière. Les syndicats devront aller au-delà de simples déclarations et consacrer des ressources réelles à la lutte antiraciste. Ce genre d’actions creuserait le fossé entre les flics et les autres travailleurs de la ville, rendant les syndicats de police politiquement isolés et l’institution policière plus vulnérable aux réformes progressistes.

• Deuxièmement, on ne sait toujours pas d’où viendra, en fin de compte, le pouvoir d’aboutir à une réforme de la police. Alors que l’énorme énergie déployée pour contenir la police au cours des soixante-dix dernières années a souvent sensibilisé le public à l’oppression raciale, elle a beaucoup moins bien réussi à lui enlever son pouvoir institutionnel. Des victoires ont été remportées contre des policiers individuels, mais peu contre le système lui-même.

L’affaiblissement significatif de la police nécessitera un énorme pouvoir social – dépassant non seulement le pouvoir institutionnel des syndicats de police, mais aussi celui des planificateurs capitalistes de villes qui soutiennent l’expansion de la police. Pour faire face à ces intérêts, le mouvement devra mobiliser des forces bien plus importantes que celles qui sont déjà entrées en action. Le mouvement devra être capable d’exercer sa force non seulement par des actes nécessairement brefs de perturbation désorganisée, mais aussi par une contrainte organisée et non violente contre le capital et l’État.

Construire une alliance entre les luttes ouvrières et antiracistes ne sera ni simple ni facile. De nombreux syndicats ne sont que trop heureux de s’aligner sur les syndicats de police, tandis que d’autres adopteront des résolutions à profusion, mais sans aucune action pour les accompagner. Toutefois les syndicalistes de base peuvent faire avancer ces institutions même si leurs dirigeants préfèrent qu’elles restent immobiles. Alors que les incendies commencent inévitablement à se refroidir, et que la question de savoir où le mouvement va ensuite se poser, ces travailleurs et travailleuses sont un groupe qui pourrait apporter une réponse. (Article publié sur le site Jacobin, le 3 juin 2020; traduction rédaction A l’Encontre)

Paul Heideman est titulaire d’un doctorat en études américaines de l’université Rutgers de Newark.

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