Etats-Unis. Les défis d’une réouverture des écoles et l’aggravation des inégalités

Par Eleanor J. Bader

Le 15 avril, le Danemark fut le premier des 22 pays européens qui rouvrait ses écoles, les élèves apprirent alors que le port du masque était facultatif. Mais tout n’est pas revenu comme «au temps d’avant» le Covid-19.

Lors des récréations, les enfants danois doivent désormais respecter une distanciation sociale, et les élèves du primaire ont été répartis en groupes de cinq pour limiter leurs interactions. Leurs jeux excluent tout contact direct que remplace un contact virtuel, «le contact avec l’ombre», et les jeux de balle sont interdits. Les élèves restent dans la même classe toute la journée; les déjeuners préemballés sont consommés au pupitre; chaque porte est dotée d’une installation pour la désinfection des mains. Les fontaines à eau ont été fermées, mais les élèves et le personnel peuvent remplir leurs bouteilles aux sites de remplissage désignés. Enfin, le service des bus scolaires a été suspendu: désormais les élèves doivent marcher, faire du vélo ou être conduits en classe.

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En Nouvelle-Galles du Sud (Australie), la configuration est différente. Les cours sont donnés «en présentiel» une fois par semaine; les quatre autres jours l’enseignement est donné à distance. Cependant, les écoles conservent une marge de choix: certaines planifient la présence des différentes classes à des jours différents et d’autres répartissent les élèves par ordre alphabétique, en groupes qui n’excèdent pas 15 élèves. Les heures d’arrivée et de départ sont décalées, les cafétérias, fermées. Le nettoyage des surfaces très sensibles a considérablement augmenté, mais, de même qu’au Danemark, les masques n’y sont pas obligatoires.

Au contraire à Taïwan, les étudiants qui viennent de retourner en classe doivent se couvrir le visage et, à l’intérieur des bâtiments, être assis à 1,5 mètre de distance à l’intérieur.

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Et puis il y a les États-Unis. Les écoles rouvriront-elles cet automne? Dans quelles conditions?  Actuellement ces questions font l’objet d’un débat brûlant qui ne porte pas seulement sur la santé et la sécurité des élèves, des enseignant·e·s et du personnel, mais aussi sur la meilleure façon de répondre aux besoins des élèves vivant au sein de communautés dévastées par la pandémie, et dont la majorité des écoles manquent de ressources depuis des décennies.

En outre, éducateurs, parents et militants associatifs relèvent que bien des élèves ont pris du retard, que leurs acquis scolaires sont fragile. Pire, il faudra prendre en compte le pic de maltraitance et de violence domestique qu’auront subies les enfants pendant le confinement.

Quant à Trump, il menace de couper le financement de toute école qui ne reprendrait pas complètement ses activités, et annonce son intention d’interdire toute tentative d’offrir un enseignement hybride ou en ligne.

Le «Centers for Disease Control and Prevention (CDC)» [placé sous l’autorité d’Anthony Fauci qui a dû prendre position ouvertement contre les positions de Trump], pour sa part, a formulé des recommandations aux établissements prévoyant leur réouverture: encourageant le lavage des mains, fréquent, avec du savon et de l’eau; l’installation de distributeurs automatiques de désinfectant pour les mains; le nettoyage et la désinfection fréquents des surfaces constamment touchées, y compris celles des équipements sur les terrains de jeux, les fontaines à eau, les poignées des portes et les mitigeurs des éviers; l’aération fréquente des locaux; une vigilance particulière pour empêcher le partage des appareils électroniques, des jouets, des livres, des jeux et des outils pédagogiques; une répartition des sièges dans les bus scolaires qui assure la distanciation physique; l’installation de plaques de plexiglas contre les éternuements, ou de cloisons, lorsque l’espacement est impossible; l’utilisation de couverts et de vaisselle jetables à l’occasion des repas; la limitation des entrées et des sorties des visiteurs et des bénévoles dans les bâtiments scolaires. Le CDC recommande également d’annuler toutes les excursions.

S’agissant de la délicate question de savoir si les écoles doivent rouvrir complètement, offrir un enseignement en ligne ou hybride en présentiel ou à distance, le CDC se tait et s’en remet aux autorités scolaires locales.

Quand les étudiant·e·s ont dû prendre un emploi agricole

Dans la zone rurale d’American Falls, dans l’État d’Idaho, Angie Harker, spécialiste du développement familial et responsable des familles d’accueil et de l’accueil des sans-abri, a déclaré à Truthout que la reprise des contacts avec des étudiant·e·s travaillant à plein temps depuis la fermeture des écoles dominait ses préoccupations. «La raison principale qui les a conduits à s’embaucher est économique, la pauvreté, et le fait que pour vivre leurs familles ont besoin de leur revenu», dit-elle. La plupart travaillent dans l’agriculture, sur les champs de pommes de terre, de betteraves sucrières ou d’autres cultures. «Avant le Covid-19, ces enfants – dont beaucoup étaient des immigrants d’Amérique centrale et du Sud ou des résidents de la réserve de Shoshone-Bannock – fréquentaient l’école à plein temps et travaillaient à temps partiel dans les champs. Maintenant, c’est le contraire et ils essaient d’intégrer l’école après le travail, le week-end ou pendant leurs pauses déjeuner.

Les emplois agricoles sont relativement décemment payés – 13 dollars à 20 dollars de l’heure – et des enfants de 14 ans peuvent légalement travailler dans l’État d’Idaho. Il va être difficile de les faire revenir à l’école.»

Les préoccupations de Harker ne se limitent pas au fait que ces jeunes se soient engagés dans la vie professionnelle. Après des mois de confinement, peut-être les enfants auront-ils peur de sortir et de contracter le virus en retournant à l’école. Selon elle, des conseillers qualifiés seront nécessaires pour veiller aux besoins des élèves en matière de santé mentale.

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Heather Denny, coordinatrice de l’État pour l’éducation des sans-abri au Bureau de l’instruction publique de l’État du Montana, souligne un problème auquel son État est confronté: «Le Covid-19 semble quelque chose qui nous est étranger», dit-elle. «Comme nous avons eu très peu de cas, pour la plupart d’entre nous la maladie ne semble pas réelle.» Pourtant, dans le Montana, les écoles publiques sont fermées depuis mars et leur réouverture est aléatoire. «Tant de choses dépendent de données qui nous sont encore inconnues», dit-elle. «Nous prévoyons de veiller à ce que les enfants lavent davantage leurs mains et à ce que les concierges nettoient tout plus soigneusement.»

Le Montana étant très peu peuplé, poursuit-elle, il a été assez facile de garder le contact avec les élèves et leurs familles, mais certains ont déménagé, pour vivre avec des membres de la famille ou retourner dans l’une des sept réserves amérindiennes de l’État.

«Nous faisons régulièrement des tournées pour savoir ce dont les gens ont besoin», déclare Heather Denny. «Parfois, cela implique d’expédier un ordinateur à un nouveau lieu de résidence ou des paquets de devoirs.» Denny reconnaît, que certains étudiants ont disparu. «Je dirais que nous avons conservé le contact avec 75 ou 80% de nos élèves. Ils ne sont pas toujours à jour avec leurs devoirs, mais nous avons pu échanger avec eux en livrant des repas, des cartes d’épicerie ou de téléphone. Comment procéder avec les enfants qui n’ont pas fait leurs devoirs à la reprise de l’école est en discussion.»

Les besoins sociaux et émotionnels des élèves font partie des préoccupations. «Nous devons évaluer l’impact de la fermeture de l’école sur chaque enfant», explique Heather Denny. Elle ajoute que la violence domestique, la maltraitance des enfants et la négligence qu’ils peuvent avoir subies sont d’autres sujets de préoccupation. «Lorsque nous pouvions voir les enfants tous les jours nous leur assurions une certaine protection», confie-t-elle à Truthout. «Nous n’avons pas pu voir un grand nombre de ces enfants depuis des mois, s’ils ont subi des abus, nous n’avons pu ni le savoir ni, évidemment, intervenir.»

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Fin juillet, avec la fin du moratoire de l’État sur les expulsions de logement, Denny prévoit également une augmentation de la population des sans-abri. Aux États-Unis, cet événement se répétera au moins dans 30 États à l’expiration des moratoires. «Cela risque d’être chaotique. A la rentrée scolaire, nous devrons être prêts à aider les élèves et leurs familles, et à assurer leur retour sur le chemin de l’école.»

En milieu urbain, quels problèmes rencontre le système scolaire?

Qu’ils soient en milieu urbain ou rural, les préoccupations des enseignants relatives à la réouverture des écoles se ressemblent, en revanche la pandémie a frappé avec une extrême violence les habitants des villes.

«Nous ne pouvons plus considérer la mort comme nous le faisions avant le virus», a déclaré Wayne White à Truthout. Il est enseignant, président de la «Bellport Teachers Association», à Bellport (Etat de New York). «Tous nous connaissons quelqu’un qui a perdu quelqu’un. Les travailleurs sociaux et les conseillers d’orientation sont généralement les premiers à perdre leur emploi en cas de déficit budgétaire, mais malgré le fait que notre État est confronté à un énorme déficit, nous aurons plus que jamais besoin de conseillers professionnels et de travailleurs sociaux.»

Puisque la pandémie a particulièrement frappé les communautés noire et brune, Wayne White craint également l’approfondissement du fossé entre étudiant·e·s blancs et étudiant·e·s de couleur.

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Rann Miller, rédacteur en chef d’un blog datant de quatre ans, Urban Education partage cette inquiétude. «Avant la pandémie, nous constations déjà l’énorme disparité des chances qui affectait les élèves Latinos et Black», explique Miller. «Ma crainte est qu’à la rentrée des classes, certains élèves ayant pris du retard; la rigueur et les normes que l’école impose à des élèves historiquement discriminés par une instruction raciste verront leurs difficultés s’aggraver. L’école devra non seulement re-scolariser les enfants, mais trouver des voies nouvelles, anti-racistes, pour les éduquer. Reprendre la classe comme si de rien n’était ne peut pas être pas une option.»

Les parents : une pièce essentielle du système scolaire

Cosby-Thomas est la directrice de «Parent Impact» à Newark (New Jersey). Cette institution aide les familles à défendre plus efficacement les élèves. «Les parents doivent être partie prenante de toutes les décisions relatives à la réouverture, qu’elles concernent l’équipement de protection individuelle, la discussion des activités de gymnastique autorisées ou la disponibilité des programmes parascolaires et des cours individuels», a-t-elle confié à Truthout.

Selon Tafshier Cosby-Thomas, les différentes familles de sa collectivité ont vécu très différemment le Covid-19. «Certains parents travaillant à la maison sont généralement capables d’aider leurs enfants à utiliser des appareils électroniques et à accéder à Internet. D’autres ménages n’ont pas d’ordinateurs, ou les parents connaissent mal son utilisation, ou, ne parlant ni ne lisant l’anglais, ne peuvent pas du tout aider leurs enfants. Certains élèves avaient besoin de recevoir leurs devoirs imprimés sur papier.» Pourtant, dit-elle, malgré les efforts de «Parent Impact», environ un tiers des enfants fréquentant les écoles publiques de Newark sont passés entre les mailles du filet. «Les écoles se sont efforcées de garder le contact; les enseignants ont appelé, envoyé des SMS et même rendu des visites à domicile pour rencontrer les enfants.»

Institutrice à Chicago, Mariama Cosey, est également convaincue que les parents doivent être des partenaires dans l’éducation de leurs enfants. «Ils sont la pièce maîtresse pour faire fonctionner l’enseignement à distance», dit-elle. «Nous avons besoin d’ateliers et de réunions en face à face pour que les parents découvrent les problèmes, apprennent le fonctionnement de la technologie et soient en mesure de se saisir des outils que nous mettons à disposition pour aider leurs enfants à apprendre.»

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Mais le contenu qu’ils apprennent est également très important, explique Monique Lee, professeure d’anglais et enseignante d’éducation spécialisée. Enseignante au «High School for Construction Trades, Engineering and Architecture» à Ozone Park (New York), elle s’efforce de dispenser un enseignement socialement pertinent. «Il y a des moments dans l’histoire qui nous mettent mal à l’aise», expose-t-elle à Truthout.

Le soutien à «Black Lives Matter», dit-elle, a choqué certains de ses élèves. «Je me suis efforcée de leur faire écrire pourquoi l’activisme social est important pendant le Covid-19 et pourquoi… précisément à ce moment, la réussite des manifestations de rue a été si importante.» Monique Lee a également souligné les intersections entre toutes les formes d’oppression: le racisme, la discrimination contre les personnes handicapées, contre les femmes, la communauté LGBT et les immigrant·e·s. «Je leur ai demandé si les conditions qu’elles vivaient justifiaient la discrimination, et j’ai souligné que si les Noir·e·s étaient respecté·e·s comme tous et toutes doivent l’être, il n’y aurait aucun problème.»

Ricardo Colon est coach pédagogique, il forme les enseignants de la «Public School / Intermediate School 30» à Brooklyn (New York). Bien qu’il admette l’importance des programmes d’études, il dit que la maîtrise de la technologie est également essentielle à la réussite scolaire.

«Avant le confinement, les enseignant·e·s des écoles publiques de New York ont disposé de trois jours pour se préparer. Nous n’avons pas eu le temps de créer une base de référence pour chaque élève – même si nous avons pu distribuer des ordinateurs portables à chaque famille.», dit-il. Au fil des mois, les enseignant·e·s ont développé de plus en plus de moyens pour fonder une communauté en ligne. «Ils ont mis en place des journées «déguisement», «photo» et ont trouvé d’autres moyens de permettre aux enfants d’interagir les uns avec les autres. Grâce à cette dynamique, les élèves ont pu s’engager. Ils ont compris que l’école existe toujours et qu’ils avaient conservé leurs amis même s’ils ne pouvaient les voir en personne. Nous avons également réalisé que nous avions besoin d’une langue commune pour parler de l’enseignement.»

Au départ, lorsque les administrateurs, les éducateurs et les parents parlaient des supports, beaucoup pensaient que les téléphones et les iPad se trouvaient parmi eux, explique Colon. Mais lorsque les enseignements étaient développés, ils l’étaient spécifiquement pour des ordinateurs portables.

«Nous devons dire clairement de quels appareils, de quelle technologie nous parlons, sinon nous exacerbons involontairement la fracture numérique», explique-t-il. «Nous devrons conserver cela à l’esprit lorsque l’école reprendra, que ce soit en automne ou n’importe quand. Et ce sera vrai quelle que soit la forme de la reprise, que nous soyons de retour en classe, que nous nous réunissions en ligne ou que nous fassions une combinaison hybride.»

Pour Juliette Keenan, 9 ans, élève de cinquième année de la «Clinton Elementary School» à Maplewood (New Jersey), il ne fait aucun doute que le modèle hybride est le meilleur.«Je n’aime pas l’apprentissage à distance», admet Keenan, «mais je veux aussi rester en bonne santé et en sécurité.» (Article publié sur le site de Truthout en date du 11 juillet 2020; traduction rédaction A l’Encontre)

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