lundi
20
août 2017

A l'encontre

La Brèche

Carlos Carcione

Carlos Carcione

Entretien avec Carlos Carcione

Hemisferio Izquierdo (HI): Comment expliquer le surgissement et le développement de ce que l’on appelle le «chavisme» ou la «Révolution bolivarienne»?

Carlos Carcione (CC): Tout d’abord je voudrais faire une distinction. D’après nous «chavisme» et «Révolution bolivarienne» ne sont pas synonymes; au contraire, ils désignent des phénomènes bien différents quoique reliés entre eux.

L’un fait référence au processus social et politique qui trouve son point de départ lors du «Caracazo» («le soulèvement de Caracas») de l’année 1989 [février et mars] et il se combine avec l’épuisement du modèle politique qui avait pris sa source bien auparavant et s’était manifesté sous la forme d’un krach lors du Vendredi Noir de février 1983.

C’est ainsi que la «Révolution bolivarienne» fait référence, dans cette étape historique, au processus objectif d’épuisement du modèle de la rente pétrolière, à la crise terminale du régime politique bipartidiste du Pacte du «Punto Fijo» (Pacte de Punto Fijo signé entre les principales formations politiques après la chute du dictateur Jiménez, en 1958, avant les élections de décembre) et à l’irruption sur la scène nationale d’un puissant mouvement de masse.

Tandis que l’autre, celui que l’on connaît sous le nom de «chavisme», fait référence au sujet politique qui chevauche ce processus depuis 1992. Et que le gouvernement Chavez tenta de mettre en pratique, sous diverses formes et méthodes, sous diverses orientations et sous de multiples organisations et appellations.

Le «chavisme» appellation actuelle de ce phénomène, et cela vaut la peine de préciser ce point, n’était pas utilisé du vivant de Chavez, c’est, en tout cas, le mouvement politique construit par Hugo Chavez pour tenter de conduire, ordonner et/ou domestiquer, du point de vue de l’idéologie bolivarienne, ce processus tumultueux qui s’était réveillé lors du Coup de Caracas et qu’annonçait le Vendredi Noir [référence au jour de à la brutale chute du bolivar face au dollar en février 1983].

Cela étant, le processus objectif auquel nous faisons référence n’est pas seulement vénézuélien, il est l’expression continentale de la crise internationale du système capitaliste. Et cela fait au moins trois décennies qu’il se développe. Du point de vue de la résistance du mouvement des masses, il faut évoquer, outre le «Caracazo», quelques jalons qui sont: les guerres de l’eau et du gaz en Bolivie, les émeutes urbaines et paysannes en Equateur, l’explosion argentine de 2001,la déroute de l’ALCA [Zone de libre-échange des Amériques], parmi tant d’autres. Et ils montrent, à l’échelle de l’Amérique latine, une puissante réaction populaire dans son affrontement avec le néolibéralisme. C’est ce processus qui a ouvert la voie à diverses expériences que la presse dominante désigne sous le terme générique de «progressistes».

Mis à part les erreurs commises, nombre d’entre elles particulièrement graves, parmi lesquelles on peut mentionner l’extraction pétrolière forcenée et l’économie mixte (ce qui explique en partie la situation actuelle), le gouvernement Chavez [initié en février 1999] constitue la tentative de transformation la plus profonde, structurellement, des conditions d’oppression et de soumission dans lesquelles se trouvait plongé le pays.

L’évolution politique de Chavez lui-même qui le conduit de son identification avec l’orientation de la «Tercera Via» («La Troisième Voie») jusqu’à proposer le «Socialisme du XXIe siècle», et ensuite le «Socialisme bolivarien», afin de donner une portée continentale à son option politique, illustre cette recherche.

Le débat actuel à propos de la «fin de cycle des gouvernements progressistes» met un signe égal entre des gouvernements qui ont surgi au cours de ce processus politique que j’ai signalé précédemment, dont le contenu social et politique est très différent. Certains posent la question de manière erronée, d’autres visent des fins plus intéressées.

De mon point de vue, les gouvernements d’Hugo Chavez, d’Evo Morales [dès 2006] et dans une certaine mesure de Rafael Correa [dès janvier 2007], avec leurs différences, pourraient être qualifiés de «bolivariens». Par contre, en ce qui concerne l’expérience social-libérale de Lula [dès 2003], Dilma Rousseff et du PT du Brésil ou la version du capitalisme dépendant argentin interprétée par le kirchnerisme, il s’agit d‘un phénomène totalement distinct. Ces derniers se présentant sous un vernis de discours de redistribution des ressources.

Cela étant dit, il est nécessaire de préciser que le gouvernement de Nicolas Maduro [dès avril 2013] et la direction actuelle du PSUV [Parti socialiste unifié du Venezuela], mis à part le fait de se présenter comme le «chavisme» officiel, sont l’expression d’une rupture radicale avec le processus de la «Révolution bolivarienne» et révèlent la volonté de conduire un train de contre-réformes structurelles qui renvoient le pays à la normalité capitaliste de dépendance antérieure au gouvernement Chavez. Et, de fait, c’est ce qu’ils sont en train de faire.

C’est ce qui explique qu’est en train de surgir et de gagner un autre «chavisme», un chavisme critique qui prétend s’ancrer dans les fondements démocratiques, d’indépendance nationale et de justice sociale qui sont fondamentaux dans le processus.

Pour synthétiser. Le chavisme, ou plutôt le gouvernement Chavez a été le sujet politique émergent du processus de transformation connu au Venezuela sous le nom de Révolution bolivarienne, processus, qui avec toutes ses particularités locales et appellations distinctes a parcouru toute l’Amérique latine depuis le milieu des années 80 et qui aujourd’hui en est à nouveau l’enjeu.

Quels éléments expliquent l’actuelle conjoncture de crise político-économique?

CC: Le concept de crise politico-économique est insuffisant pour définir la situation actuelle du pays. C’est douloureux à dire, mais le Venezuela se trouve actuellement au bord d’une crise humanitaire, de dissolution politique, d’anomie [de désintégration] sociale. Aucune des deux directions politiques (PSUV-MUD: la Table de l’Unité Démocratique) qui cherchent à imposer une polarisation forcée, à l’encontre d’un sentiment populaire très étendu qui réclame une dépolarisation urgente afin de trouver une solution aux graves problèmes actuels, ne prête suffisamment pas d’attention aux dangereux phénomènes qui sont en train de se développer.

Nous assistons à l’effondrement du système de la rente pétrolière. Et à un renforcement du modèle mafieux, prédateur, sur la base de l’accumulation du capital qu’a consolidé le détournement de fonds de la nation, par lequel se produit l’appropriation de cette rente. A présent le phénomène a gagné tout le système de la rente minière.

Si on regarde les choses en face, depuis la situation d’extrême confusion régnant sur la conjoncture, c’est-à-dire depuis le gouvernement de Nicolas Maduro, il existe schématiquement deux raisons fondamentales qui ont conduit au point où nous en sommes; l’une économique, l’autre politique. Ces deux causes sont interdépendantes.

Ce processus, qui jusqu’à présent a été graduel, est masqué par un discours qui prétend maintenir une partie du discours, des catégories (quoique vidées de leur contenu), ainsi que des symboles de la période Chavez.

Le démantèlement économique social du modèle de Chavez, qui, avec ses limites, était relativement indépendant du contrôle du capital mondial, et le choix d’une orientation d’adaptation au capital financier international et à la «normalisation» du capitalisme dépendant vénézuélien dans son rapport avec le marché international.

Une très brève explication sur les mesures concernant ce nouveau cours:

• Des Zones économiques spéciales échappant aux lois et à la Constitution. Sont annulées sur une grande partie du territoire national les lois qui protègent le travail, la souveraineté et l’indépendance. Elles sont soumises à des régimes d’imposition spéciaux qui allègent le paiement d’impôts et de charges pour les entreprises transnationales qui y sont implantées. De plus, elles bénéficient d’aides en termes de crédits et la possibilité de rapatriement de bénéfices en devises en s’exemptant de la législation nationale.

• Mesure brutale d’ajustement budgétaire sur tout le territoire national avec les conséquences qui s’ensuivent: évaporation du pouvoir d’achat et des salaires, ajustement à la baisse dans l’investissement social concernant la santé, l’éducation et les dépenses publiques. Suppression de la participation de la majorité des secteurs populaires et classes moyennes dans la redistribution de la rente pétrolière par la suppression des allocations.

Un exemple sur ce point est l’effondrement du salaire minimum qui, comparé aux prix des marchandises de base pour la subsistance, se situe actuellement autour de 20 dollars mensuels, alors qu’il avait atteint à peu près 700 dollars entre 2010 et 2012. Ce salaire représente aujourd’hui dix fois moins que l’évaluation du coût du panier de la ménagère pour la famille vénézuélienne. Alors que jusqu’en 2012, il le dépassait largement.

• Le comble de ce nouveau cours, c’est le plan économique stratégique appelé des 15 Moteurs pour la Nouvelle Economie Productive. Par exemple le Moteur minier, avec le projet bien connu dit de l’Arc minier de l’Orénoque. C’est le symbole même de l’adaptation au capital financier international, aux caractéristiques prédatrices, avec la perte de souveraineté et de contrôle militaire, la perte des droits sociaux et politiques sur 12% de la superficie du pays et la destruction irréversible de l’environnement sur une grande partie de l’Amazonie vénézuélienne. On livre ainsi le pays à 150 entreprises transnationales de 36 nationalités pour l’exploitation de mines à ciel ouvert.

Le détricotage du modèle politique de démocratie participative et de droits politiques et sociaux qui s’expriment dans la Constitution de 1999. Détricotage, qui pour pouvoir être réalisé, exige un système totalitaire (bonapartisme classique).

En bref, rappelons quelques éléments clés de cette politique:

• Sanction de l’état d’exception qui limite de manière indiscriminée l’exercice des droits politiques, sociaux et économiques. Quant à son application, elle est du ressort à discrétion du pouvoir exécutif, de l’état-major des Forces armées et des organisations para-étatiques comme les CLAP (Comités de lutte pour l’alimentation et la production).

• Répression et militarisation du droit de manifestation, de protestation et d’autres droits politiques et sociaux, etc.

• Elimination, de fait, de la séparation des pouvoirs républicains. En montrant, de plus en plus, une tendance à éliminer la république comme forme de gouvernement.

• Empêcher et manipuler les droits politiques fondamentaux et innovants de la Constitution comme le Référendum de révocation.

• Annulation, de fait, du droit d’association politique et sociale.

Voici quelques-unes des conséquences économiques et politiques, elles sont à l’origine du malaise social et du phénomène de rupture massif avec le gouvernement d’une partie de sa base sociale et politique. Elles signifient en même temps une capitulation et une adaptation aux pressions du capital international et local et des Etats-Unis. Et elles facilitent à la fois l’ingérence yankee et d’autres pays aux intérêts puissants et les attaques et pressions impérialistes que le gouvernement Maduro dénonce. Et comme c’est la seule opposition reconnue, elles renforcent électoralement la droite regroupée autour de la MUD.

Quelles devraient être les orientations stratégiques à l’heure actuelle?

CC: Pour Marea Socialista les orientations et politiques immédiates, qui à la fois ont un caractère stratégique, sont de deux sortes. Schématiquement, ce sont les suivantes :

Impulser une lutte unitaire en défense des droits et des besoins des couches populaires. Malgré la pression autoritaire sur la vie sociale, une réaction a commencé, une résistance de secteurs entiers de citoyens pour les droits fondamentaux qui sont constamment violés, aussi bien dans les domaines économiques que sociaux ou politiques. Et tout d’abord, le point central, c’est la lutte pour l’alimentation.

Mais il se développe également une très forte résistance contre la politique économique globale: des actions légales ou l’organisation de manifestations contre l’Arc minier de l’Orénoque en sont la preuve évidente. Il existe aussi depuis longtemps une forte pression sociale contre la corruption et les détournements de fonds de la nation qui s’organise autour de la Plateforme pour un audit public et citoyen.

Et c’est avec le combat des travailleurs de l’électricité pour la signature de leur contrat collectif qu’a commencé la première expression nationale de lutte des travailleurs pour défendre leurs droits.

Marea Socialista, avec d’autres organisations et des personnalités reconnues, participe et apporte son soutien à ces manifestations. La synthèse de cette politique consiste à rechercher la constitution d’un grand mouvement national pour la défense et la restitution de tous ces droits en y incluant le respect de la convocation cette année du Référendum de Révocation. Un mouvement national pour la défense des droits et garanties consacrés par la Constitution nationale.

La reconstruction du Projet national et l’établissement de la nouvelle référence politique. En même temps qu’elle poursuit son développement et son renforcement au niveau national, Marea Socialista, en tant que partie constitutive du chavisme critique et dans le cadre de son horizon anticapitaliste et socialiste, œuvre pour un projet transversal plus large qui brise la fausse polarisation qu’imposent les directions du PSUV et de la MUD.

Le cours d’adaptation au capital financier international que suit le gouvernement Maduro, avec un cynique discours «bolivarien et chaviste», impose la nécessité de la reconstruction du Projet national d’indépendance, de souveraineté et de justice sociale. Le projet anti-impérialiste et de rupture avec la dépendance de la domination des entreprises.

En outre, l’autre grand défi stratégique réside dans la construction d’une nouvelle référence politique. Une alternative qui rompe avec les vices politiciens des directions corrompues. Une référence qui, s’appuyant sur le débat et la reconstruction du projet national et latino-américain, soit à même d’établir les bases d’un instrument politique démocratique, pluriel, audacieux, qui rende la vitalité et l’espoir à un peuple maltraité et qui est aujourd’hui découragé. Un instrument dans lequel auront leur place les travailleurs, les jeunes, les femmes, les intellectuels qui attendent une voix qui les appelle à renouer avec le rêve de la lutte pour l’émancipation. (Cet entretien a été publié sur le site Hemisferio Izquierdo, Montevideo, le 19 juillet 2016; traduction A l’Encontre)

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Carlos Carcione est le coordinateur de la Commission de recherche de Marea Socialista.

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FIFA : comprendre le "système Blatter" en 5... par lemondefr

C’est une bombe que vient de lancer Der Spiegel. Dans un article intitulé «Le complot», l’hebdomadaire allemand dévoile un document qui relance le feuilleton «borgiesque» à la Fédération internationale de football (FIFA).

Ledit document est une proposition de contrat envoyée le 19 décembre 2014 par le cabinet d’avocats californien Quinn Emanuel (QE) au directeur juridique de la FIFA, Marco Villiger. Dans ce document, QE s’engage à défendre les intérêts de la Fédération contre le département d’Etat de la justice américaine.

Le contrat est signé le 5 janvier 2015 par le secrétaire général de l’organisation, Jérôme Valcke, et par son adjoint et directeur financier Markus Kattner, puis tamponné par M. Villiger.

La chronologie apparaît troublante dans la mesure où l’administration de la FIFA semble avoir été au courant de la menace exercée par les autorités américaines «142 jours» avant le fameux coup de filet du 27 mai 2015, à Zurich (Suisse). Ce jour-là, plusieurs dignitaires de l’instance planétaire avaient été interpellés pour corruption, fraude et blanchiment d’argent. Cette vague d’arrestations avait eu lieu deux jours avant la réélection du SuisseSepp Blatter, le 29 mai 2015, pour un cinquième mandat à la présidence de la FIFA.

«Un complot interne»

La tornade judiciaire avait finalement conduit le Valaisan à remettre son mandat à disposition, le 2 juin 2015. Sepp Blatter, dont la signature manque sur le contrat scellé avec QE, assure qu’il «n’était pas du tout au courant» de cet accord. Celui qui a été suspendu six ans pour un paiement de 2 millions de francs suisses (1,8 million d’euros) fait en 2011 à l’ancien président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini – lui-même radié quatre ans – se dit victime d’un «complot interne». (Le Monde, 12 août 2017, à 12h44, à suivre sur le site de ce quotidien)

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