Samedi
30
août 2014

A l'encontre

La Brèche

 Par Nazaret Castro

La violence urbaine au Brésil ne cesse de croître. Dans la mégalopole de São Paulo, seulement au mois d’octobre 2012, 571 homicides ont été enregistrés, soit 54% de plus que l’année précédente. L’implication de membres de la Police militaire (PM) dans de nombreux meurtres a été révélée par le quotidien Folha de São Paulo (24 novembre 2012). En effet, des listes de personnes à abattre ont été retrouvées à l’occasion d’une enquête de la police civile. Ces personnes appartenaient à une structure criminelle présente dans les prisons et en dehors des prisons: le Premier Commando de la Capitale (PCC). Une structure qui a développé aujourd’hui ses ramifications bien au-delà de l’Etat de São Paulo. La devise de cette organisation est la suivante: «La vie se paie avec la vie, le sang se paie avec le sang.» Son origine, schématiquement, peut être présentée de la sorte. La répression subie en prison par un détenu allait être payée par la liquidation de celui qui l’a brutalisé ou d’un proche de ce dernier. Puis cette pratique s’est étendue à la société, aboutissant à un affrontement entre les membres du PCC et les organes de répression, en priorité les membres de la PM. Cet affrontement se combine avec des complicités entre mafieux et policiers dans les diverses activités criminelles et les règlements de comptes propres à ces heurts et collaborations. En effet, des responsables de l’administration pénitentiaire et des forces de répression, dans ce contexte glauque, avaient passé des accords avec le PCC. Toute rupture de tels accords plus ou moins explicites aboutit à une explosion d’affrontements, qualifiés de «violences». C’est ce qui s’est produit à nouveau en octobre et novembre 2012.

Limiter l’analyse des homicides à ces deux acteurs – la PM et le PCC – fait l’économie de ce qui constitue l’arrière-fond de cette «vague d’homicides»: «l’hygiénisation sociale» et la «criminalisation de la pauvreté» comme politique pour tenter de faire de São Paulo et Rio de Janeiro des villes «propres et en ordre» en vue du Mondial de football de 2014 et les Jeux olympiques. Cette contextualisation est donnée ici par l’article de Nazaret Castro.
(Rédaction
A l’Encontre)

*****

C’est par la radio que Debora Maria Silva a appris que son fils avait été tué. Elle avait eu une prémonition. Ce dimanche-là, jour de la Fête des Mères et anniversaire de Debora, elle avait demandé à son fils Rogerio, âgé de 29 ans et père d’un garçonnet de 3 ans, d’être prudent. Rogerio l’avait tranquillisée, même s’il y avait de l’agitation dans la rue. A Santos, comme dans tout l’Etat de São Paulo, ces turbulences avaient commencé lorsque l’organisation criminelle la plus puissante du pays, le Primeiro Comando da Capital (PCC – Premier commando de la capitale) [1] avait déclaré la guerre aux autorités, faisant sortir ses hommes dans la rue pour tuer des policiers, attaquer des commissariats et brûler des autobus. L’Etat a riposté avec une main lourde et une logique militaire: en huit jours, la Police militaire (PM) a tué près de 500 jeunes des favelas et des quartiers périphériques. Six ans plus tard, personne n’a encore payé pour les crimes commis en mai 2006 [2].

Après ce matin fatidique, Debora s’était transformée en zombie. Elle avait cessé de s’alimenter, on avait dû l’hospitaliser. Mais un jour elle s’est réveillée, et sa colère s’est transformée en une furieuse indignation. C’est ainsi qu’elle est sortie dans la rue et a recherché une à une les autres mères des victimes de ces exécutions. Depuis lors, les Mères de Mai se battent non seulement pour obtenir qu’une enquête soit menée sur ce massacre, mais également pour mettre un terme à la violence étatique contre la population pauvre.

Daniela Skromov, juriste défenseur des droits civils, a indiqué que la police, et surtout la PM, est responsable de 20% des homicides à São Paulo. Les forces de l’Etat de São Paulo assassinent chaque année entre 500 et 600 personnes. Ces tueries répétées sont devenues un aspect quotidien de la vie dans cette mégapole de 20 millions d’habitants. Mais, de temps en temps, la violence rebondit et arrive jusqu’aux kiosques de la grande avenue Paulista.

Entre les mois de juin et de juillet 2012 on a enregistré 586 homicides dans la capitale, soit 22% de plus que durant le premier semestre 2011. Ces chiffres n’englobent pas ceux des victimes de violence policière: selon le secrétariat de la Sécurité de São Paulo, 283 personnes sont mortes au cours de ce premier semestre aux mains de la PM, et notamment des Rondas Ostensivas Tobias de Aguiar (ROTA), une troupe d’élite apparue pendant la dictature militaire et très redoutée dans les quartiers périphériques paulistes à cause de sa violence meurtrière. Des mouvements sociaux et des associations de quartier ont comptabilisé plus de 200 cas uniquement pendant les mois de juin et de juillet.

Selon la version largement diffusée dans la presse locale, cette vague de violence a déferlé après que des agents de la ROTA ont tué cinq criminels appartenant au PCC le 28 mai 2012. Certains enquêteurs, dont la sociologue Camila Nunes Dias, soulignent que le détonateur a peut-être été le déplacement de quelques prisonniers du PCC vers des prisons régies par le très redouté Régimen Disciplinar Diferenciado. Comme en 2006, le PCC a lancé des attaques contre la police et les commissariats et incendier des autobus. Tout comme il y a six ans, l’Etat a riposté en renforçant la répression contre la population pauvre et celle des quartiers périphériques.

En 2006, le PCC a démontré que s’il le voulait il pouvait paralyser la plus grande agglomération urbaine d’Amérique du Sud. On n’a jamais élucidé comment l’Etat a réussi à mettre un terme aux attaques. L’hypothèse la mieux acceptée par les experts est que des négociations ont eu lieu qui ont finalement débouché sur ce fragile équilibre des forces qui existe à São Paulo entre le monde du crime et des forces de l’Etat. C’est également ce qui ressort de la thèse de Nunes Dias sur la pacification de la ville qui, au cours de ces quinze dernières années, a connu une baisse notable du nombre d’homicides.

«Les policiers sont toujours en relation avec les marchés criminels», explique l’avocate et sociologue Alessandra Teixeira. L’étude «São Paulo sous l’extorsion» démontre que le détonateur des attaques de 2006 a été l’extorsion du dirigeant du PCC, Marcos Camacho, alias «Marcola», par la police. Ce qui est certain c’est que l’existence même de cette organisation ne peut s’expliquer sans tenir compte de la corruption des policiers, des fonctionnaires et des responsables des prisons. Débora Silva affirme: «Le crime organisé est né à l’intérieur de l’Etat et s’est diffusé à l’extérieur, et non l’inverse.»

Une police raciste et meurtrière

Des petits et de grands accords entretiennent les rapports imbriqués entre policiers et criminels, mais cet équilibre est extrêmement fragile. Parfois il se brise, comme en 1992 à Carandiru, à Castelinho en 2002, dans la capitale pauliste en 2006, à Obasco en 2010 et lors de l’épisode présent. Lors de ces ruptures d’équilibre, c’est invariablement la population pauvre et noire des quartiers périphériques qui en subit les conséquences, et surtout les jeunes hommes. Parce que la violence meurtrière policière a un biais raciste et de classe. Le mot d’ordre de notre police a toujours été «tirer d’abord, poser des questions ensuite». Elle a toujours visé de préférence les Noirs, les pauvres et les habitants des quartiers périphériques. «Le sigle des 3P [preto (Noir), pauvre et périphérique (désaffilié des zones périphériques] marque notre politique d’extermination», affirme l’anthropologue Adalton Marques.

Les exceptions sont très rares. Les morts provoquées par la PM sont archivées sans autre  sous la dénomination «résistance suivie de mort» ou «autodéfense de résistance», laissant entendre que les agents auraient tué pour se défendre lors de confrontations avec les délinquants.

Daniela Skromov a dénoncé l’inconsistance des preuves censées démontrer que ces décès résultent effectivement d’affrontements avec la police. Une des propositions faites lors d’une audience publique qui a réuni le 26 juillet 2012 des institutions gouvernementales et des mouvements sociaux était la suppression de cette manière de répertorier les morts.

Les mouvements sociaux revendiquent également la démilitarisation de la police, mesure qui a aussi été suggérée au gouvernement brésilien par l’ONU lors d’une récente visite. Mais pour le moment la PM est en train de gagner du terrain à São Paulo, non seulement dans les patrouilles des rues – il y a plus de 100’000 agents de la PM alors qu’il n’y en a que 30’000 de la police civile – mais également dans l’organisation politique des municipalités: à São Paulo des colonels de la PM sont présents dans 30 des 31 sous-préfectures.

Les militaires «profitent de moments comme celui-ci pour légitimer leurs agissements violents et extralégaux», rappelle Alessandra Teixeira. Et avec l’aide inestimable des grands médias, dont les grands titres assument la thèse selon laquelle les victimes sont des délinquants et qui évitent de contextualiser les actes aboutissant à ces morts, il s’installe dans la société une conception qui accepte la brutalité policière comme garantie de sa sécurité. Cela «donne carte blanche, acceptation et légitimation de cette violence», pour reprendre les mots de Teixeira.

Plutôt que de combattre ce type de violence, l’Etat l’encourage. Au cours de cette année électorale [dans la municipalité de São Paulo], le gouvernement conservateur proclame une politique de «tolérance zéro» à l’égard de la délinquance. Le commandant des PM, le lieutenant-colonel Salvador Modesto Madia, a pour sa part affirmé que peu lui importe les chiffres du nombre de tués par la police, seule leur «légalité» l’intéresse. N’oublions pas que Madia est visé comme étant responsable de plus de 70 morts dans le massacre de Carandiru de 1992 [massacre commis le 2 octobre dans le gigantesque pénitencier de Carandiru à São Paulo].

Des groupes d’extermination

Débora et Danilo César, membres du Mouvement des Mères de Mai, affirment que même si la violence policière a toujours existé dans les favelas et les quartiers périphériques de São Paulo, elle a connu une recrudescence à partir de 2006.

L’assassinat est le point culminant d’une politique de contrôle et d’assujettissement des quartiers périphériques qui envahit la vie quotidienne des habitants des quartiers pauvres: extorsions de commerçants, assauts policiers arbitraires et irrespectueux, couvre-feux ordonnés par la police et les groupes para-étatiques. Des agglomérations telles que Osasco, Sapopemba, Capao Redondo ou la Baixada Santista vivent dans une situation d’état d’exception permanent.

L’extorsion est «incrustée dans l’ordre des choses» de la périphérie pauliste. Ceux qu’on a nommés des «groupes d’extermination», formés par des agents ou des ex-agents des corps armés de l’Etat, sèment la crainte et achètent des loyautés dans les populations pauvres.

Les Mères de Mai tout comme Amnesty International alertent depuis longtemps sur le renforcement de ces groupes. «Le gouvernement a accepté le discours selon lequel ces bandes sont formées par le crime organisé, mais en réalité elles sont formées par des agents de l’Etat», dénonce Débora Silva. C’est la raison pour laquelle elle préfère parler de milices, nom qu’on a donné à Rio de Janeiro à ces groupes d’extermination, qui deviennent toujours plus organisés et puissants, et qui sont toujours plus imbriqués avec les intérêts de la classe politique et des patrons.

L’hygiénisation de la pauvreté

Pour Danilo et Débora, l’arrogance policière et l’ascension de groupes d’extermination répondent à la même logique que la politique d’emprisonnement de masse – il y a 500’000 prisonniers au Brésil, et ce chiffre ne fait qu’augmenter – et que les expulsions de favelas, de plus en plus banales dans ce Brésil qui se prépare à accueillir le Mondial de football en 2014 et les Jeux olympiques en 2016. «C’est une politique d’extermination, d’hygiénisation et de criminalisation de la pauvreté», dénonce Danilo.

La ville de São Paulo a récemment vécu d’autres épisodes d’«hygiénisation de la pauvreté», telle la brutale expulsion de la favela de Pinheiro [janvier 2012] et l’expulsion des sans-domicile et des toxicomanes de quartiers du centre comme Santa Ifigênia. Dans un contexte de boom immobilier, avec des méga-événements sportifs en vue et la nécessité de montrer au monde une ville propre et sûre, les intérêts spéculatifs tendent à expulser les pauvres toujours plus loin.

«Il s’agit d’une guerre non déclarée, et c’est une guerre de classes (…). Elle ne se limite pas à São Paulo ou à Rio, mais concerne le Brésil tout entier. Le pays est au bord de l’explosion. Le modèle ne peut pas supporter davantage. Nous ne savons pas quand et comment, mais il va exploser», affirme Débora Silva. Pour le modèle économique qui a élevé l’économie brésilienne aux premiers rangs mondiaux, les millions de personnes qui vivent dans les favelas et dans les quartiers périphériques des grandes villes, tout comme les paysans sans terre et les indigènes, tous ceux-ci sont superflus. Ils sont excédentaires. (Traduction A l’Encontre)

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Nazaret Castro, journaliste brésilienne, collabore entre autres à l’édition latino-américaine du Monde diplomatique. Son article a été publié dans l’hebdomadaire uruguayen Brecha le 30 novembre 2012.

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[1] Selon différentes enquêtes de l’Etat, le PCC pourrait avoir 200’000 membres.

[2] C’est à cette date qu’a explosé une série d’attaques contre des «agents de l’ordre» et des bâtiments publics organisée par le PCC. Diverses études, entre autres celle de chercheurs de la Clinique internationale des droits de l’homme (Harvard) et de Justiça Global, ont rassemblé des preuves selon lesquelles les attaques du mois de mai ont été très largement menées en représailles aux brutalités commises par les «agents des forces de l’ordre» contre des familles des meneurs du PCC. Comme des décisions toutes récentes des instances de l’Etat fédéral et de l’Etat de São Paulo de novembre 2012 l’indiquent, de nombreux agents des forces de l’ordre, en particulier membres de la MP, étaient impliqués dans des opérations de corruption, d’extorsion de fonds à des familles de prisonniers, dont certains étaient organisés par le PCC. De plus, le commerce d’évasion carcérale et de vol de biens saisis par la police ont été dénoncés comme des pratiques courantes depuis des années. (Réd. A l’Encontre)

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