mardi
28
janvier 2020

A l'encontre

La Brèche

La Chambre des députés au Brésil (qui avait été plongée dans le noir en septembre 2019)

Par Wladimir Pomar

Il est très probable que 2020, voire plus que 2019, sera marquée dans l’histoire du Brésil comme une réalité inquiétante et, par ailleurs, lançant un défi, un appel au combat. Même en considérant que le gouvernement Bolsonaro doive continuer à essayer de démanteler les quelques limitées conquêtes du peuple dans tous les domaines de la société brésilienne.

Dans le cas de l’économie brésilienne, pour qu’elle s’améliore réellement, il serait essentiel que l’Etat intervienne efficacement pour accroître les investissements en faveur de la diversification et du renforcement de la production industrielle. Ce n’est qu’ainsi que les activités économiques pourraient se développer et inciter les entrepreneurs privés, y compris les étrangers, à investir également, ce qui augmenterait considérablement tant l’offre d’emplois que la production de richesses et l’expansion des flux commerciaux (exportations).

Cependant, la politique économique commandée par le ministère d’Ipiranga (Economie) – tenu par Paulo Guedes [apôtre de la libéralisation] – ne vise pas à augmenter la capacité de production. Elle devrait continuer à consister à réduire les postes de travail, à durcir la politique salariale, à réduire les dépenses publiques en faveur des pauvres (prestations directes, éducation, santé, etc.) et à présenter des soldes positifs irréalistes des comptes publics [les excédents primaires imposants, donc avant le service de la dette, renvoient à une mesure impérative prise par le gouvernement de Michel Temer qui a assuré, de facto, une transition en direction de la politique de Guedes]. Par conséquent, les perspectives pour la majeure partie de la population, en particulier pour les travailleurs et travailleuses, devraient être encore pires en 2020 qu’à la fin de 2019.

Le taux de chômage, bien que masqué par l’effort de présenter un relevé statistique des travailleurs informels comme étant positif, devrait continuer à augmenter et à gonfler le nombre de Brésiliens exclus du marché du travail et/ou sous-employés. Dans un tel contexte, la violence urbaine et rurale tend à s’aggraver et à devenir encore plus meurtrière avec la politique aveugle dite de sécurité publique. Cette dernière tend également à servir de prétexte pour réduire les droits démocratiques et consolider le régime discrétionnaire imaginé par le bolsonarisme, dont la référence est l’AI-5 [Ato Institutional N° 5 adopté en décembre 1968 – donc après le coup d’Etat de 1964 et la contestation étudiante, entre autres, de 1968 – qui met en place un ensemble de mesures visant aussi bien la démocratie parlementaire, l’ensemble des droits démocratiques qu’instaurant une extension du pouvoir militaire, son «extinction» se fait dès 1979] de la défunte dictature militaire.

Par conséquent, pour aggraver les choses, les réformes économiques en cours tendent à rendre le 1% de la population encore plus riche, tandis que la majorité pauvre et une partie de la classe moyenne seront entraînées vers une pauvreté encore plus grande. Quand bien même, la politique étrangère brésilienne est subordonnée aux politiques mondiales des Etats-Unis, elle tend également à accroître le déficit extérieur de la balance commerciale avec ce pays et à influencer négativement la situation économique brésilienne.

En effet, la tendance prédominante actuelle des Etats-Unis est à un protectionnisme commercial et à un «égoïsme» dans ses relations avec les autres pays. Le capitalisme états-unien est en crise structurelle et devient de plus en plus incapable de pratiquer des politiques efficaces pour faire face à la concurrence internationale croissante sur le terrain technologique et commercial. Il lui est également de plus en plus difficile de remplacer le chômage technologique par de nouvelles politiques visant à diversifier l’utilisation de la force de travail.

Dans ces conditions, la lutte actuelle de Trump contre la mondialisation – mouvement mis en œuvre par le capitalisme américain lui-même à travers ses grandes sociétés transnationales – vise à faire reprendre aux Etats-Unis le rôle hégémonique dont ils disposaient et, dès lors, à exploiter au maximum toute nation qui accepte de devenir son vassal, à l’exemple de ce que font Bolsonaro et son clan, et à récupérer, de la sorte, sa capacité productive. Le problème, dans ce dernier cas, est que cela ne serait possible que si le capitalisme états-unien revenait au fordisme des années 1940, quelque chose d’extrêmement irréel.

En tout cas, l’alliance vassale (subordonnée) rêvée du Brésil avec les Etats-Unis tend à devenir de plus en plus difficile, précisément à cause des problèmes réels auxquels est confronté l’impérialisme états-unien et au rôle croissant de la Chine dans l’économie mondiale. Ce n’est pas par hasard que toutes les promesses électorales de Bolsonaro contre les Chinois ont finalement été remodelées par l’étrange reconnaissance de la Chine qui est, supposément, capitaliste. Or, même si la Chine continue à acheter une partie considérable de la production agroalimentaire et à investir dans la production industrielle brésilienne, cela ne représentera qu’une infime partie des besoins actuels du Brésil. Le Brésil, pour se reconstruire, a besoin au moins de récupérer la capacité que l’industrie brésilienne avait atteinte avant que le néolibéralisme de FHC [Fernando Enrique Cardoso président de 1995 à 2003] ne commence à la détruire. Et cela ne fait pas partie des plans néolibéraux du ministère de l’Economie et de la majorité de la bourgeoisie.

En outre, ces questions d’orientation économiques continueront à marquer les relations entre les différents courants bourgeois et le bolsonarisme. Cela tend à recréer des divergences au sein des forces politiques de droite, liées non seulement à l’administration de l’économie, mais aussi à la politique étrangère, à l’éducation, à la culture, à la liberté de la presse et à d’autres éléments qui influent sur les différends idéologiques et politiques objectivement présents dans la société brésilienne.

Il y a des secteurs bourgeois qui ont vécu la crise du miracle économique de la période finale du régime dictatorial et qui savent que les conditions actuelles pour tout type de «miracle» économique sont totalement différentes et contraires à celles qui existaient dans les années 1960-1970, et ils craignent de tomber dans quelque chose de pire encore que la crise qui marqua la fin de cette période.

Dans ce contexte, ces divergences peuvent continuer à jouer un rôle important dans la lutte contre les politiques bolsonaristes, si les courants idéologiques et les politiques de gauche sont capables de les exploiter et de les encourager dans l’esprit de Sun Tzu [auteur de l’Art de la guerre, général chinois du VIe siècle avant notre ère]. C’est-à-dire en encourageant les troupes réactionnaires à se battre entre elles, mais jamais en les supposant alliées. De plus, et surtout à condition que ces forces de gauche se dirigent vers une unité stratégique cohérente et des unités tactiques différenciées. Pour cela, une part majoritaire du camp politique de gauche devra également accorder moins d’importance aux bizarres cafouillages bolsonaristes et laisser tomber l’hypothèse selon laquelle l’échec des politiques néolibérales aura, à lui seul, le pouvoir magique de vaincre Bolsonaro et compagnie en 2022.

Peut-être plus important encore, les forces politiques de gauche doivent considérer comme des questions clés à résoudre l’évaluation des erreurs stratégiques et tactiques qui les ont amenées à se déconnecter des grandes couches populaires de la population, à ne pas considérer la lutte contre la corruption comme une question stratégique, et à dédaigner le socialisme comme une option stratégique pour parvenir au développement économique et social et pour sortir le Brésil de la crise.

Cependant, aucune de ces questions n’est simple à résoudre. Aussi incroyable que cela puisse paraître, il y a encore des gens stupides qui considèrent la reconnaissance des erreurs et leur correction comme inutile ou comme du pur stalinisme, bien que l’histoire soit pleine, au Brésil et dans le monde, d’«ismes» qui ont été enterrés pour avoir refusé de mener à bien cette opération de reconnaissance et de correction des erreurs.

De plus, la reconstruction de liens profonds et permanents avec les grandes couches populaires de la population (les ouvriers, les employés, les précaires et/ou les chômeurs, et les couches moyennes à faible et moyen revenu) exige un travail d’enquête, une organisation et une réorganisation constantes, et une participation active dans leur vie et dans leur lutte quotidienne. La lutte permanente contre la corruption exige, à la fois, la dénonciation publique des marchandages de la bourgeoisie et de ses représentants politiques, ainsi que la pression sociale sur le système judiciaire, et de même un travail constant de vérification comme de correction internes.

L’option socialiste comme instrument de développement économique et social exige que l’Etat soit remodelé (restructuré). Premièrement, pour devenir, grâce à des forces productives efficaces, un concurrent économique fort sur le marché, un guide efficace dans le processus de développement scientifique et technologique des forces productives. Deuxièmement, comme un agent efficace pour une hausse et une redistribution moins inégale du revenu national. Troisièmement, en tant que moteur et facilitateur de l’éducation, de la santé, du bien-être et de la culture de la société dans son ensemble.

Et, aussi important que les points précédents, l’Etat se doit d’être un agent actif dans l’expansion des droits démocratiques, afin de permettre à tout le peuple brésilien de participer efficacement aux décisions concernant son présent et son avenir.

Ainsi, vue sous ces perspectives, la réalité brésilienne qui se dévoile pour 2020 est aussi bien préoccupante que pleine de défis. Pour tout cela, il n’est pas possible d’ignorer la possibilité que les forces politiques populaires et de gauche actuelles au Brésil soient confrontées au même défi que celui auquel a été confronté un jour le futur empereur romain Jules César, l’obligeant à déclarer Alea jacta est! (Article publié dans Correio da Cidadania en date du 10 janvier 2020; traduction par la rédaction de A l’Encontre)

Wladimir Pomar (1936) est un collaborateur régulier de la revue en ligne brésilienne Correio da Cidadania. Sa trajectoire politique ­– son rôle dans le PCdoB, parti qui adopta dans les années 1960 une orientation maoïste, puis W. Pomar siégea dans l’exécutif du Parti des travailleurs (PT) de 1984 à 1990 – constitue à coup sûr un élément sous-tendant ses formulations dans cet article, entre autres sur les fonctions de l’Etat dans «une option socialiste» ou sur la Chine. Au-delà de ses traits particuliers, cette contribution de W.Pomar, sur un site qui accueille de nombreuses contributions à tonalité différente, révèle les facettes d’un vaste débat au Brésil après un an de gouvernement Bolsonaro. (Réd. A l’Encontre)

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«C’est un véritable mouvement révolutionnaire social de grande ampleur, explique Loulouwa al-Rachid dans un entretien avec Orient XXI, contre une classe dirigeante qui gouverne dans un mépris total de la population et dans le seul souci de préserver sa part de prébendes et d’accéder à la rente pétrolière pour entretenir des clientèles dans le pays.» Et ceci alors que, depuis l’invasion de 2003 par les Etats-Unis, le pays souffre du délitement de ses infrastructures. Bien qu’essentiellement chiite, le mouvement bénéficie de la sympathie de toute une population, qui met aussi en cause l’influence iranienne.

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