mardi
31
mars 2020

A l'encontre

La Brèche

Le nouveau président argentin, Alberto Fernández, le 21 février sur la base militaire de Campo de Mayo

Par Rolando Astarita

Lors d’une cérémonie militaire – [à l’occasion du départ de 224 «casques bleus», issus des Forces armées de l’Argentine (FFAA), qui doivent intégrer les forces de l’ONU à Chypre] – organisée le 21 février 2020 sur la base militaire de Campo de Mayo, le président Alberto Fernández, se référant à la dictature de 1976-1983, a déclaré: «L’Argentine doit tourner la page, une page qui nous a longtemps éloignés à cause de la mauvaise conduite de certains.»

Presque immédiatement, Nora Cortiñas, des Madres de la Plaza de Mayo Línea Fundadora [une des deux composantes des Mères de la Place de mai], a déclaré que «les paroles de Fernández sur la dictature relèvent d’une formule négationniste». Fernández s’est excusé: «Je ne voulais pas causer la moindre douleur. Je vois que je n’ai pas utilisé les mots appropriés. Je m’en excuse. Je ne veux pas que l’on doute de mon engagement en faveur de la vérité et de la justice.»

Or, Hebe de Bonafini [dont les déclarations sont plus que controversées et vont au-delà de son adhésion au péronisme] et Estela Carlotto [qui sont deux animatrices initiales des Mères de la Place de Mai] ont pris la défense d’Alberto Fernández. Estela Carlotto a laissé entendre que Nora Cortiñas n’était plus lucide («les années peuvent vous donner tort»). Et Hebe de Bonafini, au nom des Mères de la Place de Mai, a déclaré qu’elle était d’accord avec le président Fernández: «Ses formules étaient très claires pour ce qui est de la justification des nouvelles forces armées (FFAA), nouvelles et rénovées, et créées par Néstor Kirchner [président de 2003 à 2007], par Cristina Fernández de Kirchner [présidente de décembre 2007 à décembre 2015 et actuellement vice-présidente, depuis le 10 décembre 2019] et par Nilda Garré [ministre de la Défense de novembre 2005 à décembre 2010]. Suite aux modifications des programmes d’éducation et de formation militaires, les FFAA n’ont plus rien à voir avec celles de la dictature, puisqu’elles sont composées de personnes nées il y a 20, 25, 35 ans.» Hebe de Bonafini ajouta: «Nous sommes d’accord pour reconnaître et légitimer ces nouvelles forces armées, car, sans cela, nous ne les aurons jamais de notre côté, du côté du peuple.» Quelques jours auparavant, Alberto Fernández avait affirmé que «la totalité du statut officiel de nos forces armées s’est constitué sous la démocratie».

L’Encuentro Memoria, Verdad y Justicia [Rencontre Mémoire, Vérité et Justice est une coordination qui rassemble plus de 300 organisations de défense des droits humains en Argentine, fondée en 1996] a rejeté les propos d’Alberto Fernández. Elle a soutenu que la page ne peut pas être tournée avec des institutions qui cachent encore le sort de 400 enfants de disparus; que les archives de la répression continuent d’être fermées; et qu’en parlant de la «mauvaise conduite de certains», on nie la participation «de l’ensemble des forces armées à la répression du peuple».

Quelques jours plus tard, Alberto Fernández a reçu Cortiñas, et le Prix Nobel de la paix Pérez Esquivel. En quittant la réunion, Nora Cortiñas a déclaré que le problème avait été résolu et qu’elle n’utiliserait plus le terme «négationniste».

Le FFAA et leur nature de la classe

En accord avec le communiqué de l’Encuentro Memoria, Verdad y Justicia concernant l’implication de l’ensemble des Forces armées dans la répression entre 1976 et 1983, je tiens cependant à préciser que les Forces armées ont agi de la sorte parce qu’elles obéissaient à une logique de classe, inhérente à la nature sociale de l’Etat dont elles constituent un pilier fondamental. Autrement dit, le terrorisme d’Etat et la dictature n’étaient pas le produit d’une quelconque faute institutionnelle (du type «manque d’éducation démocratique»), mais le produit d’une politique promue, approuvée ou acceptée par la classe dirigeante argentine.

Le fait est que dans une société basée sur l’exploitation du travail, l’Etat et ses forces répressives réprimeront toujours tant que la lutte des classes menace plus ou moins sérieusement cette exploitation. Et il le fera sans se soucier à quelles mesures extrêmes cela peut conduire. Cette option répond à une détermination de classe. Disons aussi que la dictature argentine a bénéficié de la collaboration active d’autres gouvernements capitalistes d’Amérique latine, du «laisser-faire», au moins, des principales puissances, et de la protection, dans les organismes internationaux des droits humains, de l’URSS et de Cuba. [L’URSS, sous l’effet de la crise de sa production agricole, achetait alors du blé à l’Argentine et, surtout, passa un accord commercial en 1977, négocié depuis longtemps. Les ventes de blé ont augmenté après l’invasion, en décembre 1979, par l’URSS de l’Afghanistan et la suspension des exportations de céréales par les Etats-Unis. En 1977, l’URSS vota à l’ONU contre l’inclusion de l’Argentine comme pays devant subir un examen par la Commission des droits humains. En 1979, Castro invita le général Videla à participer au Sixième sommet des pays non-alignés qui s’est tenu à La Havane du 3 au 9 septembre 1979; Videla ne fit pas le voyage, mais envoya son sous-secrétaire des Affaires étrangères.]

Il est donc clair qu’une telle conjonction de forces et d’intérêts ne peut s’expliquer par la «mauvaise conduite de certains militaires». Et par la «mauvaise conduite» des organisations patronales qui ont bien accueilli le coup d’Etat? Par la «mauvaise conduite» des centaines de politiciens des partis bourgeois qui ont collaboré et occupé des postes officiels à partir de 1976? Par la «mauvaise conduite» de Washington lorsqu’il a recommandé que Videla fasse le plus rapidement le «sale boulot»? Par la «mauvaise conduite» des gouvernements du Cône Sud lorsqu’ils ont mis en œuvre l’Opération Condor [la campagne d’assassinats menée conjointement par les services secrets du Chili, de l’Argentine, de la Bolivie, du Brésil, du Paraguay et de l’Uruguay, avec le soutien des Etats-Unis, durant les années 1970]? Sans mentionner le soutien du Castro et de la bureaucratie soviétique à Videla.

L’histoire peut enseigner

Contrairement à ce que dit Alberto Fernández sur le fait de tourner la page de la période 1976-1983, toute l’histoire montre, en ce qui concerne les corps répressifs, que leurs caractéristiques de classe finissent par s’imposer par-dessus tout autre considération.

Par exemple, il est suggéré que les forces armées ne seront pas des acteurs d’un coup d’Etat car «la totalité du statut officiel des FFAA s’est constitué durant la démocratie». Mais les militaires chiliens et uruguayens qui ont perpétré un coup d’Etat dans leurs pays respectifs [le 11 septembre 1973 au Chili et le 27 juin 1973 en Uruguay] ne se sont-ils pas formés dans un contexte de «de démocratie»? Ou alors cette histoire ne dit-elle rien au président?

Videla au centre: à sa gauche Massera et à sa droite Agosti (au deuxième rang avec des lunettes et une calotte: le représentant hiérarchique de l’Eglise catholique)

On dit aussi que les «nouveaux» militaires argentins ne réprimeront pas le peuple parce qu’ils ont été formés sous l’emprise des nouveaux programmes promus par la ministre de la Défense Nilda Garré et par les Kirchner (Nestor et Cristina). Mais, les hauts officiers qui ont dirigé la dictature de 1976 à 1983 n’ont-ils pas été formés durant la période de «la révolution nationale et populaire» péroniste de 1943 à 1955? Jorge Rafael Videla lui-même a suivi son cours d’officier d’Etat-major entre 1952 et 1954 (et entre 1942 et 1944, il suivit la formation du Collegio Militar). On peut dire la même chose de Reynaldo Bignone [dernier dirigeant de la Junte militaire et président de juillet 1982 à décembre 1983], de Roberto Eduardo Viola [haut officier qui fut président du 29 mars au 11 décembre 1981, dans le cadre du «Processus de réorganisation nationale», nom choisi par la Junte militaire], de Lépoldo Galtieri qui préside l’Argentine de décembre 1981 à juin 1982 et qui, face à une crise économique pesante, tente une relance nationaliste avec ladite «Guerre des Malouines»]? Alors, que dirions-nous de quelqu’un qui aurait affirmé que la «formation patriotique et populaire» de ces personnages aurait garanti leur alignement aux côtés des travailleurs?

Mais il y a des contre-exemples à la position que je critique beaucoup plus proches de nous. Rappelons par exemple l’accusation – soutenue, entre autres, par Nora Cortiñas – selon laquelle la gendarmerie aurait monté en 2012 une opération d’infiltration des manifestations ouvrières et populaires et d’identification des meneurs (voir le quotidien Página 12, du 17 février 2012). Ces gendarmes ne sont-ils pas de «véritables produits de la démocratie»? Ou bien l’«experte» en formation démocratique, Nilda Garré, peut-elle expliquer la chose?

Abordons maintenant le terme de «négationnisme» (nier l’existence du terrorisme d’Etat). Qui pourrait penser que ce soit là le produit d’échecs dans l’éducation des «négationnistes»? Par exemple, une grande partie de l’intelligentsia dite progressiste, nationale et démocratique, en Argentine, regarde ailleurs lorsque nous rappelons l’existence de la Triple A et de ses dirigeants politiques comme idéologiques [l’Alianza Anticomunista Argentina, AAA, d’où Triple A, a été constituée par José López Rega, ministre des Affaires sociales sous le gouvernement péroniste durant les années 1973-1975; ses escadrons de la mort ont fait au moins 1500 morts, y compris parmi les péronistes de gauche].

Il s’agit là d’un «déni» qui inclut, aujourd’hui, l’exécutif national et des provinces, les élus nationaux et provinciaux et une foule de dirigeants politiques, syndicaux, sociaux et étudiants. Aucun de ces personnages, amoureux de la mémoire, de la vérité et de la justice, n’a demandé, ou ne demande, une enquête sur cette question «historique».

Pire encore, lorsque les dénonciations acquièrent une certaine pertinence, elles sont réduites au silence par une expression arrogante: «n’emmerdez pas avec Perón». Est-ce parce que ces politiques manquent d’«éducation démocratique»? Si c’est le cas, ce défaut sera-t-il combattu avec une prolongation de temps vécu dans un climat de «démocratie»? Combien de décennies faut-il avant qu’ils renoncent à «nier» le lien entre Péron et la Triple A? Ou bien vont-ils dire, encore une fois, qu’il s’agit d’une question de «mauvaise conduite» de quelques-uns?

Pour terminer cette liste de «cas», je me souviens qu’une haute fonctionnaire du gouvernement actuel d’Alberto Fernández, également experte en démocratisation des forces armées, a préconisé il y a quelques années que les militaires étudient dans les universités publiques. Son argumentation était la suivante: «cela renforcerait leurs convictions démocratiques» (je soupçonne qu’elle continue avec la même idée).

En tout cas, je me demande si cette fonctionnaire a entendu parler de la Concentration universitaire nationale (CNU). Pour ceux et celles d’entre vous qui n’ont pas vécu les années 1970, je vous rappellerai que la CNU était une organisation terroriste d’extrême droite, liée à la Triple A. Comme son nom l’indique, elle est d’origine universitaire. Et plusieurs de ses membres semblent avoir été intégrés dans les «groupes de travail» de la dictature. En outre, certains des membres de ces groupes de travail étudiaient à l’UBA (Université de Buenos Aires). Or nous savons que plusieurs d’entre nous ont été kidnappés, en 1976, par la Coordination fédérale de la CNU. Et les agents répressifs qui nous ont interrogés ­– souvent avec l’aide d’un tortionnaire «pro» – ne semblaient pas du tout sans éducation. L’«experte en démocratisation des forces armées» a-t-elle quelque chose à dire à ce sujet ?

En définitive, il n’y a aucun moyen de faire correspondre la thèse des «Forces armées (FFAA) devenues non répressives suite à une éducation démocratique» avec la réalité brute de l’Etat capitaliste et de la société divisée en classes. Mais les apologistes de la «nouvelle armée» sont totalement indifférents à ce propos. Et dans cette affaire, il n’y a pas d’innocents. Ils savent parfaitement ce qu’ils disent lorsqu’ils prétendent que la dictature militaire et le terrorisme d’Etat sont dus à la «mauvaise conduite de certains» et qu’ils conseillent de «tourner la page». Tout cela sert à empêcher les gens de tirer des conclusions d’une étude objective des faits. Pour aggraver les choses, ce discours sordide et hypocrite passe pour un discours de gauche et progressiste. (Article publié sur le site de Rolando Astarita en date du 29 février 2020; traduction par la rédaction de A l’Encontre)

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