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juin 2019

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La Brèche

Israël. «Tombé en défendant l’injustice»

Publié par Alencontre le 23 - mars - 2019

Une colonie en pleine extension: Ariel

Par Gideon Levy

Israël prétend que le sergent d’état-major Gal Keidan, qui est tombé dans la colonie d’Ariel, défendait son pays. C’est un mensonge: il est mort en protégeant l’injustice.

Un soldat a été tué en service. C’était un garçon à lunettes, qui jouait au mandoloncelle [sorte de mandoline]. Ses parents avaient émigré depuis de l’Union soviétique. Un ami du conservatoire de musique a joué en sa mémoire lors des funérailles.

Un soldat a été tué en service. Il était installé à un carrefour pour protéger des colons. Un Palestinien du même âge que lui l’a poignardé à mort et a saisi son arme. Gal Keidan faisait partie de la «brigade des pompiers», ces artilleurs qui ont été transformés en gardes de sécurité pour surveiller les carrefours dans les colonies.

Un soldat est tombé en défendant un territoire occupé qu’aucun pays au monde ne reconnaît comme étant le nôtre. Un soldat est tombé en défendant des colons convaincus qu’ils sont des seigneurs de la terre et qu’à Ariel [près de la ville palestinienne de Salfi et à 60 kilomètres au nord-ouest de Jérusalem] ils vivent au cœur du pays, «le pupik [nombril]  du pays», comme l’appelait feu Ron Nachman, maire de la ville. Un soldat a été tué en service, et les journaux ont écrit: «Il est tombé en protégeant le pays.»

En réalité le sergent-major Gal Keidan, qui a été tué cette semaine à la jonction d’Ariel, est tombé en défendant l’injustice. Il est donc mort en vain. La manchette [du principal quotidien israélien] de Yedioth Ahronoth déplorait: «Mon charmant garçon – tu ne méritais pas cela». Aurait-il donc mérité de mourir à 19 ans s’il n’avait pas été charmant? Son assassin, Omar Abou Lila, avait aussi un visage enfantin, il était peut-être aussi charmant et il ne méritait pas non plus de mourir à 19 ans.

Mais Keidan n’aurait pas dû mourir parce qu’il n’aurait pas dû se trouver à Ariel. L’armée israélienne n’aurait pas dû être là, pas plus que les colons, l’université, l’hôtel, la zone industrielle, l’autoroute, le champ de tir privé – rien de tout cela n’aurait dû se trouver là. Tout ce simulacre prétendant qu’Ariel est une partie d’Israël, que cette colonie est légitime, que ses habitants sont légitimes, qu’elle fait partie du consensus, qu’elle fait partie des blocs de colonies, qu’elle ne sera jamais évacuée, tout cela sert à lui conférer une certaine normalité. Mais sous cette mascarade la folie s’amoncelle. Seul un Palestinien violent, courageux et déterminé peut encore nous le rappeler.

En réalité la place où le soldat est tombé est loin d’être normale. Un soldat membre de l’artillerie n’est pas censé surveiller un arrêt de bus. Nulle part ailleurs dans monde des soldats armés de fusils surveillent des auto-stoppeurs à un poste d’auto-stop. Un jeune homme de 19 ans ne devrait pas avoir à risquer sa vie pour que les colons puissent rester dans un pays qui n’est pas le leur. Cela ne devrait pas être la tâche d’un jeune homme qui s’enrôle dans l’armée israélienne et qui pense devenir artilleur. Si Israël veut des colonies, il n’a qu’à trouver des hommes qui sont d’accord de risquer leur vie pour les colons. L’armée ne devrait pas mentir à leurs soldats ni leur laver le cerveau en prétendant que le soldat qui est tombé à Ariel défendait son pays. Il ne défendait pas son pays. Il le mettait en danger.

Il n’y a rien de normal à un carrefour dont les blocs de béton sont maculés d’inscriptions proférant: «Le peuple d’Israël vit», cela dans une zone où la plupart des habitants sont Palestiniens et où aucun d’entre eux ne veut que le peuple d’Israël vive sur ses terres. Il n’y a rien de normal à un carrefour bourré de fusils, le carrefour le plus lourdement armé du monde. Il n’y a rien de normal à ce qu’une ville qui ne puisse être visitée que par des Juifs, dont les domestiques obtiennent un permis pour y entrer à pied. Il n’y a rien de normal à ce qu’un arrêt de bus ne soit réservé qu’aux seuls Juifs. Il n’y a rien de normal à ce qu’existe une zone industrielle dont les patrons sont tous juifs et dont les ouvriers sont presque tous Palestiniens. Il n’y a rien de normal à ce qu’un hôtel et un centre commercial surplombent toute cette folie.

Le sergent-major Keidan a reçu l’ordre de défendre tout cela. Il a reçu l’ordre de sécuriser les illusions de la normalité et les folies du colonialisme. Il a reçu l’ordre de sécuriser une réalité qui ne sera jamais sécurisée, même si six «pompiers» y sont stationnés. Il est difficile de savoir à quoi il pensait quand il était posté là, jour et nuit, dans le froid et dans la chaleur, armé et protégé. Il était peut-être torturé par le doute, peut-être pas. Le lavage de cerveau suffit à convaincre presque n’importe quel jeune Israélien que le fait de surveiller un poste d’auto-stop à Ariel est le summum du patriotisme et de l’héroïsme, tandis que ceux qui combattent l’occupant à ce même poste d’auto-stop seraient des meurtriers et des terroristes. Ils sont convaincus que le soldat qui défend l’occupation, la colonisation est un héros et que son assassin, l’opposant à la colonisation, est un terroriste. Ils sont convaincus que le soldat est vertueux, tandis que son adversaire est un meurtrier.

Un soldat a été tué en service. Il est mort en vain. Il n’était pas obligé de mourir. Il n’avait pas besoin d’être là. (Article publié dans le quotidien Haaretz en date du 21 mars 2019; traduction A l’Encontre)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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