mercredi
21
août 2019

A l'encontre

La Brèche

Par Mustapha Benfodil

Vendredi 22 mars 2019. Acte V de la mobilisation populaire pour le départ de Bouteflika et sa clique. Loin de se laisser décourager par la météo, les Algériens sont encore une fois sortis massivement pour une nouvelle démonstration de force.

Cette 5e «silmiya» [manifestation pacifique] avait même une saveur particulière avec ces averses de pluie qui ont rafraîchi l’atmosphère, et qui ont constitué un petit défi, finalement bien anecdotique, devant la détermination de nos concitoyens à en découdre avec le système.

Sur les réseaux sociaux, les messages se sont multipliés ces derniers jours pour dire que même s’il devait pleuvoir des grenouilles, on bravera les éléments. «Djibou etebrouri ou zidou essaîqa», a-t-on même pu lire sur des pages Facebook, adaptant l’un des slogans-phares des manifs à la conjoncture météorologique en remplaçant «BRI» [Brigade de recherche et d’intervention] par «etebrouri», la grêle.

Et on a retrouvé ce même état d’esprit sur plein de pancartes. «Rien ne nous arrêtera, ni la pluie, ni la neige, ni les chutes de pierres. Qolna t’rouhou! (On a dit vous partirez!)» a écrit un manifestant stoïque. L’une des plus inspirées est un savant détournement d’une célèbre chanson de Guerrouabi qui donnait: «Djat chta djaw leryah, bessah tetnahaw gaâ» (La pluie et les vents se sont déchaînés, mais vous serez tous virés)!

Toujours plus de génie créatif

Décidément, depuis le soulèvement du 22 février, il ne se passe pas un vendredi sans nous en mettre plein la gueule, avec, toujours, un supplément de créativité, n’en finissant pas de nous surprendre et de nous émouvoir. Ainsi, chaque fois que l’on croit être gavé, que l’on se dit qu’on va frôler l’overdose, on reçoit une nouvelle claque, avec son lot d’émotions, de séquences bouleversantes, chaque vendredi se révélant encore plus fort, plus pimenté, plus joyeusement caustique et plus créatif, que le précédent.

Oui, depuis la première «silmiya», ces rendez-vous impétueux du vendredi n’ont eu de cesse de nous offrir une matière sociale qui fera parler pendant très longtemps de ce peuple, qui a transformé prodigieusement la résilience en résistance et l’asphalte de nos rues policées en une gigantesque fresque citoyenne formant le mot «dignité», et composant l’une des plus belles partitions de la souveraineté populaire en marche.

Sur la façade d’un immeuble bordant la place Audin [Maurice Audin, mathématicien, membre du Parti communiste algérien assassiné par l’armée coloniale en 1957], on pouvait lire cette immense banderole qui résume bien ce sentiment que rien ne peut désormais nous arriver tant que nous continuerons à afficher ce caractère d’acier et cette volonté d’airain: «Ici c’est le peuple», et juste à côté cette autre banderole géante: «Fiers de notre union».

Au-dessus de la librairie de l’OPU [Office des publication universitaires], cette autre banderole qui exprime le même sentiment: «Fakhamate Echaâb» (Son excellence le peuple)!

«Akhtona» peint sur un parapluie

Dès les premières heures de la matinée, les inconditionnels du grand rendez-vous «vendredical» ont commencé à poster les images de rassemblements bruyants devant la Grande-Poste. Pour notre part, nous sortons de chez nous aux coups de 10h, nous prenons la température à la rue Didouche, Meissonnier, la rue Hassiba Ben Bouali, la place du 1er Mai…

Partout, nous croisons des grappes de marcheurs drapés de l’emblème national, déjà très en verve. Sur la rue Didouche Mourad, en face du cinéma l’ABC, des membres d’un comité de quartier s’affairent à installer des banderoles étendues d’un bout à l’autre de la chaussée. Celles-ci sont estampillées «Ouled Didouche Mourad» [un des fondateurs du Front de libération nationale, tué en 1955].

Sur l’une d’elles, on lit: «Lorsque le gouvernement pousse le peuple à la ruine par tous les moyens, la désobéissance de chaque individu n’est pas un droit mais un devoir national.»

Après un saut vite fait au journal, nous revenons sur nos pas. Pas de métro, donc la marche est plus que jamais de rigueur. Nous repassons par la place du 1er Mai. Il fait frisquet. Notre smartphone indique 12°c. Le ciel est chargé, la pluie tombe par intermittence. Mais le soleil est sur tous les visages.

Une ambiance de folie règne aux abords du jet d’eau et de la place Mohand Tayeb Ferkoune. Un homme se promène avec un sac de bonbons qu’il distribue à tour de bras, y compris aux automobilistes.

Un autre manifeste avec un bouquet de fleurs. «C’est pour dire partez avec des fleurs, pacifiquement», sourit-il. Un jeune tient juste un parapluie, customisé pour la circonstance, sur lequel il a peint le mot «Akhtona» (foutez-nous la paix). C’est ce qui s’appelle joindre l’utile à l’agréable…

Les autorités effacent les graffitis

Un concert de klaxons ininterrompu répond au bourdonnement de l’hélicoptère de la police, renforcé par des sonorités de «vuvuzela». Un groupe de supporters grimés, qui aux couleurs de l’USMH [Union sportive madinet El Harrach, club de football], qui aux couleurs du Mouloudia [club d’Alger], fait fureur sur la rue Hassiba Ben Bouali [une figure historique du soulèvement lors de la bataille d’Alger en 1957, au cours de laquelle elle a été tuée].

Le Tunnel des facultés à Alger, le 22 mars 2019 © Louiza Ammi/Liberté

Ils entonnent des chants rythmés aux percussions de la derbouka. Le cortège se lance en direction du boulevard Amirouche en répétant «la casa d’El Mouradia» érigé en véritable hymne des insurgés. «Saâte lefdjer ou madjani noum, rani n’consomi ghir bechouiya»… Nasreddine, 19 ans, une écharpe aux couleurs de l’équipe d’El Harrach, nous dit: «Il faut qu’on continue comme ça pour qu’ils partent. Akhtona (laissez-nous), ils nous ont usés, aâyina! J’ai 19 ans et j’ai l’impression de porter le poids d’un homme de 80 ans.» La foule s’engage sous le tunnel de la place Maurétania qui relie la rue Hassiba Ben Bouali au boulevard Amirouche.

Un détail attire aussitôt notre attention: les autorités de la ville d’Alger s’acharnent à effacer tous les graffitis qu’il y avait là, comme ils ont effacé ceux du Tunnel des facultés [qui passe sous l’université] où l’on pouvait lire: «El Hirak moustamir» (La mobilisation continue), «Irhalo !» (Partez!)… On se demande qui a eu cette idée de supprimer aussi grossièrement des graffitis qui ont tellement de sens au moment où il nous a pourtant semblé que ces pratiques liberticides étaient révolues, et où l’on s’est réapproprié définitivement l’espace public, murs inclus. Nous y reviendrons…

«Que la pluie tombe à sa guise, on ne décampera pas!»

Il est 12h30, le cortège passe devant le commissariat central. Une haie de policiers s’est formée aux abords des bâtiments institutionnels. Les jeunes s’écrient: «Nahi el casquita wa r’wah m’aâna» (Enlève ta casquette et rejoins-nous). La pluie drue se remet à tomber. La foule se rabat sous les arcades. Mais beaucoup n’en ont cure et se laissent fouetter par ces fraîches ondées comme pour libérer totalement leur corps de toutes ses toxines. L’ivresse de cette formidable communion compense remarquablement la chute du mercure. La masse se rue vers le jardin Khemisti déjà noir de monde.

Un groupe de jeunes déploie un immense drapeau. Ils scandent: «FLN dégage!», «Ya echiyatine». Un chauffeur de foule égrène des noms et les autres répètent: «Dégage!» On chope au vol les noms de Bouteflika, Bedoui… Sur beaucoup de pancartes, le FLN, le RND [Rassemblement national démocratique qui se propose comme «alternative» dans le sillage du FLN], Ahmed Ouyahia [prédécesseur du premier ministre Noureddine Bedoui, installé le 12 mars; ce dernier n’arrive pas à former un nouveau gouvernement], Bouchareb [président de l’Assemblée populaire nationale] sont copieusement brocardés. Des trombes d’eau arrosent les manifestants et eux redoublent de férocité en criant: «Khelliha etih, maranache rayhine» (Qu’elle tombe à sa guise, on ne décampera pas).

Puis ils entonnent: «Allah yerham el harraga», «Tayhia El Djazair». Emouvant! D’autres enchaînent: «Djoumhouria, machi mamlaka» (C’est une République, pas une monarchie), «El bled bladna we endirou rayna» (Ce pays est le nôtre et on y fera ce qui nous plaît).

Nous sommes impressionnés par la célérité avec laquelle les pancartes brandies s’adaptent à l’actualité et la commentent avec une gouaille truculente. Nombre de slogans que nous avons notés se sont voulus ainsi des réponses à la récente tournée diplomatique de Ramtane Lamamra [voir l’article publié sur ce site en date du 21 mars http://alencontre.org/moyenorient/algerie/algerie-debat-de-la-crise-interne-a-la-recherche-de-nouveaux-allies-externes.html], qui l’a conduit notamment en Russie, en Italie et en Allemagne.

Un homme et une femme ont déployé carrément une banderole en russe. Interrogé sur ce qu’ils ont écrit, l’homme explique: «C’est pour signifier à Poutine que son intérêt est avec le peuple algérien, pas avec le gouvernement.»

A la Grande-Poste, pluie de pancartes de toutes les couleurs. Même délavées par les eaux, elles conservent tout leur punch. Des jeunes juchés sur un muret brandissent un panneau où l’on reconnaît la «fatcha» [le visage, le look] du patron d’Ennahar [chaine de télévision privée] avec un bandeau sur l’œil droit façon pirate et une punchline bien sentie. Un jeune brandissant un drapeau du Mouloudia d’Alger invite la foule à répéter après lui: «Hada echaâb la yourid, Bouteflika we Saïd.»

«Front du Larbinisme national»

Une gigantesque marée humaine déferle, en provenance de la place Audin. Nous nous frayons difficilement un passage dans la foule compacte en zappant entre les pancartes, toutes plus pertinentes les unes que les autres, avec des contenus politiques très élaborés: «Nous exigeons la démission du Président», «Irhalo! (partez), le peuple veut le changement», «Tarahlo yaâni tarahlo», «Système dégage!», «FLN, RND, yetnahaw gaa (il faut les virer tous)», «FLN: Front du Larbinisme National».

Dégagez tous!», «Votre repentance est douteuse amateurs de cachir» [saucisson algérien], «Gang des pilleurs du Club des Pins [station balnéaire haut de gamme], game over», «Non à une conférence nationale illégitime. Oui à une assemblée constituante souveraine», «Lakddar Brahimi [figure historique du système, institué comme diplomate de l’ONU, ayant été contacté pour une possible médiation], Lamamra, si on veut connaître un peuple, il faut écouter sa musique», «Je ne me lasserai pas, chaque vendredi, je suis là», «Où sont les 1000 milliards de dollars ya ouled el aâr!»…

Une jeune fille écrit: «Le changement est difficile au début, compliqué au milieu et magnifique à la fin, il suffit d’y croire.» Un homme se dresse au milieu de la place Audin avec une grande carte qui a la forme de l’Algérie, enchaînée de part en part. Et ce cri de détresse: «Libérez l’Algérie!»

Comme toujours, l’humour n’est jamais loin: «Vente de lots de terrain à Hamdania [lieu d’un projet portuaire où la corruption avait toute sa place], wilaya de Tipasa», dit une pancarte. «Eux, ils ont vendu le pays tout entier, pourquoi on ne vendrait pas des terrains?» sourit le jeune en casquette qui porte cet écriteau immobilier.

Un énorme saucisson est accroché à un arbre avec cette précision: «Fel assima makache el cachir.» Une large banderole montre une benne à ordures avec les têtes des Ouyahia, Bouchareb, Saadani, Ould Abbès… dedans et cette phrase: «Nettoyage général. Non recyclables.» Un homme défile, pour sa part, avec un balai et cette pancarte: «Sortez, on va lâcher de l’eau de Javel.»

«Il y a une ouverture du champ des possibles»

Discussion avec le délicieux Sofiane Baroudi, un jeune militant de gauche lumineux, qui a été de tous les combats et qui a roulé sa bosse dans divers collectifs citoyens, dont le Comité pour la défense des droits des chômeurs.

Analysant cette nouvelle étape, il souligne: «Moi, je pense qu’on est dans une période de décantation où on assiste à une ouverture du champ des possibles. Concrètement, il y a une crise révolutionnaire, et on peut à présent rêver à plein de possibilités. On peut même concevoir un modèle avant-gardiste à l’échelle mondiale. Notre peuple a démontré sa haute conscience et sa volonté de construire quelque chose. Il faut continuer à maintenir la pression. De toute façon, les masses populaires ont déjà choisi de maintenir la pression, jusqu’au moment où il y aura véritablement un résultat qui sera ressenti, c’est-à-dire le jour où ils partiront tous.»

Pour Sofiane, «la représentativité pyramidale est prématurée, à mon avis. Il faut inventer un modèle de représentativité qui parte de la base via les comités populaires, les assemblées générales dans les quartiers. Il faut réactiver la démocratie participative, dans les quartiers, sur les lieux de travail, dans les universités… Il faut commencer à construire de la base. Mais je pense que la question la plus importante actuellement, c’est comment va se configurer une assemblée constituante représentative des aspirations des masses populaires. On est en train de changer de régime, c’est bon, c’est fini!»

Contre l’oubli

Nous croisons à proximité de l’agence Air Algérie le très populaire Amazigh Kateb [auteur-compositeur-chanteur] qui, comme on peut l’imaginer, est très sollicité par ses nombreux fans. Amaz’ vient de sortir une chanson explosive au titre évocateur: Roho! A écouter sans modération. Nous avons aperçu auparavant Safy Boutella [musicien, metter en scène], qui s’est fortement impliqué, lui aussi, dans le combat pour la libération citoyenne.

Nous avons été heureux également de rencontrer notre confrère Saïd Chitour [journaliste] qui a subi les pires sévices lors de la détention injuste dont il a été victime, et qui a duré de juin 2017 à novembre 2018. Cette déferlante humaine pour la dignité et la justice était pour lui une sorte de «thérapie», nous dit-il. C’est sans doute la meilleure des réparations pour tout ce qu’il a enduré.

Pour terminer, il faut rappeler que le 22 mars revêt une symbolique particulière pour beaucoup de manifestants, surtout les plus anciens. Elle rappelle bien sûr les grandes marches contre le terrorisme du 22 mars 1993 et du 22 mars 1994. L’association Ajouad Algérie Mémoires milite depuis de longues années pour en faire une «Journée nationale contre l’oubli des victimes du terrorisme».

Nazim Mekbel écrivait à ce propos hier, sur sa page Facebook: «Information: 22 Mars journée de la mémoire, est une journée initiée depuis 2011 par le mouvement citoyen Ajouad Algérie Mémoires, afin de commémorer la mémoire des victimes de la décennie noire.» Le fils de Saïd Mekbel précise: «Depuis cette date, des actions ont eu lieu dans différentes villes du pays mais aussi à l’étranger. Plusieurs de ces initiatives ont été bloquées par l’Etat, car en opposition à la loi d’amnistie votée en 2005. Cette année sera la première où nous pourrons célébrer librement la mémoire de nos parents et proches assassinés durant cette décennie noire. Ils sont notre histoire et notre fierté!» (Article publié dans El Watan, en date du 23 mars 2019)

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