lundi
22
avril 2019

A l'encontre

La Brèche

Aménagement du site pour la cérémonie d’investiture de Félix Antoine Tshilombo Tshisekedi au Palais de la Nation à Kinshasa, le 24 janvier, sauf «surprise».

Par Colette Braeckman

Félix Tshisekedi, proclamé vainqueur de l’élection présidentielle par la Cour constitutionnelle, prêtera serment à partir de midi dans un lieu symbolique, le Palais de la Nation à Kinshasa, siège de l’actuelle présidence. C’est là que, le 30 juin 1960, l’indépendance avait été proclamée en présence du roi Baudouin et que le Premier ministre Patrice Lumumba avait prononcé son discours historique.

A 55 ans, ayant vécu une grande partie de sa vie en Belgique dans l’ombre de son père Etienne, Felix Tshisekedi deviendra le cinquième président de la République, prenant le relais de Joseph Kabila qui avait prêté serment le 26 janvier 2001 dans des circonstances dramatiques, l’assassinat de son père Laurent Désiré Kabila qui avait lui-même chassé du pouvoir le président Mobutu dont le règne avait duré 32 ans.

A Kinshasa, depuis la proclamation des résultats par la Cour constitutionnelle, le calme règne et la population, dans son ensemble, paraît se satisfaire d’avoir obtenu l’alternance et de voir un représentant de l’opposition accéder à la charge suprême. A Limete, le fief de la famille Tshisekedi, et dans les quartiers où les ressortissants du Kasaï sont nombreux, la population est en fête depuis dimanche. Ailleurs, on fait son deuil de la défaite de Martin Fayulu, présenté comme le véritable vainqueur du scrutin par les observateurs déployés par l’Eglise catholique.

Jusqu’à présent Martin Fayulu a refusé de reconnaître la victoire de Félix Tshisekedi, qu’il dénonce comme un «putsch électoral» et il s’est auto-proclamé «président élu». Mais en l’absence de vaste mouvement de soutien populaire, ses protestations tombent à plat et la coalition Lamuka – «Réveille-toi!» – qui l’avait porté jusqu’à la compétition finale risque de se fissurer car il ne serait pas étonnant que certains de ses membres fassent tôt ou tard des offres de service au nouveau président.

La prestation de serment et la passation de pouvoir se dérouleront cependant dans une relative discrétion, car les Occidentaux, qui ont de sérieux doutes sur la validité du résultat proclamé, auront une représentation minimale: l’Union européenne, dont le représentant officiel, le Belge Bart Ouvry avait été expulsé la veille des élections, sera représentée par un chargé d’affaires. Quant à la Belgique, elle sera représentée elle aussi par un chargé d’affaires, aucun diplomate n’ayant été renvoyé à Kinshasa depuis le rappel de l’ambassadeur en poste en début d’année. A toutes fins utiles, le dispositif militaire déployé à Kinshasa a été cependant renforcé et des conseils de prudence ont été réitérés aux Belges se trouvant au Congo.

L’Union africaine, dont la médiation proposée par le président Kagame a été prise de vitesse par la proclamation des résultats par la Cour constitutionnelle congolaise, a exprimé, comme l’Union européenne, sa volonté de travailler avec le président Tshisekedi et toutes les parties congolaises. Les Etats-Unis ont eux aussi reconnu, mercredi, le nouveau chef de l’Etat, écartant les inquiétudes exprimées précédemment autour du scrutin.

Sous l’impulsion de l’Afrique du Sud et de plusieurs pays d’Afrique australe, le continent africain a lui aussi reconnu la victoire de Félix Tshisekedi et on observera avec attention le nombre de chefs d’Etat du continent présents à la cérémonie.

Après cet événement lourd de symboles, les «choses sérieuses» commenceront: le nouveau président ne manque pas seulement d’expérience (ce qui peut s’acquérir rapidement), il ne dispose guère de relais au sein de l’armée et des forces de sécurité, n’a aucun contrôle sur les finances et surtout, il ne peut compter sur une majorité de députés à l’Assemblée. Avant même sa prestation de serment, Félix Tshisekedi ou ses proches ont d’ailleurs rencontré des officiels et des généraux issus de l’appareil d’Etat et sécuritaire sur lesquels Joseph Kabila régnait depuis 18 ans.

Dans un premier temps en tout cas, tout indique que le futur Premier ministre devra être issu du Front commun pour le Congo, la vaste coalition mise sur pied autour de Kabila.

Des noms sont cités, comme celui d’Albert Yuma Mulimbi, l’influent patron de la Gecamines [1], mais Vital Kamerhe, le colistier et directeur de campagne de Tshisekedi, qui mena ce dernier à la victoire, affiche aussi beaucoup d’appétit pour ce poste et pourrait encourager des transfuges venant d’autres formations à venir renforcer la Coalition pour le changement – CaCh – regroupée autour du nouveau chef de l’Etat. (Colette Braeckman est grande reporter auprès du quotidien belge Le Soir, tient un blog sur ce site; elle dispose d’une connaissance remarquable sur la RDC et l’ensemble de la région – titre de la Réd. A l’Encontre)

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[1] «La Générale des Carrières et des Mines (Gécamines SA) est une Société Anonyme Unipersonnelle avec Conseil d’Administration (SA) dont la raison principale est la prospection, la recherche et l’exploitation des gisements miniers, le traitement des substances minérales provenant de ces gisements, la transformation des produits issus de ce traitement, la commercialisation et la vente des substances minérales, tant à l’état brut qu’après traitement, et des produits de la transformation», selon la définition de son site. Gécamines est contrôlée à 100% par le capital d’Etat, et donc par ceux qui contrôlent cet «Etat». Son siège est Lubumashi, troisième ville de la RDC et «capitale» ou «chef-lieu» du Haut-Katanga, dont l’histoire a été rythmée par cette «prospérité minière».

Cuivre, zinc et cobalt sont ses principaux produits. Gécamines est entré en conflit en fin 2018 avec Glencore, soit un géant du trading qui a son siège à Baar (canton de Zoug) et un autre à Jersey (Saint Hilier), deux «places» connues pour leur douceur fiscale. Il est vrai que le capital de Glencore est anglo-suisse.

 

Chemaf est propriété à 95% de Shalina Resources et à hauteur de 5% pour le gouvernement de RDC. Shalina: «M. Shiraz Virji, Président du Groupe Shalina. Après avoir appris le métier auprès de son père, il a commencé une carrière réussie comme exportateur d’épices et de bois (!) de Mombasa, au Kenya. En 1971, il s’installe à Londres et ouvre un entrepôt de gros à Willesden, au Royaume-Uni. En 1981, M. Virji, dont la famille est d’origine indienne, est retourné en Inde où il a lancé une entreprise pharmaceutique et commencé à exporter des médicaments génériques au Zaïre, maintenant la République démocratique du Congo (RDC). Il a conçu la ligne de produits génériques de marque Shalina, composée de plus d’une centaine de produits qui sont maintenant commercialisés dans plusieurs pays d’Afrique subsaharienne sous la marque Shalina Healthcare Ltd. En 2001, il a acquis plusieurs concessions minières en RDC et construit les premières installations de traitement de la Chemaf, abréviation de Chemicals of Africa.

M. Virji est le fer de lance de la stratégie de croissance de Shalina Resources, il a plus de 30 ans d’expérience réussie en affaires en RDC. Il est basé en RDC, selon sa présentation. (Réd. A l’Encontre)

 

Le Monde du 4 mai 2017 portait le jugement suivant sur Gécamines: «Depuis le nouveau code minier entré en vigueur au lendemain de l’arrivée au pouvoir de Joseph Kabila, le secteur s’est ouvert aux investissements étrangers. Dépecée, la Gécamines s’est contentée de partenariats souvent opaques avec des sociétés peu scrupuleuses. La richesse minière de l’ex-Katanga se concentre désormais entre les mains d’opérateurs américains, chinois, suisses, kazakhs et de leurs filiales offshore. Elle s’évapore dans de complexes circuits financiers qui mènent aux paradis fiscaux. «Les dirigeants politiques au sommet de l’Etat interviennent dans l’ombre par le jeu du trafic d’influence (…), suivent de près les activités du partenariat et y interfèrent», soulignait dès 2005 un rapport des parlementaires congolais. «Rien n’a changé. Au contraire, les circuits de corruption se sont sophistiqués, déplore aujourd’hui un député de l’opposition qui avait participé à la rédaction du rapport. Kabila et ses amis font avec la Gécamines ce que même Mobutu n’a jamais osé faire.»

Plusieurs transactions douteuses ont récemment été révélées, notamment par l’ONG Global Witness. Comme ce transfert en 2015 de plus de 800 millions d’euros de redevances de la Gécamines vers une société établie aux îles Caïmans et détenue par un homme d’affaires israélien, Dan Gertler.

Ce dernier est un intime du président, Joseph Kabila, qu’il est accusé d’avoir corrompu, ainsi que son entourage, pour faciliter l’obtention de concessions minières à bas prix au fonds d’investissement américain Och-Ziff, selon une enquête de septembre 2016 du gendarme de la Bourse américaine (la SEC). Il est aussi soupçonné d’avoir perçu 70 millions d’euros de la part de l’un de ses partenaires en RDC, le géant anglo-suisse Glencore, destinés à la Gécamines. Glencore vient finalement de débourser près de 500 millions d’euros pour racheter les parts du businessman israélien devenu trop sulfureux.

Dans une jolie villa du centre de Lubumbashi, à une encablure de la résidence présidentielle et du consulat de France, Jacques Kamenga se montre gêné. L’évocation des scandales financiers agace le directeur général de la Gécamines, une fonction qu’il occupe par intérim depuis 2014. Son nom et sa signature figurent sur des documents validant des transferts injustifiés de royalties. Il louvoie, esquive et met un terme à l’entretien.» La société Chemaf, contrôlée par Shalina, occupe depuis lors une position de relief, comme explicité dans la légende accompagnant le cliché de sa présentation ci-dessus. (Réd. A l’Encontre)

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Les dominants, l'euphémisation des termes et la novlangue

George Carlin (1937-2008) était un «humoriste» politique et social qui décortiquait la société capitaliste américaine et éclairait ses principaux traits. Dans ce spectacle donné en 1990, il instruisait le procès de la novlangue qui s'est imposé avec force depuis lors, aussi bien dans la gestion des guerres impérialistes que dans le management des entreprises, pour s'enraciner dans la vie quotidienne. Après la crise des «subprimes», on n'est plus «sans domicile», mais on a choisi un «mobile home» avec le peu d'épargne qui a résisté à la fonte brutale imposée par les banques et les assurances et qui a contraint des propriétaires de petites maisons à s'acheter une caravane de seconde main et de chercher, dans les vastes contrées des Etats-Unis, un nouvel emploi.

George Carlin avait un esprit décapant, donc éliminant les idées superficielles dominantes pour faire ressortir le véritable sens de ce qu'elles ont pour fonction de cacher, de camoufler.

(Réd. A l’Encontre)

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