Débat. Guerre Etats-Unis-Israël-Iran. «Une question de perception de la situation. Relier les besoins immédiats aux revendications politiques»

Près de l’hôtel Serena où se sont déroulées les premières négociations.

Par Yassamine Mather

Le 21 avril, Donald Trump a annoncé que le cessez-le-feu dans la guerre contre l’Iran resterait en vigueur pour le moment. Dans une guerre où la propagande et les perceptions jouent un rôle crucial, les deux camps ont affirmé que l’autre s’affaiblissait. [Voir l’entretien dans Foreign Policy du 22 avril 2026 entre Ravi Agrawal et Karim Sadjadpour qui sera traduit sur le site alencontre.org.]

L’Iran a fait valoir que son refus de participer au deuxième cycle de pourparlers à Islamabad et de négocier sous la pression avait contraint les États-Unis à faire marche arrière. Les États-Unis, en revanche, ont soutenu que l’absence de l’Iran témoignait d’un sentiment de désespoir, affirmant que le blocus [interdiction, sous contrôle de la flotte armée états-uniennes, pour les navires de rejoindre un port iranien ou d’en quitter un] poussait l’Iran vers l’effondrement économique et que la pression militaire des Etats-Unis l’avait déjà gravement affaibli [le Washington Post du 23 avril annonce l’arrivée dans les eaux régionales du troisième porte-avions, le USS George W. Bush, négociations et initiatives militaires s’articulent]. L’Iran a peut-être gagné en termes d’image et de propagande à court terme en refusant de capituler, mais le pays opère toujours à partir d’une position économique et militaire bien plus faible à long terme, comme je l’ai expliqué dans mon article de la semaine dernière [1].

Un consensus s’est dégagé parmi les commentateurs de gauche et une grande partie des médias libéraux et de centre-gauche selon lequel l’Iran est, jusqu’à présent, sorti vainqueur de ce conflit. Cependant, il existe des dangers intrinsèques à avancer une telle affirmation.

Premièrement, ce discours pourrait être exploité par les États-Unis et Israël pour justifier de nouvelles actions militaires plus agressives. Deuxièmement, qualifier la situation actuelle de «victoire» est absurde. Si la résistance obstinée du gouvernement iranien est notable, les infrastructures du pays sont en ruines: usines, ponts, hôpitaux et universités ont été systématiquement détruits. Selon certaines estimations, plus de 15 millions d’emplois auraient été perdus en raison des campagnes de bombardements. Par conséquent, malgré ses déclarations publiques, les dirigeants iraniens souhaitent désespérément que le cessez-le-feu tienne. Pendant ce temps, Washington est confronté à une frustration croissante: avec la fermeture du détroit d’Ormuz et les appels états-uniens au «changement de régime» qui s’avèrent n’être que de pure rhétorique, la guerre devient de plus en plus impopulaire, alors que les prix du pétrole sur le marché intérieur s’envolent. Le président des Etats-Unis se trouve désormais soumis à une pression immense [taux d’approbation de 33% selon les sondages], tant sur le plan interne qu’international.

Par conséquent, une grande partie des déclarations de Trump – concernant le blocus des ports iraniens et l’avenir des négociations – doit être comprise dans le contexte de son impact mondial. De nombreux économistes suggèrent même que, compte tenu de la situation actuelle, il est surprenant que le prix du pétrole ne soit pas plus élevé et que les marchés n’aient pas chuté davantage.

Les deux parties avaient donc de bonnes raisons de maintenir le cessez-le-feu; toutefois, il est bien moins probable que les négociations entre les États-Unis et l’Iran aboutissent à une conclusion positive. À la suite de l’échec du premier cycle de négociations, JD Vance, le vice-président des Etats-Unis, a affirmé que les pourparlers avaient échoué parce que l’Iran «veut des armes nucléaires». Cela est manifestement faux, et la délégation iranienne a longuement répondu en déclarant: «Oui, nous avons enrichi de l’uranium, et l’[Agence internationale de l’énergie atomique] le sait. Oui, des niveaux d’enrichissement plus élevés facilitent la fabrication d’une bombe, mais nous ne suivons pas cette voie.» L’Iran a également fait part de sa volonté de discuter d’une suspension de l’enrichissement d’uranium. D’après ce que je peux en juger, l’Iran propose un délai plus court pour cette suspension – peut-être cinq ans –, tandis que les États-Unis demandent une suspension de 20 ans. Il existe manifestement un fossé important entre les deux côtés.

Il existe également des propositions concernant l’uranium enrichi. Une idée consiste à transférer les stocks iraniens vers un pays tiers – un concept qui avait été discuté avant la guerre. Cependant, il n’existe pas de solution facile ou simple en raison des risques encourus. L’Iran avait proposé d’envoyer ses stocks vers un pays ami; toutefois, les États-Unis ne sont pas d’accord avec le pays que l’Iran a en tête, et les négociateurs n’ont pas encore trouvé de solution.

En ce qui concerne le transport maritime et le détroit d’Ormuz, avant la guerre entre les États-Unis/Israël et l’Iran, 120 navires en moyenne empruntaient cette voie navigable chaque jour. Pendant le cessez-le-feu, ce nombre reste très faible. En moyenne, seuls 12 navires ont franchi le détroit d’Ormuz chaque jour, ce qui a eu des répercussions non seulement sur le prix du pétrole, mais aussi sur de nombreuses autres matières premières, notamment les engrais, l’hélium [important pour les puces électroniques], etc. – tout cela affectant le prix des denrées alimentaires, des ordinateurs, des téléphones portables…

Sur le plan politique, on peut affirmer qu’Israël ne maîtrise pas totalement la situation pour l’instant. Aux États-Unis, même parmi les républicains, certains se demandent s’ils ne se sont pas trop appuyés sur Benyamin Netanyahou et s’il était judicieux d’entrer en guerre. Il est également clair que les États-Unis ont poussé Israël à entamer des pourparlers avec le Liban et ont imposé le cessez-le-feu. À cet égard, la dynamique des relations américano-israéliennes est en train de changer.

Politique intérieure

En Iran, le gouvernement encourage l’idée que l’Iran a «gagné la guerre»; cependant, nombreux sont ceux qui soulignent les dangers d’une telle perception. On craint qu’une surestimation de la position du pays ne conduise à une situation similaire à la victoire de Khorramshahr [en mai 1982 ville libérée après sa conquête par l’Irak en 1980] pendant la guerre Iran-Irak. Après la reprise de la ville par l’Iran, il y avait une opportunité de mettre fin à la guerre, mais le régime a décidé de la poursuivre, ce qui a conduit à un dénouement bien pire par la suite. Il existe un risque de répéter cette erreur.

Malgré ce que l’on entend souvent dire en Occident, il semble exister une unité considérable au sein des factions du régime iranien. Le ministre des Affaires étrangères [Abbas Araghtchi] semble exercer une influence significative, même si d’autres sont plus visibles sur la scène publique. Des spéculations circulent également dans les milieux universitaires au sujet d’une nouvelle génération plus pragmatique au sein de la direction du Corps des gardiens de la révolution islamique. Certains affirment que cela se manifeste dans des initiatives diplomatiques, telles que les pourparlers directs au Pakistan. Toutefois, il s’agit en grande partie de spéculations, voire de vœux pieux.

En ce qui concerne la poursuite de la guerre, l’épuisement de la population constitue une contrainte importante. Le niveau de soutien interne dont bénéficie le gouvernement pourrait ne pas durer indéfiniment. La situation économique empire de jour en jour. Selon des rapports établis en lien avec l’ONU, à la mi-mars, on estimait qu’entre 600’000 et un million de foyers (jusqu’à 3,2 millions de personnes) avaient été temporairement déplacés à l’intérieur de l’Iran, beaucoup quittant Téhéran et d’autres grandes villes pour se rendre dans les provinces du nord et les zones rurales.

Le gouvernement a ouvert des centres d’accueil publics et proposé des solutions de logement alternatives aux personnes quittant les zones urbaines ou dont les habitations ont été détruites ou gravement endommagées (les familles, les réseaux informels et les ressources personnelles jouent un rôle significatif, il ne s’agit donc pas d’un système national d’hébergement pleinement développé). Le gouvernement fournit des rations alimentaires, principalement par le biais de son programme de coupons électroniques [2], destiné aux ménages à faibles revenus plutôt qu’à l’ensemble de la population. Selon des rapports officiels et semi-officiels récents, le programme a été financé par phases pour les personnes aux revenus les plus faibles, ainsi que pour les ménages pris en charge par des organismes d’aide tels que le Comité de secours de l’imam Khomeini [créée en mars 1979] et l’Organisation nationale de protection sociale.

En mars et début avril 2026, alors que les frappes israéliennes et américaines visaient des cibles militaires et des infrastructures, de hauts responsables ont lancé des appels officiels aux citoyens pour qu’ils maintiennent une «présence écrasante» dans les rues. Ces appels comportent deux aspects. Les détracteurs accusent le gouvernement d’utiliser les civils comme boucliers humains. Pour les partisans de la République islamique, cette présence témoigne d’une ferveur nationaliste et renforce ainsi la légitimité du régime – en projetant au monde une image d’unité nationale et de soutien populaire, contredisant ainsi le discours sur l’effondrement interne.

Tactiques de la gauche

Au sein de la gauche iranienne, de nouveaux débats ont lieu sur les tactiques à adopter. Comme on pouvait s’y attendre, de nombreuses voix à l’extérieur de l’Iran ont appelé à la formation de conseils ouvriers ou de «soviets»; d’autres, à l’intérieur du pays, ont souligné les limites de telles propositions. Sur le site web Naghd-e Eghtesad Siasi [site de gauche animé par deux économistes: la seconde partie de la contribution de Yassamine Mather se structure dans un échange-débat avec un article de ce site], un article pose la question suivante: comment peut-on s’attendre à ce que les citoyens mettent en place des «conseils» en temps de guerre, alors que la vie quotidienne et les liens sociaux sont profondément perturbés? L’article commence par critiquer un appel largement relayé sur les réseaux sociaux encourageant les gens à former des conseils locaux (dans les quartiers, sur les lieux de travail, etc.). L’auteur soutient que, si cette idée reflète un besoin réel et important, elle néglige les dures réalités de la guerre.

L’argument central de l’article est que, bien que la solidarité soit essentielle en temps de crise, elle ne peut pas simplement être créée par le biais de grandes structures formelles (telles que des conseils). Elle doit au contraire émerger des relations sociales existantes à petite échelle et des gestes quotidiens de bienveillance, ajoutant que la guerre détruit non seulement les infrastructures physiques, mais aussi les infrastructures sociales – écoles, lieux de travail, espaces publics et réseaux de communication. Les perturbations d’Internet et les déplacements de population affaiblissent tous la capacité de communication. La vie urbaine manque déjà de liens de voisinage solides, et de nombreuses personnes sont également éloignées de leurs réseaux familiaux.

De ce fait, les appels à une action collective organisée à grande échelle peuvent s’avérer irréalistes dans les conditions actuelles. L’auteur soutient que la solidarité a tendance à émerger de petits réseaux existants: amis, collègues, camarades de classe et groupes informels de confiance.

Ces «micro-réseaux» peuvent partager des ressources, apporter un soutien émotionnel et échanger des informations, contribuant ainsi à la sécurité et à l’hébergement. L’idée centrale est qu’une confiance réelle existe déjà au sein de ces petits cercles, ce qui les rend plus efficaces que des structures nouvellement créées en période de crise. L’auteur introduit la notion de «politique préfigurative»: les gens n’attendent pas qu’une société meilleure soit créée plus tard – ils commencent dès maintenant à mettre en pratique ses valeurs dans leur vie quotidienne. Les petits gestes de coopération et d’entraide ne sont pas seulement des stratégies de survie: ce sont des formes précoces de vie démocratique et collective.

L’article souligne que la solidarité est politique. S’appuyant sur la théorie de l’«éthique de la solidarité», il soutient que le fonctionnement des sociétés dépend de réseaux de solidarité mutuelle. En l’absence d’institutions étatiques fiables, ce sont les personnes elles-mêmes qui maintiennent la vie sociale. Ces actes permettront d’éviter l’isolement social, de préserver la confiance et la coopération, tout en servant de terrain d’entraînement pour une future société démocratique (républicaine).

Cet article soulève des points valables. Cependant, en déplaçant l’accent de la lutte politique collective vers la solidarité quotidienne et l’entraide, bien que celles-ci soient réelles et nécessaires en temps de guerre, on risque de naturaliser la crise au lieu de s’attaquer à ses causes (pouvoir d’État, relations de classe, impérialisme, accumulation du capital). Dans certaines parties du texte, l’auteur réduit la politique à un comportement éthique («prise en charge», «responsabilité», «veiller les uns sur les autres»), mais il n’est pas fait mention du fait qu’en fin de compte, une lutte organisée pour le pouvoir et les ressources sera nécessaire. En d’autres termes, nous ne pouvons pas transformer la solidarité en une pratique morale, détachée du conflit de classe.

Il est juste de critiquer la fétichisation des «shoras» (conseils) par certains secteurs de la gauche iranienne. Cependant, l’auteur remplace l’appel aux conseils par une autre forme d’abstraction: les petits réseaux, semble-t-il, produisent des espaces intrinsèquement progressistes. Mais la question clé n’est pas la forme sous laquelle les gens s’organisent, mais quelle politique régit cette organisation.

Sans contenu politique, les groupes de quartier, les réseaux informels et les conseils resteront purement défensifs, locaux et limités. La question cruciale demeure donc: quelles revendications ces réseaux devraient-ils faire valoir? Pour certaines franges de la gauche en Iran, il est devenu à la mode de parler du «peuple», de la «société» et de l’«entraide» en termes généraux, alors que la réalité est que la société est divisée en classes aux intérêts antagonistes. En fait, la guerre intensifiel’exploitation, le profit et les inégalités. Ainsi, ne pas mentionner les capitalistes, les élites étatiques et les profiteurs de guerre donne l’impression que la crise actuelle est une condition humaine partagée, plutôt qu’une réalité structurée par les classes.

Solidarité politique

À cet égard, la solidarité doit s’articuler politiquement à travers des revendications, et non se limiter à la pratique de l’entraide. Au lieu de restreindre l’action au partage des ressources, au soutien émotionnel et à la coopération informelle, une perspective révolutionnaire devrait promouvoir des revendications collectives et la confrontation. Par exemple:

  • L’expropriation du capital privé impliqué dans le profit de guerre.
  • La saisie et la redistribution des biens et ressources thésaurisés.
  • Le contrôle des systèmes de distribution par les travailleurs et les travailleuses, ainsi que les collectivités.
  • La poursuite des fonctionnaires corrompus et des profiteurs.
  • L’ouverture pour un contrôle public de tous les livres de comptes et de toutes les chaînes d’approvisionnement.
  • La formation de milices populaires armées pour l’autodéfense, indépendantes de l’État.

Ces revendications transforment la solidarité, qui passe de la simple gestion de la crise à la remise en cause des structures qui la produisent.

Par contre, les réseaux axés strictement sur l’entraide et la prise en charge mutuelle risquent de compenser les défaillances de l’État, réduire la pression sur la classe dirigeante et contribuer involontairement à stabiliser l’ordre existant en période de crise.

En ce sens, une solidarité dépourvue d’orientation politique peut finir par servir le système auquel il faut s’opposer. Nous ne devons donc pas rejeter la solidarité à petite échelle, mais la repolitiser. Partir des réseaux existants, certes, mais les organiser consciemment selon des lignes de classe et relier les besoins immédiats (nourriture, logement, sécurité) aux revendications politiques. Passer de l’entraide à l’organisation collective, puis à la lutte politique [3].

L’objectif n’est pas seulement que «personne ne soit laissé seul», mais que «personne ne soit exploité» – et que le système qui produit cette exploitation soit renversé. (Article publié sur le site Weekly Workers le 23 avril 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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  1. «Deux positions inconciliables» Weekly Worker, 16 avril: weeklyworker.co.uk/worker/1581/two-irreconcilable-positions.
  2. kalabarg-e electroniki est un programme d’aide gouvernemental en Iran dans le cadre duquel, au lieu de verser des aides en espèces, un crédit est crédité sur les comptes des chefs de famille afin qu’ils puissent l’utiliser pour acheter des produits de première nécessité (tels que du riz, de l’huile, de la viande, etc.) dans des magasins désignés. (Réd. A l’Encontre)
  3. Le centre de gravité de la contribution-débat de Yassamine Mather aboutit à ne pas souligner l’importance dans cette période de guerre des revendications démocratiques concernant les arrestations qui se multiplient, la peine de mort, la libération de milliers de prisonniers politiques, etc. Revendications qui sont en lien avec la convergence de forces aptes à développer une alternative socialisante au régime. (Réd. A l’Encontre)

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