A propos de trois concepts, à l’occasion de l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!»

20 octobre 1974, vote sur l’Initiative populaire «contre l’emprise étrangère et le surpeuplement de la Suisse». Une double continuité dans l’argumentation…

Par Charles-André Udry

A l’occasion de la campagne contre l’initiative «10 millions» de l’UDC – outre les contributions démontant l’argumentation de l’UDC ainsi que l’orientation du mouvement syndical et de la gauche gouvernementale marquée par une «unité nationale» affirmée avec les organisations patronales – des échanges ont eu lieu portant sur les concepts (c’est-à-dire une conception de la réalité) de racisme d’Etat, d’Etat raciste et de xénophobie institutionnelle. D’une manière certes ramassée, il est peut-être utile de préciser les contenus de ces trois concepts et les racines historiques de la xénophobie institutionnelle helvétique.

1. Le racisme d’Etat est un concept qui vient, en grande partie, de Michel Foucault dans son cours sur la «biopolitique» (voir son ouvrage Il faut défendre la société, 1976).

Le racisme d’Etat renvoie à une situation où l’Etat va être amené, au nom de «la défense de la société», de la population «originelle» de cette société, à prendre en charge ou à intervenir dans un nombre croissant d’aspects de la vie: l’hygiène publique, la sexualité, les mariages interraciaux (ou dits interraciaux), etc. Cela afin de «préserver» la population d’une «corruption raciale» qui peut être incarnée soit par des races étrangères (Noirs, Arabes, Indiens aux Etats-Unis, puis les anciens esclaves noirs…), soit par des populations blanches, ou considérées comme telles: les Juifs. Cela concernait, entre autres en Suisse, aussi les Roms, les Tziganes, les Yéniches qui ne sont pas «blanchis». Ces «figures» vont évoluer dans une certaine classification propre au racisme d’Etat.

Dès lors, une des questions clés du racisme d’Etat est la mixophobie, c’est-à-dire le métissage, pensé au plus haut point comme une possible corruption des races «supérieures». D’où les dispositifs de séparation mis en place, de discriminations de ce qui est considéré comme des «races inférieures»: au plan juridique, symbolique, spatial (ghetto, quartiers réservés, places réservées à des dits nomades)…

Pour ce qui a trait au racisme d’Etat (en Suisse) par rapport aux Juifs, aux Tsiganes/Roms/Yéniches avant et durant la Seconde Guerre mondiale, on peut se référer à l’ouvrage de Daniel Bourgeois, La Suisse et le Troisième Reich. Milieux d’affaires, politique étrangère, antisémitisme, Ed. Page 2, 1998, en particulier la IVe partie, «Politique d’asile et antisémitisme», et à l’ouvrage de Thomas Huonker et Regula Ludi, Roms, Sintis et Yéniches. La «politique tsigane» suisse à l’époque du national-socialisme, Ed. Page 2, 2009. L’histoire de cette période, entre autres des années 1930 jusqu’à la fin de Seconde Guerre mondiale, reste largement gommée – après une brève mise à jour dans la seconde partie des années 1990. Toutefois, a été encore plus camouflée la réalité de la continuité entre les années 1930 et la période d’après-guerre, pour ce qui est de courants d’extrême droite et de leurs porte-parole, voisinant parfois de très près la droite gouvernementale. Le plus souvent, par exemple, il est «oublié» que le James Schwarzenbach des années 1960 avait été actif dans le Front national des années 1930.

Dans les années 1945-début des années 1950, les traductions d’un racisme d’Etat – au-delà de leurs nuances – s’expriment, par exemple, lors des contrôles sanitaires, en particulier leurs modalités, aux frontières. Ils sont justifiés officiellement par la crainte déclarée des épidémies propres aux déplacements forcés de millions de personnes – entre autres celles sorties des divers camps qui avaient été invisibilisés par les institutions gouvernementales, pourtant au courant au plus tard en 1942. La déclinaison de la mixophobie – en tant qu’éléments allogènes ne pouvant pas être «assimilés» à la «suissité» – va de la caricature de «l’Italien du Sud qui ne se douche pas avant de se coucher», qui restera saisonnier n’ayant pas accès au regroupement familial, à l’image de «l’hydre tamoul» qui était censée alimenter le marché de la drogue.

Affiche de l’UDC-SVP en 2009.

L’entretien de ce racisme d’Etat est assuré par diverses initiatives de l’UDC – le plus grand parti de Suisse et parti gouvernemental, membre du «collège fédéral» – sur les minarets, la burqa, les «étrangers criminels»… avec leurs représentations graphiques dont le style est jumeau de celui de l’extrême droite des années 1930. Ici, le racisme d’Etat, oscille entre la dimension «socio-culturelle» et des innuendos se situant à la limite du «racisme biologique». L’affiche électorale de l’UDC-SVP à Glaris en 2009 – «Maria statt Scharia!», «Maria au lieu de Charia» – présente le visage d’une femme blonde à la peau blanche souriante à côté d’une femme au visage de couleur sombre portant une burqa avec un grillage: pour expliciter le contraste absolu entre la citoyenne suisse et une femme appartenant à une ethnie non européenne de religion musulmane. Les campagnes contre les demandeurs d’asile menaçant la suissité (un potentiel «grand remplacement») se structurent selon la même matrice. L’atmosphère politique créée par ces campagnes électorales et référendaires étaye des pratiques telles que le contrôle policier au faciès – illustré, par exemple, par l’imagerie des échanges WhatsApp de dizaines de policiers du canton de Vaud – qui constitue de même une autre facette d’un racisme d’Etat.

Sous l’impulsion de l’UDC et de ses réseaux médiatiques, cet ensemble conforte la dérive ponctuelle de la xénophobie institutionnelle avec ses décisions (voir plus bas) vers un refrain qui se mélange parfois avec des leitmotivs de racisme d’Etat. Sur la durée, on constate une intégration d’éléments du discours radical d’extrême droite dans le discours officiel, autrement dit celui d’un conglomérat allant de l’UDC au PRD-PLR jusqu’au PDC-Le Centre, avec des relais médiatiques.

2. Etat raciste: Il s’agit ici d’un Etat comme l’Etat nazi, qui reprend dans ses théories l’ensemble des conceptions prétendues scientifiques sur le racisme: allant d’Arthur de Gobineau – Essai sur l’inégalité des races humaines datant de 1853-55 – à des ouvrages tels que ceux de Hans F.K. Günther qui, en 1922, produisait une raciologie du peuple allemand dans Rassenkunde des deutschen Volkes, ouvrage où sont développées les prétendues «qualités spirituelles de la race aryenne ou nordique». Ce qui aboutira, au plan juridique, aux trois Lois de Nuremberg: la Reichsflaggengesetz(loi sur le drapeau du Reich); la Reichsbürgergesetz (loi sur la citoyenneté du Reich); la Gesetz zum Schutze des deutschen Blutes und der deutschen Ehre (loi sur la protection du sang allemand et de l’honneur allemand)! La «communauté» est fondée sur la race, l’«individu» n’existe plus (avec ses droits), la «communauté raciale» prédomine et doit «être protégée». Ce qui constitue un des éléments qui étaye la mise en pratique du génocide des Juifs (Shoah) et des Tziganes. Ce qui justifie de même l’élimination des «handicapés» pour «soigner» le «corps sain de la communauté» (Aktion T4).

[Voir sur cette période l’excellent Abécédaire de Johann Chapoutot diffusé sur la chaîne YouTube de Blast: dont voici un des épisodes]

Une partie des élaborations nazies, sur ce terrain, reprennent des thématiques propres au colonialisme du XIXe siècle (et d’avant) qui avait multiplié les «élaborations» religieuses, historiques, juridiques, y compris médicales, pour faire de la race le fondement du droit, de la «loi du sang» comme une loi de la nature justifiant les guerres, des déportations, l’esclavage, le travail forcé, et des pratiques génocidaires. Trop souvent est omise l’évocation du génocide, entre 1904 et 1911, des Hereros et des Namas par le colonialisme allemand dans la Deutsch-Südwestafrika, sous la direction du général Lothar von Trotha, qui «a mené à bien» la répression conduite initialement par les colons face à une résistance de la population «autochtone».

On retrouve dans l’Afrique du Sud et la Namibie un Etat raciste, formalisé avec la mise en place de l’apartheid (séparation, mise à part) à partir de 1948, avec son prolongement en Rhodésie. Cette formalisation en Afrique du Sud s’appuyait sur toute une politique antérieure de ségrégation raciale remontant au XVIIe siècle: fondation de la colonie du Cap par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Cette formalisation «juridique» (qui ne doit pas être sous-estimée dans le processus de domination et d’oppression) rendait plus stricts sur tous les plans (politique, économique, social, culturel, habitat) les privilèges de la population blanche face aux groupes dits de couleur: Noirs, Indiens, Coloureds.

Il y a des parties géographiques contrôlées par un Etat où règne une dimension d’Etat raciste, de facto assumée: Ouïghours dans la région autonome du Xinjang en Chine; ou encore les Rohingyas dans le nord de l’Etat d’Arakan dans l’ouest de la Birmanie.

3. La xénophobie institutionnelle, avec ses évolutions. Pour comprendre, même de façon résumée, la xénophobie et son institutionnalisation en Suisse, il faut mettre ensemble trois éléments:

1° Les rapports entre le capitalisme suisse et l’Etat helvétique face à son voisinage proche, impérialiste, au XIXe siècle et, dès lors, l’élaboration du narratif développé par la bourgeoisie portant sur «l’exceptionnalité historico-helvétique».

2° Les chocs historiques qui vont de la Première Guerre mondiale à la grève générale de 1918 avec une grande crainte de la classe dominante. Une crainte proclamée avec une tonalité portant l’origine du « chaos», nourri par des «éléments extérieurs subversifs» (Révolution russe, puis Révolution allemande, avec son impact sur une radicalisation momentanée d’une fraction de la gauche du PSS). Cette crainte, montée en épingle, débouche sur des réorganisations-réalignements des forces politiques et institutionnelles, avec un effort en direction des «élites» (organisations étudiantes nationalistes qui forgent des cadres politiques conjointement à une dimension de gradés militaires).

3°La gestion de l’armée de réserve industrielle à l’échelle nationale et dans ses dimensions de choix sélectifs et de statuts instaurés pour les fractions captées dans les pays voisins. Les évolutions des conjonctures économiques qui marquent les modalités de la gestion de cette «armée de réserve industrielle» extérieure: l’immigration de travail. Elle se retrouve actuellement en débat avec les «accords de libre circulation» avec l’Union européenne, et les «clauses de réserve», qui font écho à l’initiative de l’UDC «Pas de Suisse à 10 millions!».

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Dans la foulée de l’unification allemande, qui intervient après la guerre de 1870, et configure sa puissance, la classe dominante helvétique, dans ses diverses composantes, y compris cantonales et pas seulement sectorielles, va être portée – contrainte d’une certaine façon – à mettre en place un récit nationaliste constitutif dont la métaphore la plus répandue est celle de la fête nationale du 1er Août, créée en 1891. Cette fête nationale est censée célébrer la fondation de l’Helvétie en renvoyant aux pactes fédéraux de 1291. D’autres dates avaient été invoquées antérieurement, ce qui révèle l’aspect arbitraire en termes de datation de ce symbolisme. La fête du 1er Août s’est installée dès 1899 par un acte du pouvoir central en direction des cantons. La spécificité de cette fête nationale, c’est que les Suisses salarié·e·s et autres travaillaient ce jour-là, une forme d’affirmation d’une unité nationale qui exclut tout antagonisme entre classes et établit la convention du «Suisse travailleur». Ce fut la règle jusqu’en 1993. Depuis lors, c’est un jour férié.

Le thème de Guillaume Tell comme incarnation d’un citoyen combattant se spécifie aussi dès 1891-1899, avec la valorisation de mythes fondateurs et un effort par les classes dominantes et leurs institutions de les ancrer parmi les citoyens par un ensemble d’instruments et d’actes. Parmi ces mythes, «l’esprit du Grüli» s’installe comme un «lieu de mémoire historique» estampillé par le «rapport du Grütli» du Général Guisan de juillet 1940. Les remises en cause – au cours des années 1970 – d’aspects de cette mythification et mystification historique n’ont pas remisé au placard le «récit patriotique» revalorisé par l’UDC… et ses hallebardes actuelles qui protègent une suissitude qui exige une défense permanente face aux multiples «dangers extérieurs».

Cette dimension d’unité nationale affirmée face aux facteurs exogènes – force de l’Allemagne, entre autres, montée des nationalismes en Europe et conflits inter-impérialistes – renvoie aussi à un facteur endogène: la montée du mouvement ouvrier syndical et politique marquée par la création du Parti socialiste suisse en 1888 et de l’Union syndicale suisse en 1880. Il faut donc comprendre le récit national comme une dimension de la politique et de l’idéologie de la classe dominante (dans ses diverses fractions) qui édifie la représentation de la Suisse et de la figure du «Suisse» et ce qui est fonctionnel par rapport aux diverses facettes d’une xénophobie construite.

Est de même mis entre parenthèses le processus complexe de constitution d’une fusion confédérative (puis fédérative) d’intérêts établis entre les classes dirigeantes des Etats cantonaux, avec des rapports de forces qui marquent cette dynamique de long terme, tout en maintenant un principe de subsidiarité fonctionnel aux noyaux dirigeants dominants.

L’extériorité à la Première Guerre mondiale (confirmée lors de la Seconde) va renforcer à la fois l’exceptionnalité helvétique, la politique de défense nationale, avec ce que cela représente en termes de mobilisation de la population: service militaire de milice, cours de répétition, défense civile, etc. En 1935, le PS va adhérer à la politique de Défense nationale. Cela est conjoint à la signature de la Paix du travail en juillet 1937 entre les syndicats et le patronat de l’industrie métallurgique et des machines. Cette dernière craignait et ressentait la concurrence de l’industrie de l’Allemagne nazifiée qui avait décimé et «neutralisé» le mouvement ouvrier. Cette Paix du travail validant «l’unité d’intérêts entre classes» – placée sous le logo du «partenariat social», une forme de «neutralisation» – s’installa en termes de propagande diffusée par la classe dirigeante comme un acte qui consolidait l’unité nationale. Elle a d’ailleurs été présentée par les institutions dominantes au moyen d’une métaphore historique: le Pacte ou Convenant de Stans de 1481. Autrement dit un accord négocié entre cantons urbains et campagnards pour réaffirmer la «cohésion de la Confédération» (sous la houlette de Nicolas de Flue).

Dans la foulée de la Première Guerre mondiale, la grève générale de 1918 va stimuler dans les cercles bourgeois et patronaux une triple initiative: procès du comité d’Olten en 1919 contre les qualifiés dirigeants de la grève générale, procès devant une justice militaire car aucun acte commis par les accusés ne relevait du droit civil, ce qui illustre la détermination bourgeoise face à la classe laborieuse et à ses organisations; mise en place d’une police politique contre les forces militantes de gauche, que ce soit des citoyens et citoyennes suisses ou des immigrés; loi fédérale de 1931 sur le séjour et l’établissement des étrangers avec une liaison aux exigences des besoins de l’économie.

Cette dimension anti-syndicale, anti-socialiste, etc. est un aspect de la xénophobie institutionnelle, pour le contrôle des facettes internes et externes pouvant faire obstacle à un fonctionnement sans droits des membres de l’armée de réserve industrielle (liée à la surpopulation relative propre au développement capitaliste) partie prenante du prolétariat résidant en Suisse ou émigrant en Suisse venant initialement des pays européens.

Le thème de «surpopulation étrangère» (Überfremdung) va surgir pour la première fois en 1939 et figurera dans les tableaux statistiques de l’Exposition nationale de cette année-là. Dès le début des années 1960 ressurgit le thème de l’Überfremdung, et affirmera sa permanence au-delà des contextes politiques immédiats. En 1961, les Démocrates suisses, sous la houlette du Zurichois Fritz Meier, lancent la thématique de la Nationale Aktion gegen Überfremdung von Volk und Heimat (Action nationale contre la surpopulation étrangère). En 1964, le Conseil fédéral délègue à une commission d’experts une étude sur le «danger de la surpopulation étrangère»: un tampon officiel est apposé. Dès 1965-1967, divers tests préparent le terrain pour le lancement de l’initiative Schwarzenbach («contre l’emprise étrangère») qui est déposée en mai 1969 et sera rejetée à 54% en juin 1970. Si la seconde de 1974 («Pour la protection de la Suisse) sera rejetée en 1977 à 70,5%, par contre l’initiative «Être solidaires en faveur d’une nouvelle politique à l’égard des étrangers» déposée en 1977 est rejetée par 83,8% des votes. Or les Colonies libres italiennes (CLI) s’étaient engagées dans cette initiative. Leurs liens avec le Parti communiste italien leur avaient d’ailleurs valu, antérieurement, des milliers d’expulsions de la Suisse de leurs membres: une des dimensions de l’activité de la police politique et de la police des étrangers, coordonnées.

Une simple énumération de l’ensemble des initiatives et référendums depuis les années 1970 illustrerait à elle seule la permanence politique de cet instrument d’une fraction des forces politiques de droite qui imposent, comme déjà dit, leurs thèmes et décisions légales, administratives. L’initiative «Pas de Suisse à 10 millions!» n’est pas une pièce rapportée accidentelle. Cela aurait dû susciter la réflexion de la gauche pour adopter un angle de campagne fondé sur les droits de l’ensemble des salarié·e·s, en particulier des droits dans le domaine du travail et des activités syndicales.

Dans le contexte particulier du capitalisme suisse à la sortie de la Seconde Guerre mondiale seront consolidées des dimensions de la xénophobie institutionnelle. L’appareil de production suisse a pleinement fonctionné durant la Seconde Guerre mondiale et il était prêt à fonctionner pour la «reconstruction de l’Europe», et y compris pour une relance des investissements dans certains pays du dit tiers-monde, que ce soit par exemple l’Argentine, le Chili ou le Brésil… où se trouvait d’ailleurs une émigration helvétique datant du XIXe siècle et de l’entre-deux-guerres et qui va servir de relais.

Le capitalisme suisse pouvait dès lors – après avoir neutralisé la situation sociale et politique interne (Paix du travail maintenue et entrée du PS dans le Conseil fédéral en fin 1943) – faire appel à «la main-d’œuvre étrangère» en nombre. Elle était des plus disponibles étant donné l’état désastreux des structures productives en Italie, en Allemagne, en France, en Espagne, etc. Il fallait la diriger en termes sectoriels (prioritairement infrastructures: routes, barrages, logements, et industrie) et organise sa régulation selon les exigences de la conjoncture économique. Ce qui impliquait et implique des relations étroites entre le type de permis de séjour et le type d’emplois. On ne peut pas faire ici l’histoire de ces évolutions.

Cela va se complexifier, après la première récession des pays capitalistes européens de 1973-74 (renvoi massif de secteurs de travailleurs italiens, espagnols, portugais dans «leur» pays en 1974-75), la relance économique qui suit, puis la crise des économies du dit tiers-monde (crise de la dette) en 1981-82 qui va déboucher sur des négociations «pénibles» (refus de l’adhésion à l’EEE en 1992) en faveur d’accords de libre circulation de la main-d’œuvre à l’échelle européenne qui aboutiront en 2000. L’approfondissement des crises des pays du Sud, des guerres impérialistes, de la crise climatique, etc. va élargir le cercle des migrant·e·s extra-européens, migration qui se combine avec les demandeurs d’asile. Ce qui donne des traits nouveaux à la xénophobie institutionnelle consolidée avec le chapitre du droit d’asile, ou du non-droit d’asile.

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En conclusion, c’est sur ces trois piliers que se développe une machinerie discriminatoire qui cherche à faciliter le contrôle et la régulation de l’armée de réserve industrielle qui se concrétise sous la forme accentuée de flux migratoires.

Les contrôles et statuts pesant sur les migrant·e·s avec la fragilisation qui en découle sur leur statut de salarié se répercutent non seulement sur les chômeurs non migrants (avec passeport suisse ou résidants), mais sur l’ensemble du salariat, avec évidemment des degrés différents. En effet, il faut lier cette machinerie de xénophobie institutionnelle à la grande faiblesse des droits syndicaux et au semi-vide de la loi sur le travail qui aboutissent à dégrader les rapports de forces entre patronat et salariat, en faveur du premier.

Synthétiquement on peut tenter de résumer l’ensemble ainsi: la xénophobie institutionnelle, avec des dérapages racistes (voir les orientations de l’UDC, parti gouvernemental donnant une coloration de racisme d’Etat), infuse des facteurs institutionnels de division accrue au sein du salariat. Elle s’articule avec la politique de paix du travail, «spécificité helvétique», qui a une coloration nationaliste car présentée comme à l’origine de la «prospérité économique», ce qui gomme sur le terrain politique et idéologique les rapports sociaux d’exploitation propres au système capitaliste. Ces deux éléments trouvent un prolongement dans la construction en permanence revalorisée du «consensus politique» et de la «collégialité gouvernementale». Ce qui implique, à la différence des «autres pays concurrents», qu’existe une stabilité quasi naturelle en Suisse, origine aussi de la prospérité, autrement dit de la prévisibilité accrue pour les investissements (productifs et financiers) et leur rentabilité, dans un contexte international bien moins prévisible.

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Il faut avoir à l’esprit l’aspect performatif de la politique de paix du travail. Plus concrètement, une majorité de migrant·e·s et y compris de salarié·e·s suisse croient (on leur fait croire, dès le contrat de travail individuel dans le secteur privé avec ses secrets plus ou moins explicites concernant le salaire) que l’action de grève est interdite ou à la limite de la légalité. Cette dimension performative fonctionne aussi dans un jeu dialectique: les éléments dominants des forces syndicales et de la gauche gouvernementale invoquent «les rapports de forces» – dont elles considèrent ne pas être un élément historiquement constitutif par leur orientation et inaction – pour justifier leur fatalisme ou alors leur initiative à l’image de celle qui a abouti à une unité salariat-patronat – placée sous leurs emblèmes organisationnels, de l’USAM à l’USS, du PLR au PSS – contre l’initiative «Pas de Suisse à 10 millions».

Tout cet ensemble efface toute référence concrète aux rapports capitalistes d’exploitation et de domination. Et cela, paradoxalement, au moment où la propagande officielle répète: «sans eux, sans elles qui construirait les maisons, les routes, qui travaillerait dans les hôpitaux, qui assurerait le fonctionnement de nombreuses entreprises, etc.» Autrement dit, qui produit la «prospérité» ou en quoi la force de travail vendue et exploitée est à l’origine de la production de la richesse… captée par les forces constituantes de l’USAM, d’Economiesuisse!

D’où l’importance pour une gauche effective politique et syndicale des batailles sur des points concrets – avec une unité d’action la plus large possible sur ces points –, par exemple sur les droits syndicaux dans les accords bilatéraux III et une propagande explicative adéquate. Cela réinséré dans un travail d’explication politique et historique, c’est-à-dire de réappropriation de la propre histoire des salarié·e·s.

Si n’est pas présente – ce qui est le cas – une approche de la solidarité fondée sur les intérêts que les salarié·e·s partagent et qui les opposent aux propriétaires de capitaux (institutions qui les représentent), alors se crée un espace pour une opposition entre «ceux qui travaillent vraiment» et «ceux qui profitent» (les assistés, les chômeurs, les migrants profiteurs). Dès lors, la droite et l’UDC créent un imaginaire où le «progrès social» se résume à une épuration du «surplus»: les immigré·e·s ou assisté·e·s divers. Ce qui permet que y compris des salarié·e·s soient conduits conjointement à vouer aux gémonies les migrant·e·s, les assisté·e·s et les super-riches, ainsi que la bureaucratie de Bruxelles, qui double la bureaucratie de la Confédération. (12 mai 2026)

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