
Par James Butler
Les électeurs votent de manière irrationnelle lors des élections locales, du moins selon les critères des politologues. En d’autres termes, leur vote est souvent motivé par des facteurs qui ne relèvent pas de la sphère de compétence des collectivités locales. Le résultat désastreux du Parti travailliste lors des élections locales anglaises du 7 mai [1] n’était pas principalement une révolte contre le ramassage des ordures. Il était étroitement lié au sentiment de rejet national du Parti travailliste et à la transformation du pays en une démocratie multipartite régie par un système conçu pour un duopole [travaillistes, conservateurs]. En 2025, Reform UK [de Nigel Farage] a pris le contrôle de dix conseils municipaux et les voix du Parti travailliste s’étaient effondrées. Les élections locales de cette année, qui se sont tenues le même jour que les élections nationales en Écosse et au Pays de Galles, ont longtemps été considérées comme la dernière chance pour le premier ministre travailliste Keir Starmer. Les résultats ont mis à nu un paysage politique fracturé que le Parti travailliste n’est plus en mesure de maintenir.
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Voter en fonction de la politique nationale est tout à fait rationnel en Angleterre. Ses conseils municipaux sont bien loin des instances ambitieuses et puissantes d’il y a cent ans, et toute autonomie significative – en particulier dans les zones défavorisées – s’est évanouie depuis longtemps. Les budgets de la plupart des conseils sont engloutis par les services sociaux, leurs pouvoirs se limitant désormais à des décisions concernant les marchés publics attribués au secteur privé. La compétence, la rigueur et la résistance à la corruption comptent toujours – les occasions de corruption ne manquent pas –, même si l’ascension sociale par des moyens brutaux est loin d’être rare. Malgré quelques timides avancées vers la décentralisation du pouvoir en Grande-Bretagne, l’Angleterre elle-même reste un pays profondément centralisé, où la politique nationale domine toujours. Alors pourquoi ne pas envoyer un message national?
Keir Starmer a imploré les électeurs et électrices de «privilégier le progrès plutôt que la politique de la colère». C’est une phrase typique de Starmer, tout en injonction et sans argumentation. Pourquoi les électeurs et électrices ne seraient-ils pas en colère? La Grande-Bretagne ne va pas bien. Les enfants nés aujourd’hui peuvent s’attendre à vivre moins d’années en bonne santé que leurs aînés. Le pays dans lequel ils naissent est plus pauvre, offre moins de mobilité sociale et est moins optimiste que celui dont leurs parents ont bénéficié. Si le secteur universitaire survit assez longtemps pour qu’ils puissent poursuivre leurs études, ils obtiendront leur diplôme avec des dettes inimaginables il y a une génération. Ils n’auront guère le sentiment de progresser au travail, et leur salaire leur permettra d’acheter de moins en moins de choses au fil des ans. Beaucoup auront du mal à quitter le domicile familial, et ceux qui y parviendront verront leurs revenus engloutis par les propriétaires immobiliers. S’ils tombent malades, leur gouvernement les traitera comme des simulateurs. Leurs ambitions et leurs rêves resteront inassouvis. Le ressentiment s’installera peu à peu en eux. Ils voyageront moins librement et connaîtront moins le monde. Leur vie se déroulera dans une sphère publique polluée par l’escroquerie et la tromperie, et dans un monde secoué par la guerre et la catastrophe écologique. Ils feront partie des jeunes les plus tristes et les moins optimistes qui soient.
Si la colère est une mauvaise passion, et une base malsaine pour choisir qui gouverne, c’est aussi une réaction rationnelle face à l’état des choses, face à un exécutif à la dérive et discrédité. Les gouvernements en place disent toujours qu’ils sont sanctionnés lors des élections locales, comme s’il s’agissait d’une excuse. L’ampleur de la sanction cette fois-ci, cependant, a été exceptionnelle et n’augure rien de bon. Mais ce gouvernement ne mérite-t-il pas d’être sanctionné? Keir Starmer a déclaré le lendemain des élections qu’il «n’allait pas abandonner». Ce ne sera peut-être pas à lui d’en décider.
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Le résultat est un rejet du système politique tel qu’il existe actuellement. Le Parti travailliste a perdu partout et a essuyé une lourde défaite. Son effondrement au Pays de Galles (conséquence de son long [depuis 1947] mais médiocre mandat), son incapacité à se redresser en Écosse et ses pertes dans tout le Nord de l’Angleterre soulignent un fait visible lors des trois dernières élections générales: la loyauté intergénérationnelle envers le parti est morte et les «bastions» appartiennent au passé. Les résultats dans le Nord-Ouest ont été plus sombres que ce qu’espérait le Parti travailliste. Il a été sauvé de la catastrophe dans plusieurs conseils municipaux – Wigan, Salford, Halton – par le fait que seul un tiers des sièges était à repourvoir. L’une des conséquences pourrait être le refroidissement des aspirations à la direction d’Andy Burnham: il bénéficie d’un fort soutien personnel dans le Grand Manchester [dont il est le maire depuis 2017], mais il n’est pas certain qu’un successeur conserve la mairie, ni même qu’Andy Burnham remporte un siège qui deviendrait comme par magie vacant. La victoire écrasante de Reform UK à Tameside [district métropolitain du Grand Manchester] va inquiéter Angela Rayner [vice-première ministre de juillet 2024 à septembre 2025; elle doit quitter ses fonctions après des accusation d’une fraude fiscale liée à une transaction immobilière]. La seule maigre source de réconfort pour le Parti travailliste est venue de Londres, où ses résultats ont été moins catastrophiques qu’ils auraient pu l’être, même si, là encore, il a perdu certains conseils municipaux.
Les victoires de Reform UK à Blackburn [dans le comté de Lancashire, nor-ouest de l’Angleterre] et Oldham [comté du Grand Manchester], deux villes fortement marquées par la ségrégation, sont inquiétantes. Le Parti travailliste a été balayé à Birmingham, en partie à cause du ramassage des ordures – il a géré de manière déplorable une grève de longue durée. Mais la division en cinq camps [Reform, Labour, Libéral-démocrates, conservateurs, Green] dans de nombreuses circonscriptions, ainsi que le succès des candidats musulmans indépendants, font de cette ville un signe avant-coureur de la politique future de l’Angleterre. Les Verts (Green Party) ont réalisé de réels progrès – leurs premières mairies à Hackney [arrondissement du Grand Londres] et Lewisham [arrondissement du Grand Londres], des gains substantiels à Manchester, la prise de contrôle de Waltham Forest [arrondissement du Grand Londres] et le renversement des fiefs travaillistes à Southwark [arrondissement du Grand Londres] et Lambeth [arrondissement du Grand Londres] – bien que dans de nombreuses circonscriptions leur soutien ait été suffisamment fort pour causer des problèmes au Parti travailliste, mais pas pour surmonter la barrière du système électoral. (Reform s’était heurté au même problème lors des élections générales de 2024.) Les Verts sont désormais en position de force pour se présenter à l’élection de plusieurs sièges parlementaires, y compris celui de Diane Abbott [suspendue du Parti travaillistes pour des propos «comparatifs» entre Noirs, Juifs et Irlandais] à Hackney, si celle-ci décidait de prendre sa retraite lors des prochaines élections.
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Reform UK a relégué les conservateurs au rang de parti marginal, principalement implanté dans le sud-est de l’Angleterre. Il ne fait aucun doute qu’il s’agit du parti dominant dans une Angleterre divisée, récoltant des sièges supplémentaires au détriment d’une gauche fracturée. Beaucoup au sein du Parti travailliste reprocheront aux Verts de leur avoir pris des électeurs et électrices qui, selon eux, devraient leur revenir. Certains pointeront du doigt les indépendants «sectaires» et dénonceront le fait de voter «à cause de Gaza». D’autres remettront en question la moralité du vote visant à forcer le gouvernement national à changer de cap si cela met en danger l’élection d’un conseil municipal de Reform qui supprimera des services aux personnes vulnérables. Mais après tout, comme l’a dit Starmer lors du congrès de son propre parti en 2020: «Quand on perd une élection dans une démocratie, c’est qu’on le mérite.»
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Les Verts ont dû faire face à une hostilité médiatique considérable à la suite de leur récent succès aux élections partielles à Manchester et de leur remontée dans les sondages. Quelques individus louches, excentriques et stupides se sont glissés parmi les candidats du parti. Celui-ci a rapidement suspendu les candidats qui avaient partagé du contenu antisémite en ligne (bien que l’un d’entre eux ait été photographié en campagne quelques jours plus tard). L’utilisation enthousiaste mais désordonnée des réseaux sociaux par Zack Polanski lui a valu des ennuis avec la presse, bien que le fait d’avoir «aimé» un message qualifiant un journaliste britannique de «connard suffisant et moralisateur» soit un geste plutôt sympathique. Les tentatives visant à déterrer d’autres anecdotes de son passé n’ont donné que très peu de résultats, bien que son passé dans l’hypnose pour l’augmentation mammaire ait été une nouvelle fois mis en avant. L’objectif global de ces récits est de suggérer que Polanski est un opportuniste et un poids plume, et que son parti manque de sérieux.
Le Parti travailliste exploite depuis longtemps le stéréotype selon lequel les Verts sont des gens sympathiques mais inefficaces, incapables d’accomplir le travail difficile et désagréable de la politique. À ce cliché s’ajoute désormais la suggestion plus sombre selon laquelle une cabale cynique d’anciens partisans de Corbyn aurait mené une prise de contrôle hostile d’un parti écologiste au caractère sympathique. En réalité, il y a peu de nouveautés dans les positions du parti, et sa professionnalisation progressive est visible dans les résultats électoraux de la dernière décennie. Il est vrai que des militants de gauche – dont certains se souviendront qu’on leur disait «va te faire foutre et rejoins les Verts» lorsqu’ils étaient au Parti travailliste – ont été attirés par le parti, pour la simple raison que c’est le seul qui ne les traite pas avec méchanceté. Rares sont ceux qui ont suivi Corbyn dans son projet désastreux, Your Party, qui a soutenu un petit nombre de candidats indépendants, pour la plupart sans succès. Parmi les plus en vue figuraient les Newham Independents [parti de l’arrondissement de Newham dans le Grand Londres], dont la crédibilité socialiste est quelque peu discutable. La division du vote de gauche entre le candidat indépendant à la mairie, Mehmood Mirza – un propriétaire local dans un arrondissement en proie à une crise du logement –, et les Verts va faire mal. Le Parti travailliste ne méritait pas de conserver ce mandat.
Le problème le plus difficile pour le parti de Polanski n’est pas le sérieux, mais la cohérence. Les divisions entre les électeurs verts ruraux et urbains, ou les priorités divergentes de leur «base Greta [Thunberg] et Gaza», sont exagérées (bien que des acteurs politiques musulmans réactionnaires à Birmingham aient commencé souligner les politiques pro-LGBTQ des Verts). Le parcours politique de Polanski – qui a débuté comme libéral-démocrate – est parfois présenté comme de l’opportunisme, mais reflète en réalité l’expérience économique souvent radicalisante de la génération Y qui approche désormais de l’âge mûr. Bon nombre des positions politiques instinctives des partisans des Verts relèvent du bon sens d’il y a une décennie: opposition à l’austérité, emprunts pour les infrastructures, contrôle des loyers et construction de logements sociaux. Mais le contexte a changé: il est plus difficile d’emprunter, l’approvisionnement énergétique est instable, l’inflation est un frein, les salaires sont médiocres; le monde est moins stable, le chaos et les conflits sont inévitables. Il est possible de définir une politique verte cohérente en réponse à ce moment – une politique égalitaire axée sur la prospérité publique et la souveraineté énergétique –, mais elle ne peut être un «corbynisme» de type «culte du cargo» [par analogie, investissements ne tenant pas compte des conditions requises, y compris culturelles, pour leur effectivité].
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Les discours populaires sur les élections locales s’appuient souvent sur les premiers résultats, qui peuvent fausser la réalité mais sont difficiles à remettre en cause. Les résultats peuvent être un mirage: il était inévitable que Reform UK gagne des centaines de nouveaux conseillers municipaux, simplement parce que le mouvement existait à peine en 2022, lors de la dernière élection de ces sièges. Stephen Fisher, expert en sondages à Oxford, estime que Reform UK devrait remporter un gain net de 2050 sièges dans les conseils municipaux pour démontrer qu’il a conservé l’élan de l’année dernière. Il n’a pas atteint ce seuil, et derrière son sourire de lamproie, Farage doit craindre que Reform UK ait atteint son apogée trop tôt.
Même une fois les bulletins dépouillés et les résultats clairs, les analystes professionnels – y compris les stratèges politiques rémunérés par des partis pris de panique – sont enclins à l’erreur. Les «sophismes écologiques» [erreur de raisonnement statistique» sont des pièges pour les politiciens. Si, dans une circonscription donnée, les voix du Parti travailliste ont diminué et celles de Reform UK augmenté (comme dans de nombreuses anciennes circonscriptions du «mur rouge» – Red Wall, dans les Midlands, Northern England et le Pays de Galles), il est alors facile de supposer que les voix ont dû passer d’un parti à l’autre. C’est ce que de nombreux politiciens travaillistes se sont raconté en 2025, et ils s’en sont servis pour justifier des politiques sociales punitives et des mesures anti-immigrés sévères.
La réalité, selon l’étude British Election Study, est plus complexe. Seuls 5% des personnes ayant voté pour le Parti travailliste lors des élections générales de 2024 ont directement transféré leur allégeance à Reform UK en 2025. Près d’un tiers de ces électeurs et électrices travaillistes se sont tout simplement abstenus; 10% supplémentaires ont voté pour les Verts. Le succès de Reform tient au fait qu’il a conservé une grande partie de son électorat précédent tout en attirant une part importante d’anciens électeurs conservateurs. Il existe bel et bien des électeurs travaillistes intéressés par Reform, qui sont peut-être concentrés dans certains bastions traditionnels du Parti travailliste, mais leur nombre est éclipsé par celui des électeurs potentiels qui risquent d’être perdus au profit d’autres partis progressistes. Les politiques économiques susceptibles de satisfaire les deux ailes de cette coalition – l’imposition des fortunes au profit des services publics – restent un anathème pour Rachel Reeves [chancelière de l’Echiquier depuis juillet 2024].
Bien qu’ils aient tendance à la conformité, à l’arrogance, à la rancune, au manque de curiosité et au suivisme, les politiciens travaillistes ne sont pas d’une stupidité incurable. Beaucoup sont parfaitement conscients que leurs sièges sont menacés. Il est donc surprenant que tant d’entre eux aient accepté de se rallier à la stratégie «anti-hippies» du gouvernement [afin de mettre en relief sa crédibilité face au pouvoir économique], dans laquelle les électeurs de gauche socialement progressistes – le cœur de leur électorat – ont été maintes fois fustigés et rejetés par ses figures de proue. C’est une question de respect de soi élémentaire que de se tenir à l’écart d’un parti qui vous traite ainsi. Il est tout à fait rationnel de lui envoyer un message dans le seul langage qu’il comprend: l’abstention.
Les stratèges du parti pensent que, confrontés à un choix binaire lors d’une élection générale entre le Parti travailliste et Reform UK Nigel Farage, de nombreux électeurs verts reviendraient vers lui. Beaucoup au sein du gouvernement estiment que les critiques de gauche du Parti travailliste ne reconnaissent pas suffisamment ses réalisations: un nouveau paquet (quoique édulcoré) de droits des salarié·e·s, une augmentation du salaire minimum, le rétablissement des droits des locataires, la renationalisation (partielle) des chemins de fer. C’est mieux que rien. Mais si, comme le Parti travailliste commence à le suggérer, le gouvernement de Starmer est vraiment le plus progressiste depuis quarante ans, cela tient davantage d’un verdict sur ses prédécesseurs que d’un élan de radicalisme. Quoi qu’il en soit, les invectives que le Parti travailliste réserve aux Verts ne se justifient guère au vu de ces mécontentements.
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Reform UK a conservé son avance sur les partis traditionnels en Angleterre. À l’exception de quelques succès conservateurs (Westminster, Broxbourne), il a raflé une grande partie des voix de la droite et des partisans du Brexit. Ailleurs, il semble avoir profité d’une division du vote de gauche et du système électoral majoritaire à un tour. L’espoir des progressistes de voir l’incompétence et la mauvaise gestion du parti Reform UK au niveau local causer sa perte a jusqu’à présent été déçu. L’administration de Reform dans le Staffordshire [centre de l’Angletter] a perdu deux dirigeants à la suite de scandales racistes, a augmenté les impôts qu’elle s’était engagée à réduire (les grandes déclarations sur la suppression des initiatives en faveur de la diversité ne mènent pas très loin face aux réalités financières concrètes des collectivités locales) et a vu le nombre de plaintes concernant le comportement des conseillers municipaux se multiplier par quinze. Rien de tout cela ne l’a empêché de remporter haut la main le conseil municipal de Newcastle-under-Lyme cette année.
Les liens d’extrême droite des candidats faragistes ne se sont pas non plus avérés préjudiciables. Reform a pris soin d’exclure les anciens membres du BNP (British National Party); lorsqu’il est apparu que deux anciens membres figuraient sur la liste électorale de Reform dans le sud-ouest de Londres, le parti les a exclus. Mais les liens entre Reform et l’extrême droite sont bien plus perméables que cela ne le laisse entendre: une candidate à Blackburn (qu’elle a qualifiée de «plus grand trou à rats du Royaume-Uni») a fait l’éloge d’Enoch Powell [ultraréactionnaire, favorable à la remigration] en le qualifiant de «prophétique»; un autre a déclaré qu’«Oswald Mosley avait raison à 100%» [fondateur du British Union of Fascists-BUF]. Un candidat suprémaciste blanc dans l’Essex a déclaré que «les musulmans sont de la vermine» et a qualifié le génocide à Gaza d’«acte de légitime défense». Tous trois sont désormais conseillers municipaux. Les théoriciens du complot abondent. Un candidat de Reform à Barnet, à Londres, souhaite chasser tous les musulmans d’Europe. L’un de ses candidats powellistes à Gateshead estime que les demandeurs d’asile devraient être noyés et aspire à restaurer une Grande-Bretagne blanche. Le simple fait de consigner ces faits semble avoir peu d’impact électoral, mais les conséquences idéologiques sont bien réelles: la désintégration rapide du tabou qui entourait le powellisme dans la politique électorale traditionnelle.
Tôt vendredi matin, Nigel Farage a déclaré à la presse qu’«il n’y a plus de gauche ni de droite», s’appuyant sur les succès de Reform dans des villes historiquement travaillistes comme Hartlepool, où le Parti travailliste a perdu le contrôle absolu, et Wigan [district du Grand Manchester], où Reform a remporté tous les sièges à l’exception d’un seul. C’est un discours commode pour Farage, qui est avide de transfuges du Parti travailliste, mais ce n’est manifestement pas vrai. Il est de plus en plus courant de considérer la politique britannique comme un système multipartite composé de deux blocs, la gauche et la droite, avec des électeurs idéologiquement opportunistes bien plus enclins à transférer leurs voix au sein de leur bloc qu’à passer de l’un à l’autre. Selon cette interprétation, la loyauté envers un parti est morte, et le succès politique britannique dépend de l’hégémonie d’un bloc et de la capacité à exploiter les distorsions du système majoritaire à un tour. L’incapacité du Parti travailliste à modifier ce système, même là où il n’en tire manifestement aucun avantage – comme lors des élections municipales –, est aussi obstinée que stupide.
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Il existe également un bloc centriste identifiable d’électeurs indécis dans la politique britannique, et ne pas les aliéner – ou les détourner de vos adversaires – est un élément clé du succès. La campagne de dénigrement menée par le Parti travailliste contre les politiques des Verts en matière de drogues visait directement ce bloc. Certaines politiques rassemblent les électeurs progressistes et centristes: l’ouverture à l’immigration pour le travail ou les études, la défense de l’État-providence, le réengagement avec l’Europe. Tant que le Parti travailliste continuera à courir après les électeurs de Reform, il ne parviendra pas à capter ces partisans bien plus susceptibles de le soutenir. Les sondages sur le centre révèlent systématiquement une autre perspective plus alléchante: les électeurs attirés tant par les Verts que par Reform sont plus que la moyenne en situation de précarité économique et partagent des attitudes anti-institutionnelles et anti-élitistes similaires – allant même jusqu’à une hostilité commune envers les entreprises privées de services publics (en particulier les compagnies des eaux). Il n’est pas certain que ce mélange instable puisse produire une «repolarisation transformatrice» de la politique britannique, mais cela suggère que Farage n’a pas tout à fait tort de dire qu’une autre dynamique est à l’œuvre parallèlement à la division traditionnelle gauche-droite. La dernière repolarisation de ce type de la politique britannique – autour du Brexit – démontre à quel point elle peut être imprévisible.
Keir Starmer a réaffirmé qu’il n’avait pas l’intention de démissionner, malgré les appels de députés de base comme Jonathan Brash, député de Hartlepool. Les ministres du gouvernement occupant des sièges menacés par le mouvement Reform, notamment Yvette Cooper et Bridget Phillipson, vont passer des nuits blanches. Starmer est aidé par la faiblesse des candidats qui se disputent sa succession, dont aucun ne souhaite faire le premier pas en tentant un coup de force. Les partisans du Premier ministre, de moins en moins nombreux, affirment que le remplacer ne résoudra rien. Ils ont raison dans un sens: aucun candidat n’a une compréhension suffisamment claire des problèmes du pays ni de la manière dont ils pourraient être résolus. Les communiqués du 10 Downing Street sont contradictoires: certains laissent présager un virage à gauche dans le but de consolider le bloc progressiste; d’autres suggèrent que le monde entre dans une période plus sombre et que nous devons nous résigner à vivre dans un pays moins généreux. Le seul véritable conseil que ces élections puissent offrir à un politicien travailliste est que l’ambition n’a guère d’inconvénient – ils n’ont plus grand-chose à perdre. (Publié sur le site de la London Review of Books en date du 8 mai 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)
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[1] Selon la BBC du 9 mai, sur 131 conseils municipaux (sur un total de 136), le nombre de conseillers gagnés ou perdus est le suivant:
– Reform UK: 1448 (+1446)
– Parti travailliste: 1024 (-1432)
– Libéraux-démocates: 842 (+154)
– Conservateurs: 788 (-561)
– Green Party: 541 (+395)
– Indépendants: 201 (+29) – Réd.

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