
Par Antonis Ntavanellos
La visite d’Emmanuel Macron à Athènes les 24 et 25 avril a été saluée en grande pompe par le gouvernement de droite et la presse grand public.
Au cours de cette visite, le pacte «de défense» gréco-français signé à Paris en 2021 [sous le gouvernement de Kyriakos Mitsotakis] a été renouvelé pour les cinq prochaines années. En effet, comme l’ont déclaré tant Mitsotakis que Macron, des «mécanismes automatiques» ont été intégrés aux termes de l’accord, ce qui lui confère une validité «illimitée». L’accord comprend une clause de «défense mutuelle» qui engage la France à venir en aide à la Grèce par une assistance militaire si cette dernière est attaquée ou soumise à des pressions belliqueuses. Macron n’a laissé aucune place au doute dans sa déclaration publique: «Si vous estimez que vos droits souverains sont menacés, renforcez-vous… Si jamais vous avez besoin de nous, nous serons là.» Il a conclu en scandant un slogan populaire dans la politique bourgeoise grecque à la fin des années 1970: «Alliance Grèce-France».
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La partie la plus substantielle de la réunion a porté sur les contrats d’armement et l’économie de guerre. Le gouvernement grec avait déjà acheté [contrat signé en 2021] à la France 24 avions de combat Rafale et 4 frégates FDI-Belhara, pour un coût de près de 10 milliards d’euros. Les négociations actuelles portent de nouvelles commandes de 2+2 sous-marins français (Barracuda de Naval Group) et, principalement, des systèmes de missiles et électroniques supplémentaires pour les avions Rafale et les frégates Belhara. Macron était accompagné à Athènes de dizaines de représentants d’entreprises françaises [1], principalement du secteur de l’armement. Ils ont eu l’occasion de s’entretenir directement avec les «coordinateurs» des quelque 400 entreprises grecques qui se sont lancées dans le secteur de l’armement, après que Mitsotakis eut assuré qu’au moins 25% des ressources du programme décennal de dépenses militaires du gouvernement grec seraient allouées au secteur privé, dans le but de renforcer l’industrie de défense nationale. Selon la presse grecque, de grandes entreprises (telles que les chantiers navals de Salamine, d’Elefsina et la société Metlen qui collabore avec Naval Group) feront bientôt partie des chaînes d’approvisionnement et de production de géants tels que Naval Group, Dassault et d’autres.
L’ordre du jour de la visite de Macron comprenait une proposition de participation grecque au programme nucléaire français. Les discussions sur ce sujet sont restées hautement «confidentielles», tant dans les reportages des médias que dans les déclarations publiques officielles, car la grande majorité de l’opinion publique grecque reste hostile ou sceptique à l’égard de l’énergie nucléaire. Il comprenait également une proposition d’initiative franco-grecque conjointe concernant «la sécurité de la navigation dans le détroit d’Ormuz», si et une fois que les conflits dans le Golfe auront cessé. Dans ce scénario, la France apporterait bien sûr sa contribution avec ses forces armées et les armateurs grecs apporteraient leur expertise sur la manière dont les affaires se mènent dans cette région instable…
Dans son discours public à Athènes, Macron a défendu «l’autonomie stratégique européenne» et a formulé plusieurs remarques acerbes à propos des politiques de Trump. Dans ce domaine sensible marqué par la divergence croissante entre les grandes puissances de l’euro-atlantisme, Mitsotakis tente de garder un pied dans tous les camps.
Grâce à ses programmes d’armement, la Grèce s’assure de maintenir des relations «cordiales» avec toutes les grandes puissances européennes. Récemment, le gouvernement grec a commandé quatre frégates supplémentaires de classe FREMM (multi-missions) aux chantiers navals italiens de Fincantieri. Une délégation de haut niveau du gouvernement allemand s’est rendue à Athènes début mai pour discuter de contrats d’armement et de la participation d’entreprises grecques à des programmes de modernisation de la production des chars Leopard, pour lesquels l’armée grecque s’est révélée par le passé être un bon client [2].
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Il ne fait toutefois aucun doute que, dans le domaine militaire et géopolitique, la priorité absolue de l’État grec est sa relation avec les États-Unis. L’accord de coopération en matière de défense mutuelle (MDCA-Mutual Defense Cooperation Agreement) entre la Grèce et les États-Unis a accordé à ces derniers un accès illimité et totalement «sans restriction» aux installations militaires sur le territoire grec. Il en résulte l’expansion et la croissance massive des bases militaires américaines dans le pays. Aujourd’hui, le port de Souda, en Crète, est considéré comme la plus grande base navale des Etats-Unis en Méditerranée. Le port d’Alexandroupoli, au nord du pays, est la «porte d’entrée» du corridor terrestre de l’OTAN vers la mer Noire et l’Ukraine. Il est également le principal port de transbordement de gaz naturel liquéfié (GNL) qui, via le «corridor vertical» des gazoducs terrestres (Vertical Gas Corridor-VGC), sera acheminé vers l’Ukraine, ainsi que vers les marchés des Balkans orientaux et de l’Europe centrale. Au centre du pays, en Thessalie, les bases de Larissa et de Stefanoviki servent de base arrière aux forces de «déploiement rapide» que les États-Unis maintiennent dans la région par l’intermédiaire de l’OTAN.
En contrepartie, le gouvernement grec s’est assuré une relation privilégiée avec les États-Unis par rapport à la Turquie, ainsi que la participation de la Grèce au programme de production des avions de combat de pointe F-35. La livraison progressive des premiers F-35 au cours des deux prochaines années, parallèlement aux Rafale français, devrait conférer à l’armée de l’air grecque l’«avantage militaire» tant convoité dans la région.
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Avec le second mandat de Trump, Kimberly Guilfoyle est arrivée à Athènes en tant qu’ambassadrice des États-Unis. C’est une personnalité inqualifiable qui s’est fait connaître en tant que vedette des talk-shows de Fox News et qui a été, pendant un temps, fiancée au fils de Trump (Donald Trump Jr.). Cependant, ce personnage controversé mène une politique extrêmement ambitieuse et particulièrement exigeante. Elle réclame le port d’Élefsina, près d’Athènes, comme «plaque tournante» militaire et commerciale à l’usage exclusif des États-Unis, le port de Volos en complément des bases de Larissa et de Stefanoviki, le port de Kavala pour soutenir une expansion majeure d’Alexandroupoli, ainsi qu’une expansion sans limite des «opérations» américaines en Crète. Peu à peu, Kimberly Guilfoyle a soulevé la question de l’annulation des contrats de privatisation des ports du Pirée et de Thessalonique, qui, pendant les années de crise, avaient été vendus à la société chinoise Cosco et à la famille Savvidis (considérée comme liée à des intérêts russes). La cible principale de ses pressions s’est bien sûr concentrée sur le Pirée et la société chinoise Cosco.
Le gouvernement Mitsotakis a initialement annoncé qu’il honorerait les accords internationaux qu’il avait signés et que la question du Pirée-Cosco n’était «pas sujette à débat».
Dans la pratique, cependant, les choses se compliquent. Il a récemment été annoncé qu’un système de rayons X de fabrication états-unienne serait installé au Pirée afin d’inspecter minutieusement le contenu de tous les conteneurs transitant par ce grand port via Cosco. Kimberly Guilfoyle a assisté à la cérémonie d’installation du système en tant qu’oratrice principale (!) et a déclaré que cela s’inscrivait dans le cadre de la politique de sécurité américaine, et que les États-Unis considéraient cela comme une partie intégrante de l’accord MDCA gréco-américain. Gérer les réactions chinoises – venant d’un «acteur» de taille non négligeable tel que Cosco – a été laissé comme un problème et un «casse-tête» à Mitsotakis.
L’intensité de la politique américaine ne se limite pas à l’exigence de freiner la «flexibilité» de la Grèce dans ses relations avec les puissances eurasiennes. Elle s’étend également à l’opposition des Etats-Unis aux projets visant à renforcer «l’autonomie stratégique européenne». Une interprétation du silence de la presse qui a accompagné les discussions entre Macron et Mitsotakis concernant la participation grecque au programme nucléaire français est que le gouvernement grec a cherché à éviter la possibilité de commentaires de réactions négatives de la part de l’ambassade des Etats-Unis à Athènes.
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Pour mieux comprendre le lien étroit entre la politique du gouvernement grec et les priorités des Etats-Unis, il faut tenir compte de la profondeur qu’ont atteinte les relations gréco-israéliennes. Ces dernières années, l’«axe» diplomatique et militaire du cadre «3+1» (Grèce-Chypre-Israël + les États-Unis) a repris le rôle autrefois joué par le tristement célèbre flanc sud-est de l’OTAN en tant qu’«arc de contention» contre les rivaux des puissances euro-atlantiques en Méditerranée orientale. Deux changements majeurs ont émergé avec l’avènement de ce nouveau contexte: 1° la relative marginalisation de la Turquie, en guise de «punition» pour la flexibilité de la politique étrangère multiforme d’Erdogan; 2° éa revalorisation qualitative du rôle d’Israël, y compris au sein de la Grèce et de Chypre.
Ces dernières années, Israël a mené de fréquents exercices militaires en Grèce (avec des scénarios simulant une attaque militaire contre l’Iran). Une grande partie de la formation des pilotes de l’armée de l’air grecque a été confiée à Israël. Des entreprises israéliennes d’armement, de logiciels et de renseignement participent à l’industrie de la défense grecque par des investissements majeurs et la mise à disposition de leur expertise. Récemment, le gouvernement Mitsotakis a approuvé un vaste programme de défense antimissile et anti-drone pour la mer Égée, baptisé «Bouclier d’Achille». Dans la pratique, cela revient à une extension du Dôme de fer israélien dans la mer Égée. Il ne fait aucun doute que le centre de commandement de ce système sera situé à Tel-Aviv, tout comme il ne fait aucun doute que Netanyahou exerce une hégémonie sur l’«axe» Grèce-Chypre-Israël.
L’objectif spécifique de l’État grec dans cette orientation réactionnaire est d’obtenir un «avantage» sur la Turquie dans la concurrence entre les deux parties pour la domination de la mer Égée et de la Méditerranée orientale.
Ce «jeu» est certainement compris de l’autre côté de la mer Égée. La presse turque a réagi à la visite de Macron à Athènes et aux déclarations qui ont suivi, s’accordant sur l’analyse selon laquelle «on tente d’encercler la Turquie». Personne ne doit oublier que la Turquie est un grand pays, avec une population et une économie bien plus importantes que celles de la Grèce, doté d’une armée puissante et d’une industrie de défense désormais forte. Par conséquent, personne ne peut sous-estimer sa capacité de riposte.
Le danger n’est pas passé inaperçu à Athènes. Le journal «sérieux» de l’establishment To Vima l’a décrit, en attribuant ces propos à un diplomate grec expérimenté: «Peut-être la Turquie a-t-elle subi plus de pressions qu’elle ne peut en supporter…» Jusqu’à il y a quelques années, Athènes tenait les rênes des décisions entre «tension» et «accommodement» avec la Turquie. Il est désormais clair que c’est le gouvernement Netanyahou à Tel-Aviv qui les tient. Et la possibilité qu’Israël décide d’«exploiter» les divergences gréco-turques pour servir ses propres intérêts en modifiant l’équilibre des pouvoirs étatiques au Moyen-Orient, au sens large, pourrait conduire à des affrontements incontrôlables, catastrophiques pour tous les peuples de la région.
Les rivalités entre puissances locales et régionales, sur fond d’intensification des tensions mondiales, deviennent extrêmement dangereuses. Ceux d’entre nous qui luttent pour les droits et libertés des travailleurs et travailleuses et les droits sociaux, ceux d’entre nous qui sont solidaires du peuple palestinien, doivent intensifier notre action contre la course aux armements et contre le renforcement des liens avec les grandes puissances contemporaines. Nous devons lutter contre les politiques décrites dans les divers «pactes de guerre», tels que ceux récemment conclus entre la Grèce, la France et les États-Unis. (Article reçu le 8 mai 2026; traduction-édition rédaction A l’Encontre)
Antonis Ntavanellos: animateur de DEA et responsable de journal Ergatiki Aristera.
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[1] Le Monde du 25 avril 2026 indiquait: «Aujourd’hui, quelque 200 entreprises françaises, employant 17’000 salariés, sont implantées dans le pays, et les investissements tricolores, d’une valeur de 2 milliards d’euros en 2025 (sur 12 milliards d’euros au total), ont bondi de plus de 50% au cours des cinq dernières années, selon la chambre de commerce franco-grecque.» (Réd.)
[2] Le ministre allemand des Affaires étrangères Johann Wadephul a déclaré: «La Grèce est pour nous un pilier stratégique dans le sud-est de l’Europe, un ami et partenaire proche au sein de l’Union européenne et de l’OTAN. Ma visite d’aujourd’hui à Athènes est un signal clair: l’Allemagne et la Grèce se rapprochent encore davantage – pour une Europe qui protège ses intérêts, qui défend ses valeurs et qui est capable d’agir dans un monde de plus en plus rude.»
Or, selon le site grec efsyn.gr, le ministre allemand s’est plaint des limites de la coopération en termes d’armement entre la Grèce et l’Allemagne. La visite avait pour fonction de compenser ce retard. Ainsi, efsyn.gr indique: «Les relations gréco-allemandes dans le secteur de l’armement entrent dans une nouvelle phase, plus complexe, où se croisent diplomatie, intérêts géopolitiques et choix économiques. Malgré les déclarations positives des deux parties, les équilibres restent fragiles, Berlin cherchant à jouer un rôle plus important dans les programmes d’armement grecs et Athènes évaluant ses décisions à l’aune de critères stratégiques plus larges.» (Réd.)

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