
Par Naif Zaydani (Haïfa)
Les villages palestiniens dépeuplés depuis 1948 à l’intérieur d’Israël ont organisé une série d’événements le mercredi 22 avril, marquant leur attachement au droit au retour, à la terre et à la transmission de la mémoire collective entre les générations pour commémorer la Nakba palestinienne [la «catastrophe», voir l’ouvrage d’Ilan Pappé Le nettoyage ethnique de la Palestine, publié chez Fayard en 2006, mais ayant subi une suspension de commercialisation et republié par les éditions La Fabrique en 2024].
Les restrictions imposées par Israël [interdiction de manifestation dépassant 1000 personnes], justifiées par l’état d’urgence, ont empêché la tenue de la marche centrale annuelle organisée par l’Association pour la défense des droits des personnes déplacées. C’est la deuxième année consécutive que la marche est interdite. L’Association a alors appelé à ce que la marche se déroule virtuellement [table ronde par Zoom], parallèlement à des visites de lieux historiques et des activités locales dans les différents villages.
À al-Damun [situé dans le sous-district d’Haïfa, à 11 km d’Acre], où s’est rendu The New Arab, les scènes et les émotions étaient bouleversantes.
Les habitants âgés ont exprimé leur nostalgie en racontant leurs souvenirs, tandis que les enfants faisaient montre d’une prise de conscience naissante et que les plus âgés regardaient les plus jeunes dessiner le drapeau palestinien. D’autres ont étalé des jouets sur le sol, tandis que des personnes de tous âges se rassemblaient près de la source d’eau, qui reste le témoin d’un village autrefois vivant [réunissant en 1944-45 quelque 1300 personnes], ou ils se promenaient parmi les ruines des maisons. Certains participants ont partagé des mets traditionnels qui portaient le parfum du passé, tandis que d’autres ont assisté à des performances artistiques, notamment des dessins et de la musique reflétant l’état d’esprit national.
Un sens du récit
Mohammad Asaad Murshid, né à al-Damun, accompagne depuis longtemps les familles de retour et les visiteurs lors de visites guidées à travers les ruines. Cette année, il se déplaçait plus lentement mais restait déterminé à témoigner et à entretenir à la fois l’espoir et l’action.
Il a déclaré à The New Arab que sa mémoire conservait encore des souvenirs vivaces de l’époque où il avait huit ans, en 1948, ainsi que des récits transmis par son père et ses proches.
«Quand nous sommes partis en 1948, j’avais huit ans. Il y avait ici une grande aire de battage avec du blé, et c’est là que commencent mes souvenirs. J’ai interrogé mon père au sujet d’un avion qui volait au-dessus de nos têtes, et il m’a dit de ne pas avoir peur; c’était l’avion de la trêve [qui fut déclarée entre le 11 juin et le 8 juillet 1948, sous la direction du médiateur Folke Bernadotte; cette trêve a permis un renforcement militaire des forces sionistes – réception entre autres d’armes livrées par la Tchécoslovaquie, l’URSS ayant besoin de dollars! –, l’offensive a repris le 9 juillet].»
«C’était l’après-midi, et soudain, des bombes sont tombées près de la maison de mon oncle. Sa fille, Basma Khalil Abu Ali, a été tuée, et sa mère et ses sœurs ont été blessées. Nous avons été déplacés et dispersés. Nous sommes allés à Sakhnin, Al-Rama et Sajur et avons vécu dans plusieurs endroits avant de nous installer à Kabul [près d’Acre]», a-t-il ajouté.
«Le but de ces activités commémoratives est de faire découvrir aux jeunes générations les sites emblématiques d’al-Damun. C’est notre village, notre propriété, et nous l’avons quitté contre notre gré. Nous n’avions pas d’armes pour résister, et nous travaillions dans nos champs de blé et sur nos aires de battage lorsque l’attaque a eu lieu. Nous avons le droit de retourner sur cette terre bénie, et nous sommes convaincus que nous y retournerons», a déclaré Mohammad Asaad Murshid.
«Nous sommes venus dans notre village pour voir comment il avait évolué. Je suis née à l’extérieur en 1949. Ma famille s’est répartie entre Tamra et Kabul, deux villes de Galilée situées près du village dépeuplé de la région d’Acre. Il n’y a rien de comparable à al-Damun. On nous a dit qu’il y avait tout là-bas, et nous espérons y retourner», a déclaré Wafeeqa Murad.
Au printemps, Ahmed Mohammad Rayan a déclaré à The New Arab qu’il se rendait régulièrement dans le «village de ses pères, grands-pères et arrière-grands-pères pour affirmer que le droit au retour n’est pas négociable et ne s’estompe pas avec le temps».
«Nous poursuivons la lutte pour que ce village revienne à ses habitants. Al-Damun était un village central, très important et développé pour son époque, avec un moulin à farine et un pressoir à olives. L’eau de cette source s’est asséchée à force de pleurer la séparation d’avec ses habitants, et elle nous attend toujours. Les pierres parlent et disent: Revenez, notre peuple; revenez, les habitants d’Al-Damun qui buviez mon eau. Nous reviendrons, si Dieu le veut.»
Deux messages clés
«Il y a deux messages clés», a déclaré le Dr Khaled Anabtawi, chef du département stratégique et politique de l’Autorité palestinienne, à The New Arab alors qu’il assistait à l’événement.
«Premièrement, le droit au retour a une durée illimitée. C’est un droit légitime et fondamental, ainsi qu’un pilier central du projet national palestinien, de notre identité et de notre imagination politique. La question du retour et du déplacement nous ramène au point de départ: il ne s’agit pas seulement d’un conflit portant sur la terre, les frontières ou les religions, mais aussi d’un conflit concernant un peuple, dont plus de 70% ont été déplacés et expulsés de leurs terres en 1948 dans le cadre d’un projet colonialiste. C’est là le point de départ et la racine du conflit.»
La deuxième question, selon Anabtawi, concerne les Palestiniens déplacés à l’intérieur de leur propre pays. «Comme on le sait, environ 20 à 25% des Palestiniens vivant en Israël sont déplacés à l’intérieur du pays, ce qui signifie qu’ils sont des réfugiés qui ont été expulsés de leurs villages mais n’ont pas quitté le territoire de 1948, se déplaçant plutôt vers d’autres zones. Ils sont citoyens de l’État d’Israël, mais les autorités israéliennes s’obstinent à empêcher leur retour dans leurs villages et à leur refuser leur droit au retour. Cela démontre que la question n’est pas d’ordre démographique. Ce sont des citoyens de l’État, et leur retour ne modifierait pas l’équilibre démographique. Cela signifierait plutôt la reconnaissance par les autorités israéliennes de leurs droits sur cette terre et de l’injustice historique. Nous devons insister sur la mémoire et la prise de conscience, et sur la nécessité de contester le discours sioniste à tout moment, car c’est le fondement de notre identité politique dans ce pays.»
Lors d’un discours à al-Damun, le père Abuna Simon Khoury, dont la famille a été chassée du village, a déclaré: «Le son des cloches de l’église continuera de se mêler à celui de l’appel à la prière jusqu’au Jour du Jugement. Nous sommes ici bien que la cause palestinienne soit devenue l’objet d’une exploitation par ceux dont la conscience est défaillante. Nous sommes un peuple qui a été opprimé et spolié, mais nous restons. Notre présence ici aujourd’hui est la preuve de notre retour. Selon le droit international, nous avons le droit de retourner sur nos terres. Nous ne sommes pas des migrants, mais des personnes déplacées. Nous sommes un peuple puissant, nous sommes forts, et nous disons au monde entier que nous reviendrons. Et nous sommes revenus aujourd’hui.»
Restrictions, menaces et drapeau palestinien
L’avocat Nidal Othman, membre du comité d’al-Damun, a déclaré à The New Arab que la marche nationale du retour organisée par le Comité pour la défense des droits des personnes déplacées devait initialement se dérouler de Tamra à al-Damun.
«Cependant, en raison de la situation sécuritaire et des craintes concernant d’éventuels débris de roquettes le long des itinéraires qui pourraient blesser des personnes, ainsi que des restrictions imposées par la police, l’Association a préféré organiser des visites et des marches locales, Dans notre programme, nous affirmons que le retour est un droit auquel nous ne renoncerons pas.»
Le chercheur Khaled Awad, membre de l’Association pour la défense des droits des personnes déplacées, s’est également entretenu avec The New Arab au sujet des contraintes pesant sur les préparatifs de la marche centrale et de la décision de la faire passer en virtuel.
«Des circonstances exceptionnelles au cours des deux dernières années nous ont poussés à passer d’une marche traditionnelle à une table ronde en ligne, notamment la guerre et les politiques du ministre Itamar Ben Gvir, ainsi que la discrimination raciale. Nous ne voulons pas mettre les gens en danger. Notre responsabilité nationale nous impose de protéger la sécurité de notre peuple. Il n’est pas possible d’organiser la marche comme les années précédentes compte tenu des politiques de Ben Gvir, des restrictions sur le nombre de participants [maximum de 1000] et de l’interdiction de brandir le drapeau palestinien.»
Il a ajouté que la marche reposait fondamentalement sur le drapeau. «Le retirer et mettre en garde contre son déploiement sape la marche. La confrontation était évidente l’année dernière, lorsque Ben Gvir a menacé de prendre d’assaut la marche si le drapeau palestinien était déployé. Nous avons estimé que des massacres pourraient se produire, et c’est pourquoi nous n’avons pas organisé la marche traditionnelle.»
Malgré cela, Khaled Awad a souligné que l’association continue de développer de nouveaux outils. «Nous avons créé un nouveau projet et une nouvelle stratégie à travers des visites dans les villages dépeuplés en l’absence de la marche centrale. Cela se poursuivra même si nous reprenons plus tard la marche traditionnelle.»
Il a ajouté que des programmes sont désormais en place, avec une coordination, des équipes et un encadrement.
«Grâce à notre plateforme et à la marche numérique, nous visons à transmettre le message à tous, à l’intérieur et à l’extérieur du pays, parallèlement à des séminaires et diverses activités. Aujourd’hui, nous célébrons le 29e anniversaire de la Marche du retour et le 78e anniversaire de la Nakba, et les activités se poursuivront jusqu’au 15 mai, date officielle de la Nakba», a-t-il déclaré. (Article publié sur le site The New Arabe, le 23 avril 2026; traduction-édition par la rédaction d’A l’Encontre)
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Pour la deuxième année consécutive, la marche de la Journée de la Nakba annulée en raison des restrictions imposées par la police israélienne

Des enfants participent à une manifestation dans le village dépeuplé d’al-Damun, le 22 avril 2026. [Naif Zaidani/The New Arab]
Par Jack Khoury et Yair Foldes
Pour la deuxième année consécutive, les organisateurs d’une marche prévue mercredi 22 avril pour marquer la Journée de la Nakba ont annulé l’événement en invoquant les restrictions imposées par la police.
La police, invoquant ce qu’elle a qualifié de considérations de sécurité, a exigé que la participation à la marche soit limitée à 1000 personnes, contre les 20 000 à 30 000 habituellement mobilisées. Elle a également interdit le déploiement du drapeau palestinien. Cette dernière mesure reflète le durcissement de la répression contre le fait d’hisser le drapeau depuis l’arrivée d’Itamar Ben-Gvir au poste de ministre de la Sécurité nationale, bien que les tribunaux ne se soient pas encore prononcés sur la légalité de cette interdicition.
À la place de la marche, une table ronde réunissant des personnalités, des artistes et des historiens pour discuter de la Nakba a été diffusée sur Zoom. De plus, des événements locaux ont été organisés dans la Galilée et dans le centre du pays pour marquer le 78e anniversaire de la Nakba.
La marche, qui avait lieu depuis 26 ans et n’avait été annulée que ces deux dernières années en raison de la pandémie de Covid, devait se dérouler sur des terres agricoles au sud-est d’Acre, où se trouvent les vestiges du village palestinien d’al-Damun, dont les habitants ont été chassés en 1948.
Des militants palestiniens interrogés par Haaretz ont rappelé que la police avait autorisé plusieurs milliers de personnes à participer à la marche dans la région de Shefa Amr en 2024, alors même que, à l’époque, une campagne militaire limitée était en cours dans le nord contre le Hezbollah. Ils ont déclaré que le durcissement des restrictions indiquait que Ben-Gvir avait renforcé son emprise sur la police.
Le Comité pour la défense des droits des déplacés, qui organise la marche, a déclaré s’y préparer depuis plusieurs mois, bien que l’incertitude concernant la fin de la guerre avec l’Iran et le Hezbollah ait rendu les préparatifs difficiles, tout comme l’incertitude concernant la prolongation du cessez-le-feu avec l’Iran.
Les changements fréquents de la situation sécuritaire n’ont pas laissé aux organisateurs de la marche suffisamment de temps pour contester juridiquement la limite imposée par la police sur le nombre de participants.

Le comité a déclaré que le fait de remplacer la marche par une table ronde en ligne ne signifiait pas un recul dans leur lutte pour le droit au retour. Cela soulignait plutôt leurs efforts pour perpétuer la mémoire collective, même en présence de restrictions.
«La Nakba n’est pas seulement un souvenir historique, mais une réalité qui perdure», a déclaré le comité. «Le retour n’est pas seulement un symbole ou un souvenir, mais un droit fondamental qui ne vieillit pas.»
Malgré l’annulation de la marche, plusieurs événements ont eu lieu tout au long de la journée dans des zones agricoles et des parcs construits sur les ruines de villages dont les habitants ont été déplacés en 1948. Il s’agissait notamment de défilés, de projections de films, d’activités éducatives pour les enfants et de visites guidées, sous le titre «Retour au village». Plusieurs générations ont participé à certaines de ces activités: des personnes âgées ayant vécu la Nakba ont amené leurs enfants, petits-enfants et parfois même arrière-petits-enfants afin de partager leurs récits personnels d’évacuation forcée.
Parallèlement aux événements locaux, la table ronde en ligne a été diffusée depuis le centre historique de l’Association des Arabes de Jaffa; une trentaine de personnes, dont beaucoup de Juifs, y ont assisté. Parmi les intervenants figurait le président du Comité supérieur de surveillance arabe, l’ancien député Jamal Zahalka [membre de la Knesset de 2003 à 2019, comme adhérent au parti Balad].
«Nous nous réunissons pour manifester notre attachement au droit au retour, un droit naturel et moral en tant que propriétaires de la maison et de la terre. Cela fait partie du droit général des Palestiniens à la libération, à l’indépendance et au retour. Nous n’oublierons pas et nous ne pardonnerons pas, nous continuerons à revendiquer le droit au retour jusqu’à ce que nous l’obtenions», a déclaré Jamal Zahalka. «Notre présent n’est pas moins cruel que la Nakba», a-t-il ajouté, évoquant les actions de l’armée israélienne dans la bande de Gaza au cours des deux dernières années et demie et la violence croissante à l’encontre des Palestiniens en Cisjordanie commise par les colons et les soldats.
Salwa Salem-Copty, présidente du Comité des personnes déplacées et descendante des réfugiés du village de Ma’alul, en Basse Galilée, détruit en 1948, faisait également partie du panel. «Nous sommes ici non seulement pour nous souvenir, mais pour affirmer que les villages dont nous avons été expulsés vivent en nous. Personne n’est parti de son plein gré, et nous – les petits-enfants et les enfants des réfugiés – en gardons le souvenir. Cet événement est un message qui montre que le peuple n’oublie pas et reste fidèle à ses droits. Le retour n’est pas un concept théorique, mais un droit que nous défendons. Peu importe le temps qui passe.»
La police israélienne a répondu qu’elle «considère le droit de manifester comme la pierre angulaire d’un État démocratique [Haaretz renvoie ici, pour prendre distance, à un article qui cite des dirigeants militaires affirmant que le pays a été pris en otage par des secteurs qui réécrivent l’histoire] et autorise les manifestations tant qu’elles se déroulent dans le respect de la loi». La police a ajouté que «lors du dépôt de la demande pendant la guerre et conformément aux directives du Commandement du front intérieur en vigueur à l’époque, des conditions avaient été définies et communiquées aux organisateurs de la marche afin d’assurer la sécurité publique». Et ce, malgré le fait que les restrictions en temps de guerre étaient bien plus strictes et n’autorisaient pas un rassemblement de 1000 personnes [ce qui révèle le sens effectif de la décision]. (Article publié par Haaretz le 23 avril 2026; traduction-édition par la rédaction d’A l’Encontre)

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