Entre Amjad Youssef et Samir Kaakeh: justice et politique en Syrie. Quelle justice transitionnelle?

Image tirée d’une vidéo montrant un officier des services de renseignement de Bachar lors du massacre à Tadamon à Damas. (Vidéo du Guardian)

Par Yassin al-Haj Saleh

[L’arrestation de divers criminels du régime d’Assad met en lumière la pratique de la justice transitionnelle exercée par le régime d’Ahmed al-Chaara. A ce propos s’affrontent deux visions très différentes de cette justice transitionnelle en Syrie. Dans le Guardian du 4 mai 2026, Melvyn Ingleby et William Christou indiquent: «Les victimes des atrocités d’Assad, ainsi que celles des autres parties prenantes à la longue guerre civile du pays, exigent des processus transparents de responsabilisation. Cependant, certains membres du nouveau gouvernement syrien ont donné la priorité à la sécurité intérieure, mettant en avant l’arrestation de certains des hommes de main d’Assad tout en concluant des accords avec d’autres au nom de la stabilité.» Ali Aljasem, chercheur au Centre d’études sur les conflits de l’université d’Utrecht, cité par les auteurs, affirme: «Nous sommes passés d’une justice transitionnelle à une justice sélective et de façade. L’idée est d’arrêter quelques personnes, de les montrer à la télévision et de les utiliser comme boucs émissaires.»

Yassin al-Haj Saleh sur le site d’Al Jumhuriyah éclaire cette justice sélective. D’une part, il pointe sur l’inculpation d’un des responsables du massacre terrifiant de Tadamon, Amjad Youssef, ancien du régime de Bachar al-Assad. D’autre part, il souligne l’impunité accordée à un responsable, Samir Kaakeh, d’un enlèvement de quatre figures emblématiques de l’opposition à Bachar. Or Samir Kaakeh était un dignitaire de Jaych al-Islam (Armée de l’islam). C’est face à la configuration de cette sélectivité qu’est mise en question, pour lui, l’actuelle pratique de la justice transitionnelle, en Syrie; une procédure pourtant de la plus haute importance pour l’avenir des droits de la population de Syrie. – Réd. A l’Encontre]

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Un jour avant l’arrestation d’Amjad Youssef, l’auteur du massacre de Tadamon d’avril 2013 [voir encadré ci-dessous], les médias officiels syriens ont diffusé des images du président de la transition Ahmed al-Charaa à Douma. Il y apparaît main dans la main avec Samir Kaakeh, le dignitaire religieux (Mufti) de Jaych al-Islam (Armée de l’islam), et principal responsable de l’enlèvement et probablement de l’assassinat de Samira al-Khalil, Razan Zaitouneh, Wael Hamada et Nazem al-Hammadi, ainsi que d’autres actes criminels crimes [voir encadré ci-dessous]. Cet enlèvement s’est produit le dernier mois de l’année 2013.

Les informations relatives à ce crime sont disponibles et accessibles au public. Elles ont été publiées à maintes reprises sur cette plateforme (VDC-Centre de documentation des violations en Syrie) Tadamon et ses auteurs. Il fut rédigé par les deux chercheurs qui l’ont révélé: Ansar Shahoud et U?ur Ümit Üngör [1]. Le jour même, le quotidien The Guardian en publiait un résumé. Aujourd’hui, le tueur Amjad Youssef se trouve sur le banc des accusés, tandis que le tueur Samir Kaakeh se tient sur l’estrade du pouvoir.

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Amjad Youssef, principal coupable du massacre de Tadamon (quartier de Damas) d’avril 2013 a été arrêté par les autorités syriennes ce 24 avril 2026. Il était adjudant de l’Armée Syrienne sous Bachar Al Assad. Ce massacre a coûté la vie à au moins 288 civils, dont des enfants, abattus les yeux bandés un à un devant la fosse où ils étaient jetés. Révélé pour la première fois à travers une série de vidéos filmées par les auteurs eux-mêmes, avant de parvenir à des chercheurs en Europe (Annsar Shahhoud et U?ur Ümit Üngör aux Pays-Bas) et de devenir la base d’une enquête qui fut publiée en 2022.

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Razan Zeitouneh, Wael Hamada, Samira al-Khalil et Nazem Hammadi sont des militant·e·s pacifiques syriens qui travaillaient pour le Centre de documentation des violations en Syrie (VDC), une organisation non gouvernementale (ONG) qui recense les violations des droits humains. Ils ont été enlevés dans les bureaux du VDC à Douma, en Ghouta orientale de Damas – une zone contrôlée par des groupes armés d’opposition –, dans la soirée du 9 décembre 2013. On est depuis sans nouvelles. L’un des plus puissants groupes de la région à l’époque de leur disparition était Jaych al-Islam. Samir Kaakeh était un dignitaire de cette organisation.

Razan Zeitouneh est une avocate spécialisée dans la défense des droits humains, qui travaillait principalement sur des affaires concernant des prisonniers et prisonnières d’opinion et d’autres prisonniers et prisonnières politiques. Militante de longue date, elle est à l’origine de la création du VDC. Wael Hamada est un défenseur actif des droits humains. Nazem Hammadi est avocat, poète et défenseur des droits humains. Samira al-Khalil est une militante politique et défenseure des droits humains connue, qui a été prisonnière d’opinion du gouvernement syrien de 1987 à 1991. Elle est par ailleurs l’épouse de l’auteur de cet article.

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Ce qui empêche de connaître la vérité et de rendre justice pour la disparition de ces deux femmes et de ces deux hommes n’est pas un manque d’informations ou de preuves fiables, mais bien le contexte politique et institutionnel actuel. Alors que la demande de justice pour les victimes du massacre de Tadamon trouve un écho favorable dans le contexte présent, c’est l’omission de la justice pour les victimes du crime de Jaych al-Islam qui s’en trouve confortée. Cela soulève la question de la relation entre la justice et la politique dans la Syrie d’aujourd’hui. C’est peut-être la question fondamentale concernant la légitimité dans son sens le plus profond et le plus radical: dans quelle mesure les impératifs de justice sont-ils indépendants des préférences, choix et alliances politiques du moment du groupe au pouvoir? Autrement dit, dans quelle mesure la légitimité est-elle indépendante du pouvoir, de sorte que ce dernier soit interrogé sur sa légitimité et son équité par tous ceux qui sont affectés par ses agissements et ses pratiques?

Nous connaissons la réponse à cette question sous l’ère Assad. La justice, comme tout le reste, a été soumise à la priorité absolue du régime d’Assad: monopoliser la totalité du pouvoir pour l’éternité. Samira al-Khalil, emprisonnée sous Hafez al-Assad pendant plus de quatre ans sans inculpation ni procès, le sait très bien. Razan Zaitouneh, l’avocate qui a défendu sous Bachar al-Assad, devant la Cour de sûreté de l’État à Damas, les détenus politiques – y compris des salafistes – le sait aussi. En réalité, tous les Syriens le savent. La Syrie était un désert en matière de droits autant qu’un désert politique, où le droit à la justice, tout comme le droit à la politique, a été refusé à tous sans exception. C’est pourquoi il est incohérent de défendre aujourd’hui le droit à la justice et à la politique pour certains et pas pour d’autres car un droit n’est un droit que s’il est universel. C’est aussi pour cette raison que l’indépendance de la justice a constitué un point constant dans les revendications des opposants démocrates tout au long des décennies du règne d’Assad, au même titre que les libertés politiques et le pluralisme des partis.

Aujourd’hui, la question se pose concernant le droit des opposants démocrates à la justice et à la politique, et le premier révélateur en est l’affaire de Samira al-Khalil, Razan Zaitouneh, Wael Hamada et Nazem al-Hammadi. Pourquoi? Non pas parce que la liberté et la vie de ces quatre personnes seraient plus importantes ou plus nobles que celles des quelque 200 000 autres disparus syriens. Mais parce que leur histoire tragique concentre des éléments qu’on ne retrouve dans aucune autre affaire. Ces quatre personnes ont un passé reconnu d’opposition au régime d’Assad, antérieur à la révolution et aux forces qui ont émergé par la suite. Il existe des preuves abondantes et suffisantes pour accuser Jaych al-Islam et justifier l’ouverture d’une procédure judiciaire concernant le sort de ces quatre personnes. De plus, nous connaissons les suspects nommément, au premier rang desquels figure Samir Kaakeh lui-même. Enfin, et surtout, parce que les ravisseurs de ces deux femmes et deux hommes sont islamistes et partagent l’idéologie des dirigeants actuels, ce qui fait de cette affaire l’épreuve décisive de l’indépendance de la justice face à l’idéologie et au pouvoir. L’arrestation et le procès d’Atef Najib, cousin de Bachar al-Assad [5], ne mettent pas à l’épreuve l’indépendance de la justice dans la Syrie d’aujourd’hui. C’est l’ouverture d’une procédure judiciaire concernant le crime de Samir Kaakeh et de ses partisans qui la mettra à l’épreuve. Cette affaire détermine le destin de la justice, elle est son éthique et son critère dans la Syrie d’aujourd’hui.

Ce sont des personnes comme Razan, Samira, Wael et Nazem, comme Ansar Shahoud et U?ur Ümit Üngör, ainsi que d’innombrables Syriens et leurs partenaires à travers le monde qui ont construit le fondement éthique et juridique de la révolution syrienne. C’est Razan Zaitouneh en personne qui a rédigé les deux rapports les plus fiables sur le massacre chimique de la Ghouta en août 2013, sur la base d’investigations personnelles directes, au péril de sa vie, quelques jours seulement après la tragédie. C’est elle, et personne d’autre, qui a œuvré pour bâtir une institution judiciaire indépendante dans la Ghouta orientale afin d’éviter que la force ne se substitue au droit. C’est précisément pour cela, et pour aucune autre raison, que Samir Kaakeh et ses sbires l’ont kidnappée, ainsi que sa collègue et leurs deux compagnons et collaborateurs. C’est le chercheur Ansar Shahoud, et personne d’autre, qui a consacré deux ans de sa jeunesse et risqué sa santé pour dévoiler la vérité sur le crime qui est aujourd’hui exploité à des fin politiques, sans que les profiteurs ne mentionnent le nom d’Ansar ou de son co-chercheur, Ugur Ümit Ünger.

Ce sont de jeunes Alaouites qui ont risqué leur vie, notamment Hazem al-Abdullah, pour faire passer clandestinement les vidéos en Europe et les remettre entre les mains des chercheurs, un fait que préfèrent taire les sectaires avides de criminaliser toute une communauté syrienne (Alaouite). Ce sont des avocats et des militants des droits de l’homme syriens, et personne d’autre, qui traquent les criminels d’Assad et ses Chabihas [milices] en Europe, travaillant pour obtenir une part de justice pour leurs concitoyens. Ce qui unit ces personnes, c’est leur attachement à la cause de la démocratie, de la justice et de la citoyenneté en Syrie. Ils sont tous aujourd’hui effacés du paysage politique et médiatique, tout comme l’existence de Razan, Samira, Wael et Nazem a été rayée. Pendant ce temps, le «mufti du meurtre» Samir Kaakeh est choyé par ceux qui se pavanent et s’attribuent le mérite exclusif de l’affaire des victimes du massacre de Tadamon, sans jamais s’être souciés des questions de vérité, de liberté et d’égalité de droits.

La différence de traitement entre les deux affaires incarnées par Samir Kaakeh et Amjad Youssef va au-delà du «deux poids, deux mesures» pratiqué par les dirigeants actuels: elle révèle qu’ils se sont accaparé la révolution et le pays. Arrivés tardivement dans une révolution à laquelle ils n’ont contribué ni de près ni de loin, et lui ont même été farouchement hostiles pendant des années. Aujourd’hui, ils font main basse sur ce pour quoi des millions de Syriens ont lutté et se sont sacrifiés, sans remercier personne d’autre qu’eux-mêmes, et sans partager le pouvoir ni la prise de décision ni même une quelconque opinion. Comme si la Syrie était leur propriété privée, tout comme elle l’était sous l’ère Assad.

L’affaire de Samira, Razan, Wael et Nazem est une cause nationale, politique et publique, au même titre que celle des victimes du massacre de Tadamon. Tout comme cette dernière n’a pas attendu de plaintes personnelles des familles pour être instruite et aboutir à l’arrestation du principal coupable – grâce aux informations fournies par des chercheurs et des journalistes indépendants – il ne devrait pas en être autrement pour les crimes de Samir Kaakeh et de ses semblables. Cette plateforme VDC qui a fourni le rapport le plus exhaustif sur le premier crime est la même qui a fourni les informations les plus complètes sur le second. En tout état de cause, le dossier et les plaintes personnelles sont déjà déposés. Mais il n’y a pas de justice indépendante.

L’affaire de Samira, Razan, Wael et Nazem ne mourra pas, et elle ne sera pas frappée de prescription. Nous ne l’abandonnerons pas aux mains des forces de la haine et de l’oubli. C’est une histoire connue en Syrie et dans le monde, détaillée et étayée par des informations, des faits et des noms. C’est un crime commis au grand jour, dont les auteurs sont identifiés. Par conséquent, le fait qu’ils échappent à la justice et à toute sanction sont le signe par excellence de l’absence de justice dans la Syrie post-Assad, ou plutôt, l’étalon et le marqueur de cette absence de justice.

Nous adressons ces mots à tous les Syriens, car il est de notre devoir de dire la réalité du pouvoir en toutes circonstances, mais aussi dans l’espoir de voir cette affaire relancée 12 ans, 4 mois et 18 jours après la disparition forcée de Samira, Razan, Wael et Nazem. Pour nous, c’est une question de droit et de vérité: nous réclamons la vie et la liberté pour nos proches, ou à défaut, la connaissance pleine et entière de leur sort, et la restitution de leurs corps assassinés si Samir Kaakeh et son gang les ont tués. Nous voulons des tombes identifiées pour nos proches pour pouvoir faire notre deuil, et en mémoire de notre cause commune.

Nous nous adressons aux Syriens également pour leur dire que ce qui protège leur vie, leur liberté et leurs droits n’est ni le pouvoir ni leur confession, mais une justice indépendante et l’égalité du droit devant une justice pour tous. La leçon de Bachar al-Assad et de son régime n’est pas si lointaine. (Article publié sur le site Al Jumhuriyah le 27 avril 2026; traduction, de l’arabe, pour alencontre.org par Suzanne Az)

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[1] Ansar Shahoud: titulaire d’un master en études sur l’Holocauste et le génocide de l’Université d’Amsterdam et du NIOD (Institut néerlandais d’études sur la guerre, l’Holocauste et le génocide), ses recherches ont porté sur les violences d’État en Syrie. Ugur Ümit Ünger: professeur d’études sur l’Holocauste et le génocide à l’Université d’Amsterdam et au NIOD (Institut néerlandais d’études sur la guerre, l’Holocauste et le génocide), ses publications portent sur le génocide et les violences de masse au Moyen-Orient.

[2] Atef Najib est le cousin de Bachar Al-Assad et ancienne figure centrale de lappareil sécuritaire. Officier, il est accusé d’avoir notamment torturé et tué les enfants de Daraa arrêtés pour avoir inscrit des slogans anti régime sur les murs de leur école, ce qui a déclenché la révolution qui a suivi en 2011. C’est le premier responsable des services de l’ancienne dictature à être jugé en Syrie depuis la chute du régime. Son procès s’est ouvert à Damas le dimanche 26 avril 2026.

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