
Par Ziad Majed
Depuis le lancement, le 2 mars 2026, de six roquettes du Hezbollah en soutien à l’Iran, puis la guerre israélienne totale qui a suivi — culminant dans une violence barbare prolongeant une série de crimes et de violations jamais interrompue malgré l’accord de cessez-le-feu signé fin novembre 2024 — le Liban est divisé entre deux discours radicaux et simplificateurs, même s’ils ne résument pas à eux seuls toute la réalité du pays.
Une polarisation politique binaire…
Le premier soutient le Hezbollah sans aucun esprit critique. Il ne voit aucun problème dans son allégeance à l’Iran, ni dans le timing de sa dernière opération, ni dans le maintien de son arsenal malgré l’échec de la «guerre de soutien» à Gaza.
Le second considère au contraire que le Hezbollah porte à lui seul la responsabilité de toutes les atrocités israéliennes, entre destructions, déplacements forcés et bombardements qui frappent le Liban depuis le 8 octobre 2023. Pour ce courant, des négociations menant à la paix avec Tel-Aviv constitueraient l’unique issue à la catastrophe actuelle.
Il est relativement facile d’affirmer que la majorité des partisans du premier discours proviennent de la base populaire confessionnellement liée au Hezbollah ou à certains de ses alliés laïques issus des courants nationalistes et communistes. En revanche, le second camp nécessite une analyse plus fine de ses composantes politiques et communautaires, tant les positions y sont variées.
On y retrouve un large éventail de partis chrétiens (certains participant au gouvernement et d’autres non), une partie des forces et personnalités sunnites représentées au parlement, de nombreux Druzes, ainsi que des laïcs indépendants proches de ce qu’on pourrait appeler un large courant libéral.
Certaines déclarations du président de la République [Joseph Aoun, depuis janvier 2025] et du Premier ministre [Nawaf Salam, depuis février 2025] semblent s’inscrire, au moins partiellement, dans cette logique tout en maintenant une distance nécessaire avec les franges les plus extrêmes, celles qui ont parfois laissé entendre qu’elles souhaitaient voir Israël éliminer le Hezbollah avant d’ouvrir la voie à une normalisation avec lui.
Il ne s’agit pas ici des individus gravitant autour du banquier Antoun Sehnaoui [1] — poursuivi par la justice française pour «blanchiment d’argent, détournement de fonds et association de malfaiteurs» — dont certains affichent comme lui ouvertement leur soutien à Israël, même si des convergences existent parfois avec eux sur certaines positions. Il s’agit plutôt de responsables et de personnalités ayant déclaré à des journalistes occidentaux qu’«Israël avait créé au Liban une dynamique dont il fallait tirer parti». On parle aussi de représentants politiques ayant exigé un désarmement immédiat du Hezbollah comme condition préalable à tout arrêt de la guerre, l’un d’eux allant jusqu’à qualifier de «faute» toute demande de cessez-le-feu.
… et un discours alternatif
En parallèle, des voix importantes et responsables ont émergé au sein même du gouvernement — notamment celles du vice-Premier ministre Tarek Mitri et du ministre de la Culture Ghassan Salamé — ainsi que du côté de l’allié du gouvernement, Walid Joumblatt. Toutes ont tenté d’élaborer un discours différent, échappant à cette polarisation, fondé sur trois principes essentiels.
Le premier : affirmer la nécessité absolue de mettre fin à la guerre israélienne.
Le deuxième : défendre l’idée de négociations avec Israël afin d’aboutir à un cessez-le-feu, à une délimitation des frontières et au retrait des territoires libanais occupés, sur la base de l’accord d’armistice et des résolutions internationales pertinentes (de l’ONU) — ou de textes équivalents pouvant être négociés et faire l’objet d’un accord — sans pour autant parler de paix ou de normalisation. Ces questions nécessitent du temps, des solutions régionales et palestiniennes, ainsi qu’un véritable dialogue interne libanais, tant l’opposition à ces perspectives demeure forte, et ne se limite ni à la base du Hezbollah, ni aux tenants du premier discours.
Le troisième principe : promouvoir des accords internes et des efforts arabes et internationaux conduisant à la remise des armes du Hezbollah à l’armée libanaise, à l’extension de l’autorité exclusive de l’État sur tout le territoire et à la récupération par celui-ci en matière de décisions de guerre et de paix. Cela implique de refuser toute dérive vers une confrontation civile que Tel-Aviv souhaiterait voir éclater et que le Hezbollah lui-même, soutenu par l’Iran, agite parfois comme menace de manière irresponsable et relevant du chantage.
Dialogue interne et démarches diplomatiques et juridiques
C’est probablement à partir de là qu’on peut définir les fondements de cette « troisième voie ». Mais au-delà de ce qui précède, et de la nécessité de réhabiliter le principe du dialogue interne pour éviter une nouvelle fragmentation du pays, il faut rappeler l’existence de pistes diplomatiques, juridiques et médiatiques encore inexplorées ou insuffisamment prises au sérieux. Elles pourraient pourtant accompagner des négociations sur le cessez-le-feu, le retrait aux frontières et le déploiement de l’armée libanaise jusqu’à son contrôle total du territoire et des armes du Hezbollah.
Parmi ces pistes figure notamment le dépôt de plaintes contre Israël devant les juridictions internationales compétentes pour la destruction de villages — des crimes de guerre documentés par l’armée israélienne elle-même — ainsi que pour les milliers de civils tués ou blessés, parmi lesquels des dizaines de secouristes, personnels de santé et journalistes directement visés. Cela pourrait se faire en coopération avec de nombreuses organisations internationales possédant l’expertise nécessaire et ayant déjà publié des enquêtes sur ces faits.
Il faudrait également réclamer des réparations pour les destructions d’infrastructures et de biens, estimées à plusieurs milliards de dollars. Rien ne justifie une capitulation totale devant Donald Trump sans lui rappeler que le Liban a besoin d’un financement massif pour sa reconstruction, condition indispensable à sa stabilité. D’autant que Trump cherche lui-même à obtenir un « succès politique » au Moyen-Orient, à l’approche d’élections de mi-mandat susceptibles de réduire sa marge de manœuvre future.
De même, rien n’empêche le Liban d’élargir son réseau diplomatique en renforçant ses relations avec des pays tels que l’Arabie saoudite, le Pakistan, la Turquie, l’Égypte, la France, l’Espagne, la Chine, l’Indonésie, le Canada, le Royaume-Uni, le Brésil ou encore l’Afrique du Sud. Plusieurs de ces États tentent de jouer un rôle de médiation au Moyen-Orient ou s’opposent à l’hégémonie israélienne. Certains entretiennent de bonnes relations avec Washington et devraient être mobilisés pour soutenir la position libanaise.
La «troisième» voie face à la polarisation
La troisième voie ne se contente pas de sortir du choix binaire « résistance/guerre » contre «paix/normalisation». Elle critique l’ensemble des courants politiques : le Hezbollah, ses alliances et sa culture politique, mais aussi ses adversaires qui pensent que les résultats de la guerre et les approches de Trump pourraient leur rendre un jour une gloire perdue. Une gloire nostalgique, entretenue par certains qui rêvent de retrouver le Liban d’avant-guerre et d’avant «l’influence étrangère». Comme si ni la démographie ni les dynamiques politiques et économiques n’avaient changé au Liban ni dans la région. Comme si le système politique et les élites économiques de cette époque n’avaient pas eux-mêmes contribué à produire cette guerre, aux côtés des facteurs régionaux, de l’exode palestinien et des divisions libanaises. Cette guerre et la situation régionale qui continue de se détériorer ont produit un régime et des forces qui se succèdent au pouvoir avec toujours plus de médiocrité.
Il convient d’affirmer aussi que la catastrophe financière et économique du Liban — dont on parle de moins en moins — engage lourdement la responsabilité du secteur bancaire. Or, la plupart des acteurs des deux premiers camps cherchent à contourner la nécessité d’un véritable traitement de cette crise. Seuls quelques-uns des libéraux évoqués plus haut font exception. Quant aux partisans de la normalisation avec Israël, ils soutiennent souvent les représentants les plus corrompus du lobby bancaire.
Il faut noter néanmoins les positions claires du Premier ministre, de son adjoint, du ministre de la Culture et de certains ministres indépendants qui désignent les responsables de l’effondrement économique et dénoncent ses conséquences.
Enfin, les partisans de cette troisième voie jouissent d’une certaine crédibilité du fait de leurs positions passées et présentes sur d’autres lignes de fracture libanaises : notamment leur opposition au régime Assad déchu et leur soutien au soulèvement populaire du 17 octobre 2019 au Liban, réprimé et combattu tour à tour par les partisans des deux premières options.
L’option «puriste» et l’option «réaliste»
Au-delà de la faiblesse politique et morale des accusations de «nouvelle résistance » adressées à ce troisième courant — accusations lancées à ses adversaires qui reproduisent en miroir celles de trahison ou d’être des agents, pour ne pas dire des «sehnaouis» (allusion à Antoun Sehnaoui) — il n’y a aucune raison de se justifier face aux reproches de «purisme» politique, d’élitisme ou de condescendance, d’arrogance.
Défendre des positions de principe, rappeler des éléments aujourd’hui négligés et dénoncer la faiblesse des arguments avancés de part et d’autre n’a rien de condamnable. Cette posture trouve un écho important parmi une génération libanaise échappant aux clivages confessionnels et dont la conscience politique et juridique s’est formée à l’ombre du génocide israélien à Gaza. Cette génération constitue peut-être le principal espoir d’avenir pour le pays.
Cette position entre aussi en résonance avec d’importants secteurs des sociétés civiles occidentales, où les appels à sanctionner Israël pour ses crimes se multiplient. Les mandats d’arrêt de la Cour Pénale Internationale contre Benjamin Netanyahou, ainsi que la qualification du système d’occupation israélien comme régime d’apartheid par la Cour internationale de justice — alors présidée par le juge Nawaf Salam — ont conduit nombre de responsables occidentaux à éviter désormais tout contact avec Netanyahou, par conviction ou par gêne. Alors que pendant ce temps au Liban, certains voudraient pousser le président de la République à rencontrer et serrer la main de Netanyahou, alors même que l’armée israélienne continue de détruire maisons, écoles et propriétés dans le sud, et que des milliers de familles enterrent encore leurs morts [2].
Quant au « réalisme » dont certains accusent cette troisième voie d’être dépourvue, il est en réalité absent chez ceux qui croient qu’un simple accord de paix avec Israël résoudrait miraculeusement les problèmes, ou qu’il serait possible de désarmer le Hezbollah sans accords internes et régionaux complexes.
Sans même parler du fait que la frontière sud avec Israël restera, dans tous les scénarios, une frontière marquée par l’hostilité populaire — hostilité encore aggravée par les massacres israéliens récents, la destruction systématique des villes et villages, et l’indifférence de certains Libanais à ces réalités.
Quoi qu’il en soit, l’émergence au Liban d’un courant indépendant et influent, refusant les simplifications et la dépendance envers toute puissance étrangère, en quête de réformes, de la paix civile, du monopole des armes par l’État, de calme total aux frontières et d’une ouverture sur le monde entier, tout en rejetant toute normalisation avec «l’État génocidaire israélien» — comme il rejetait auparavant la normalisation avec le régime Assad — ne pourra se faire sans des forces organisées capables de transformer ce discours politique et culturel en véritables projets politiques.
Mais cela est une autre question : une question posée depuis des décennies, à laquelle personne, ni au Liban ni dans la diaspora, n’a encore trouvé de réponse efficace malgré les nombreuses tentatives et les efforts déployés. Et cette recherche a son importance. Affaire à suivre… (Article publié sur le site arabe Mégaphone le 4 mai 2026 ; traduction de l’arabe pour alencontre.org par Suzanne Az).
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[1] Antoun Sehnaoui est un banquier libanais et producteur de films. Il est président du conseil d’administration du groupe SGBL, qui comprend la Société Générale de Banque au Liban (SGBL), la Société Générale de Banque en Jordanie (SGBJ) et la société financière Fidus Wealth Management et président du conseil d’administration de la Compagnie Financière Richelieu. Fils du banquier pro-israélien Nabil Sehnaoui, Antoun Sehnaoui fait partie de l’oligarchie politico-financière de la bancocratie libanaise qui s’est enrichie par le biais des politiques de la Banque du Liban et de son gouverneur, Riad Salamé, notamment par les opérations dites d’ingénierie financière qui «ont enrichi les banquiers et conduit le pays à la pire crise économique de son histoire, qui ont poussé la plupart des Libanais au bord de l’effondrement et les ont plongés sous le seuil de pauvreté». (Source Libanews et Ramy el-Amine).
Selon L’Orient-Le Jour : «Le parquet financier de Paris a récemment ouvert une enquête pour des faits présumés de blanchiment, d’abus de confiance en bande organisée et, possiblement, de fraude fiscale visant notamment Bank Audi France ainsi que le groupe Richelieu, lié à la SGBL au Liban et à Antoun Sehnaoui. Cette décision fait suite à deux plaintes déposées en juillet 2025 par le «Collectif des victimes des pratiques frauduleuses et criminelles au Liban» (CVPFL) et l’ONG française anticorruption Sherpa.»
Antoun Sehnaoui s’est affiché lors d’événements soutenant des initiatives culturelles américano-israéliennes, comme le financement d’un projet d’opéra conjoint, en compagnie de diplomates et d’analystes proches des cercles pro-israéliens à Washington. (S.AZ)
[2] Tous les jours, forces armées d’Israël mènent leurs attaques. Selon L’Orient-Le Jour de ce 13 mai : «Les drones de l’armée israélienne ont multiplié mercredi leurs frappes ciblées sur les routes du Liban-Sud, bombardant des voitures jusqu’au littoral du Chouf où trois tirs sur autant de véhicules ont fait huit morts, parmi lesquels deux enfants… Dans la matinée, trois bombardements consécutifs ont ainsi eu lieu sur la région côtière au sud de Beyrouth. Le premier a visé une voiture au niveau de Jiyé, sur l’autoroute très fréquentée reliant Saïda à la capitale près du carrefour de Jadra. Le véhicule, un van chargé de produits alimentaires, a pris feu et un passager a été tué. La deuxième a ciblé un 4X4 qui transportait quatre personnes, tandis que la quatrième a visé une voiture sur une route secondaire, à l’entrée de Saadiyate… Les attaques aériennes se sont en outre poursuivies sur le reste du pays, alors que l’armée israélienne a ordonné dans la matinée l’évacuation de six villages entiers du caza de Tyr, à savoir Maachouk, Yanouh, Bourj el-Chemali, Haloussiyé el-Faouqa, Debaal et Abbassiyé puis, en début d’après-midi, celle de trois autres localités, Kfarhata (Saïda), Arabsalim et Deir el-Zahrani (Nabatiyé).»
Ce qui implique des «évacuations» qui ne font que se cumuler. Les centaines de milliers de «déplacé·e·s» cherchent des abris éphémères et précaires. Des régions du Sud Liban sont soumises à une destruction voisinant celle imposée à Gaza. (Réd.)

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