lundi
17
juin 2018

A l'encontre

La Brèche

Damas, 21 mars 2017

Par Benjamin Barthe

Les armes se sont tues il y a trois mois [décembre 2016]. Alep-Est la rebelle est retournée dans le giron de l’armée syrienne. La chape de peur et de silence qu’impose le régime Assad aux zones sous son contrôle écrase de nouveau les quartiers orientaux de la ville. Mais au sein de l’opposition syrienne, le choc de la défaite continue de faire du bruit. Comment expliquer la débandade des groupes armés, que personne ou presque n’a vue venir? Comment Alep-Est a-t-elle pu sombrer, en un mois, entre le 15 novembre et le 15 décembre, alors qu’une ville comme Daraya, située dans la banlieue de Damas, a résisté près de quatre ans au siège des loyalistes?

Le débat continue d’agiter le camp anti-Assad. «Alep n’est pas tombée militairement, c’est le résultat d’une décision internationaleLa ville aurait pu résister encore six mois, il y avait plein d’armes. Mais des quartiers entiers ont été abandonnés, en vertu d’accords secrets», assure Abdelahad Steifo, vice-président de la Coalition nationale syrienne, la principale formation de l’opposition, incriminant, sans le dire, la Turquie, qui, à partir de l’été 2016, s’est rapprochée de la Russie, alliée de Damas.

«On a perdu parce que la révolution n’a pas réussi à offrir un espoir à la population, objecte Ossama Shorbaji, directeur de l’ONG Afaq, qui dispense des formations dans les zones aux mains des insurgés. Il y avait trop de bandits et de profiteurs parmi les groupes armés. Prenez les prisons des groupes rebelles. Il y avait beaucoup moins d’abus et de violences que dans celles du régime. Mais ce n’était pas non plus un modèle dont on pouvait être fier.»

Complot de l’extérieur? Effondrement de l’intérieur? Le sort d’Alep bascule les 26 et 27 novembre 2016, quand le front oriental de la ville s’effondre subitement, au niveau de Massaken Hanano. Ce quartier résidentiel, tracé au cordeau, avait pourtant la réputation d’être facile à défendre. Des immeubles de haute taille, à la vue bien dégagée. De quoi résister aux bombardements, tout en permettant à des snipers embusqués de barrer la route des assaillants.

«Une honte et un mystère»

«La chute de ce front, c’est une honte et un mystère, clame Ossama Shorbaji. Je connais l’un des types qui le commandait. Après avoir repoussé un premier assaut, il a demandé des renforts. Rien n’est venu. Voyant que la route était ouverte, les troupes pro-Assad s’y sont engouffrées. Ce qui a donné le signal de la débâcle.»

La thèse la plus crédible expliquant l’abandon de Massaken Hanano est le conflit entre Noureddine Zinki, un groupe armé islamiste, et Tajamu Fustakim, une brigade plus modérée, estampillée Armée syrienne libre (ASL), soutenue par les Etats-Unis et ses alliés arabes. Peu avant le lancement de l’offensive du régime, Zinki, qui avait reçu par le passé des armes des Etats-Unis avant de tomber en disgrâce du fait de ses exactions, a fait main basse sur les dépôts d’armes de son rival.

Menée en collaboration avec le Front Fatah Al-Cham, une faction djihadiste issue d’Al-Qaida, cette attaque a plombé le moral des hommes de la brigade Fustakim, l’une des mieux équipées d’Alep. «Nous tenions près de 90 points de confrontation, le long de la ligne de front, témoigne Zakariya Malahifji, le conseiller politique de la formation. Du jour au lendemain, nos combattants se sont retrouvés privés de munitions. Ahrar Al-Cham – un groupe salafiste – nous en a fourni un peu, mais ça n’a pas suffi. Si Zinki et Fatah Al-Cham ne nous avaient pas attaqués, Alep ne serait pas tombée.»

A tout le moins, pas aussi vite. Car pour rasseoir son pouvoir sur la deuxième ville du pays, Damas n’a pas lésiné sur les moyens. Toutes les armes et techniques de guerre testées ces cinq dernières années à travers la Syrie ont été déployées contre les 45 km2 d’Alep-Est, causant des centaines de morts parmi les civils. Bombes «régulières», bombes incendiaires, bombes à fragmentation, bombes chimiques, bombes perforantes, bombes-barils, etc.

Selon le Syrian Network for Human Rights, une organisation de défense des droits de l’homme, 4045 barils explosifs se sont écrasés sur Alep-Est en 2016, dont 225 durant les deux premières semaines de décembre. Cible privilégiée de ce blitz: les hôpitaux. La Syrian American Medical Society, pilier de l’assistance aux médecins d’Alep, a recensé soixante-dix attaques contre des infrastructures de santé durant la seconde moitié de l’année 2016. Démenti par Damas et Moscou, l’usage d’armes prohibées par les conventions internationales, comme les projectiles à sous-munitions ou le gaz chloré, est démontré par un faisceau d’indices convergents, compilés dans un minutieux rapport, «Breaking Aleppo», du think tank américain Atlantic Council: vidéos, récits, attestations de médecins, débris de projectiles, etc.

Cynisme

Dans un rapport séparé, l’ONG Human Rights Watch a montré comment les attaques au chlore se sont déplacées, entre la mi-novembre et la mi-décembre, de l’est vers l’ouest du secteur rebelle, accompagnant la progression des forces pro-Assad. «Toutes les méthodes utilisées pour briser Daraya et, avant cela, la vieille ville d’Homs ont été répétées à Alep sur une plus grande échelle», affirme Atlantic Council dont le rapport rappelle que la destruction de l’hôpital de Daraya avait brisé la résistance de la population de cette banlieue de Damas et précipité sa chute en août.

Instruits par ce précédent, les défenseurs d’Alep-Est auraient pu faciliter le départ d’un maximum de civils. Leur nombre, estimé à 250 000 par l’ONU, était probablement plus proche de 150 000 ou 200 000, comme l’ont montré les statistiques du dénouement final (110 000 personnes réfugiées dans la partie ouest, sous contrôle gouvernemental, 35 000 évacués vers des zones rebelles, dans la campagne environnante et un nombre inconnu resté sur place). Inciter une partie d’entre eux à quitter Alep aurait allégé le fardeau pesant sur les combattants.

Mais cette voie n’a pas été prise. Par incapacité à planifier et naïveté, des commandants pensant jusqu’à la dernière minute que leurs parrains occidentaux empêcheraient le siège de la ville. Par cynisme aussi. Bien que minoritaires (quelques centaines sur 7000 ou 8000 combattants), les extrémistes de Fatah Al-Cham avaient réussi à répandre leurs idées au-delà de leurs rangs, au moyen notamment de camps d’entraînements gratuits, organisés à l’été 2016. Les derniers jours des combats, certains de leurs hommes et d’autres brigades radicales, comme Abou Amara, ont empêché des habitants de se réfugier à l’ouest de la ville.

Le virage diplomatique de la Turquie a aussi déstabilisé les groupes armés. Dès août, Ankara a obligé des centaines de combattants à quitter les provinces d’Alep et d’Idlib pour rejoindre celle de Djarablus, plus à l’est, en vue d’une offensive contre l’organisation Etat islamique. Un signe de désengagement qui a fait boule de neige. «Des gens se sont réveillés avec les soldats sous leurs fenêtres, raconte un connaisseur d’Alep-Est, qui requiert l’anonymat. Les rebelles avaient décampé ou retourné leur veste.»

Après la victoire de leur camp, les médias pro-Damas ont voulu voir dans le passage à l’ouest de quelques figures d’Alep-Est le signe que les rangs rebelles étaient infestés d’espions. Au sein de l’opposition, on tend à minorer cette thèse. «Ce qui est sûr, c’est que les armes étaient là, mais que la tactique et la volonté manquaient, insiste Ossama Shorbaji. J’étais sur place une semaine avant le début du siège – juillet 2016. Les rebelles n’avaient même pas préparé un réseau de tunnels sérieux.»

Certains groupes, comme Noureddine Zinki, se concentraient sur leurs business de guerre. Dès l’encerclement d’Alep-Est achevé, ses hommes ont confisqué les stocks de cigarettes de la ville pour les revendre au compte-gouttes une fois les prix envolés. L’arsenal de Tajamu Fustakim, saisi par Zinki début novembre, a été retrouvé intact et inutilisé par les forces pro-régime après leur victoire. «Les groupes armés ont fait plein d’erreurs, mais on avait pu préserver un vrai espace de liberté, tempère Salah Al-Ashkar, 28 ans, un documentariste et militant révolutionnaire resté à Alep jusqu’au bout et aujourd’hui réfugié à Gaziantep, en Turquie. En 2014 et 2015, on a réussi à monter des pièces de théâtre dénonçant les profiteurs du soulèvement. On a fait même des manifestations contre le Front Fatah Al-Cham.»

Et c’est là, en définitive, que réside le principal échec des mutins d’Alep. «Ils sont restés une minorité, ils n’ont pas su convaincre la population de la validité de l’alternative qu’ils prétendaient incarner», concède Assaad Al-Achi, directeur de l’ONG Baytna Syria. «On doit retravailler sur nous-mêmes», conclut Ossama Shorbaji, qui veut toujours croire que «la révolution recommencera dans quelques années». (Article publié dans Le Monde daté du 23 mars 2017, p.2, titre de A l’Encontre)

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«Négociations de paix» à Genève le 23 mars. Bachar et la «paix des cimetières»

Par Benjamin Barthe, Marc Semo, et Madjid Zerrouky (à Paris)

Le fracas de la guerre refait trembler Damas. De violentes explosions retentissaient mardi 21 mars, pour le troisième jour consécutif, près du centre de la capitale syrienne, épargnée par les combats ces deux dernières années. Les affrontements ont débuté dimanche, par une offensive rebelle contre la place des Abbassides, un immense rond-point situé à deux kilomètres de la vieille ville. Repoussés par les forces progouvernementales, les assaillants sont repartis à l’assaut mardi, sous une pluie de roquettes.

En transformant le coin nord-est de la capitale en ville morte, les insurgés poursuivent deux objectifs: faire étalage de leur force à la veille de la reprise des pourparlers de paix de Genève, prévue jeudi 23 mars, et alléger la pression sur le front de Qaboun et de Barzeh, deux quartiers plus au nord que les troupes pro-Assad essaient d’encercler. «Les rebelles ne chercheront pas à avancer beaucoup plus loin, prédit Saïd Al-Batal, un ancien militant révolutionnaire de la Ghouta, la banlieue orientale de Damas, venu se réfugier à Beyrouth il y a un an et demi. Ils n’en ont d’ailleurs pas les moyens militaires.»

L’offensive est conduite par Faylaq Al-Rahman, une coalition de brigades à dominante islamiste qui se revendique de l’Armée syrienne libre, la branche modérée de l’insurrection. La poussée est partie de Jobar, un quartier de l’est de Damas adjacent à la place des Abassides, qui échappe depuis quatre ans au contrôle des loyalistes. Deux autres formations armées, plus radicales, participent aux combats: les salafistes d’Ahrar Al-Cham et les djihadistes de Fatah Al-Cham, l’ex-branche syrienne d’Al-Qaida.

Trouver une issue politique

Ce sont de ses rangs que proviennent les deux kamikazes ayant ouvert les hostilités en fonçant contre les positions du régime, en lisière de Jobar, au volant d’engins blindés bourrés d’explosifs. La déflagration a détruit le QG des loyalistes dans le quartier et interrompu leur réseau de communications. Profitant d’un début de panique dans les rangs de leurs adversaires, les rebelles de Qaboun sont passés à l’attaque, s’emparant de plusieurs positions dans la zone industrielle.

«Ils cherchent à desserrer l’étreinte du régime, qui les pilonne depuis un mois, dit Mohamed Abdel Rahman, un journaliste pro-opposition, basé à Douma, une ville voisine. Ils redoutent de subir le même sort que Daraya et Mouadamiya», deux banlieues de Damas qui, après des années de siège, ont dû baisser les armes et dont les combattants ont été transférés à Idlib, dans le nord de la Syrie.

Les combats sont d’autant plus importants que Qaboun abrite un réseau de tunnels par lequel transite le ravitaillement en armes et en nourriture de la Ghouta. «C’est une affaire de vie ou de mort, prévient Saïd Al-Batal. Si Qaboun tombe ou se retrouve encerclé, toutes les zones rebelles de l’est de Damas, où plusieurs centaines de milliers d’habitants résident, seront asphyxiées. Qaboun est la route du Castello de la Ghouta», ajoute-t-il, en référence à l’ultime voie d’approvisionnement d’Alep, dont la capture par les forces prorégime, en juillet, a préfiguré la chute de la ville, six mois plus tard.

Autant dire que l’évolution de la situation sera suivie avec attention par les participants aux discussions de Genève. Opposants et partisans du régime se retrouvent sur les bords du lac Léman pour la quatrième fois en un an pour tenter, grâce à la médiation de l’ONU, de trouver une issue politique au conflit. «Des choses ont commencé à bouger lors des dernières discussions», note un diplomate. La précédente session, achevée le 3 mars après huit jours de discussions indirectes sans avancées notables, avait permis aux différentes parties de se mettre d’accord sur un agenda. «Le train est prêt, il est en gare, les moteurs chauffent. On a juste besoin d’un coup d’accélérateur», avait alors déclaré l’émissaire des Nations unies, Staffan de Mistura.

Bien que les représentants de l’opposition armée aient boycotté la dernière réunion d’Astana, au Kazakhstan, dédiée aux questions militaires, et que les autorités syriennes aient refusé de le recevoir à Damas en fin de semaine dernière, le diplomate italo-suédois se veut optimiste. Quatre thèmes sont à l’ordre du jour et seront discutés en parallèle. Lors de la précédente session, le représentant de Damas avait obtenu que la lutte contre le terrorisme soit ajoutée aux trois autres sujets au cœur des négociations: la formation d’un organe de transition, l’élaboration d’une nouvelle constitution et la préparation d’élections.

Cette feuille de route est celle fixée par la résolution 2254 des Nations unies, votée par le Conseil de Sécurité en décembre 2015 et soutenue par Washington comme par Moscou. Les positions des parties restent néanmoins diamétralement opposées, notamment sur le sujet de la transition. Pour le régime comme pour les Russes, il s’agit d’ouvrir le gouvernement actuel à quelques opposants, triés sur le volet, sans remettre en cause le pouvoir de Bachar Al-Assad. Pour l’opposition, au contraire, le processus doit conduire à la mise à l’écart du dirigeant syrien. (Article publié dans Le Monde daté du 23 mars 2017, p.3, titre de A l’Encontre)

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