mercredi
18
octobre 2017

A l'encontre

La Brèche

Khalifa Haftar (à dr.) reçoit une délégation de militaires des Emirats arabes unis (UAE, acronyme anglais) début juillet à Benghazi

Par Richard Silverstein

Une source israélienne bien informée – qui a souhaité garder l’anonymat, étant donné que l’affaire est censurée par les militaires israéliens – m’a révélé que les Forces de défense israéliennes (IDF) avaient bombardé des positions du groupe de l’Etat islamique en Libye à la demande de l’homme fort de ce pays, le maréchal Khalifa Haftar.

Le censeur militaire des IDF a décidé que ces informations ne pouvaient pas être diffusées en Israël. Jusqu’à cette semaine, le censeur n’autorisait même pas les journalistes israéliens à renvoyer les lecteurs aux médias étrangers évoquant cette histoire. Récemment, le quotidien Yediot Aharonot a publié un profil flatteur d’Haftar, renvoyant à un article koweïtien paru dans Al Jarida, qui confirmait ces informations. Aux termes des dispositions prévues par la censure israélienne, les journalistes, qui sont interdits d’écrire directement des reportages sur certains événements, s’arrangent souvent pour faire allusion aux mêmes événements via des publications étrangères, et ainsi contourner la censure.

Les reportages fournissent des preuves de plus en plus incontestables d’une intervention israélienne directe dans la guerre civile libyenne, qui oppose de nombreux adversaires: Haftar, les milices islamistes et l’Etat islamique. J’ai envoyé un tweet au lieutenant-colonel Peter Lerner et à l’unité chargée de communiquer pour les IDF, où je sollicitais leurs commentaires. Ils n’ont toujours pas répondu au moment où nous publions cet article, soit le 8 août 2017.

«Un ami de nos amis»

Haftar est aligné sur les Etats sunnites – l’Egypte et les Emirats arabes unis étant les plus notoires – que ces reportages accusent d’avoir bombardé des forces libyennes hostiles à Haftar. On appelle quelquefois ce dernier le «Sissi libyen». La source israélienne m’a confirmé l’argument du journal koweïtien, voulant qu’Israël ait offert son aide militaire directe en faveur de Haftar, dont des frappes aériennes sur des positions de l’EI à Syrte et ailleurs.

Une source des IDF a précisé à mon contact: «Les amis de nos amis – et les ennemis de nos ennemis – sont nos amis; or Haftar est un ami de l’Egypte, de la Jordanie et des EAU. Il combat aussi l’EI.»

Le censeur israélien a même interdit de citer ce reportage écrit par le correspondant à Jérusalem du journal koweïtien Al Jarida – qui a fuité, probablement à l’initiative de sources israéliennes. Le rapport, daté du 27 août 2015, indique qu’Israël a bombardé Syrte le 25 août 2015.

Des sources informées ont affirmé qu’il y a deux jours, des avions militaires israéliens ont bombardé des cibles de l’EI à Syrte. Elles ont ajouté que le raid a été effectué à la requête du maréchal Khalifa Haftar, commandant de l’Armée nationale libyenne (ANL) lors de sa récente visite à Amman [où il a secrètement rencontré des responsables de la sécurité israélienne]. Ces sources ont révélé que Haftar a promis [en échange] de signer avec Israël des contrats d’armes et de pétrole.

Pour que personne ne croie que les événements de 2015 ont changé, The New Arab indique que Haftar a récemment rencontré des fonctionnaires du Mossad lors d’une réunion négociée par les Emirats arabes unis, l’un des alliés sunnites mentionné ci-dessus. «La coordination entre Haftar et Israël dure depuis longtemps; il a organisé des pourparlers avec des agents du Mossad en Jordanie en 2015 et 2016», a indiqué à The New Arab la source anonyme. [Voir de même «Libya strong man for talks on military cooperation», en date du 9 juillet 2017 – Réd A l’Encontre]

Le rapport prétendait que ces rencontres avaient été négociées par les EAU et que Haftar avait rencontré des agents du renseignement israélien. On y lit que l’autoproclamée Armée nationale libyenne de Haftar avait reçu des fusils israéliens pour snipers et des équipements de vision nocturne. Il a ensuite laissé entendre que le commandement de Haftar et les militaires israéliens se sont coordonnés, courant 2014, pendant l’offensive baptisée «Opération Dignité», contre plusieurs groupes d’islamistes armés à Benghazi. [Voir à ce sujet l’article de l’hebdomadaire Jeune Afrique qui met l’accent, vu son ancrage tunisien, sur la dimension «guerre par procuration» dans son titre et dans la présentation de l’article il est affirmé: «Destinée à neutraliser les islamistes, l’opération Dignité du général Khalifa Haftar bénéficie de solides soutiens intérieurs comme à l’extérieur du pays, devenu un terrain d’affrontement entre puissances régionales.»]

Pendant les combats, l’un des chasseurs MiG de Haftar est censé avoir été abattu par les islamistes et l’une des bases aériennes de Haftar a été prise. Il est possible que des chasseurs israéliens aient été engagés pour éviter une encore plus grosse défaite tactique.

Une alliance de plus en plus étroite entre Israël et Etats sunnites

Les analystes et les journalistes du Moyen-Orient (dont moi-même) ont régulièrement signalé l’intensification de l’alliance entre Israël et les puissances sunnites (Arabie saoudite, Etats du Golfe, Egypte, etc.). Entre autres services réciproques, les Saoudiens ont financé à hauteur d’un milliard de dollars (850 millions d’euros) le programme malveillant israélien, Stuxnet [soit un ver informatique pour s’attaquer aux centrifugeuses d’enrichissement d’uranium en Iran], et l’assassinat de scientifiques nucléaires iraniens.

Israël a ouvert quant à lui des bureaux clandestins de liaison militaire dans les Etats du Golfe, organisé des réunions secrètes entre chefs du renseignement israélien et Arabie saoudite, tout en apportant le soutien israélien aux forces d’al-Nosra. Bien que ces reportages se soient surtout concentrés sur l’intervention sunnito-israélienne en Syrie et l’hostilité de l’alliance envers l’Iran chiite, rares sont les articles expliquant qu’Israël offre ses services aux milices libyennes alliées avec l’Egypte.

 

Israël a toutes les bonnes raisons d’aider l’homme fort libyen. Premièrement, ses ressources pétrolières pourraient profiter à Israël, pays pauvre en ressources qui cherche sans cesse à diversifier son accès à des sources d’énergies vitales. Deuxièmement, Israël a une affinité naturelle avec les hommes forts du Moyen-Orient qui ont peu ou pas d’engagements religieux ou idéologiques (le roi de Jordanie Abdallah II, et les Egyptiens Moubarak et Sissi). Israël tient à s’entourer de voisins qu’il soit en mesure de coopter, soit carrément en les achetant, soit en se rendant des services réciproques, comme le partage du renseignement et de moyens militaires. Troisièmement, Israël apprécie sa relativement récente «romance de raison» avec les pouvoirs sunnites dans la région et saisit toutes les occasions de déverser ses faveurs sur ceux que soutiennent ses nouveaux alliés, dont Haftar.

Des récents bulletins d’informations [entre autres le Jerusalem Post avec un article de Michael Tanchum le 16 mars 2017] indiquent que la Russie vient, elle aussi, de s’allier avec Haftar et de dépêcher des conseillers militaires dans ce pays, tant pour fortifier Haftar que pour empêcher l’EI (Daech) de s’implanter dans la partie occidentale du désert égyptien, ainsi qu’il y est parvenu au Sinaï. Il a aussi lourdement investi dans des projets d’exploitation pétrolière en Egypte et Libye. Haftar, ancien allié de Kadhafi, a reçu son entraînement militaire dans l’ancienne Union soviétique et ses liens avec la Russie sont donc très étroits.

Lucratives ventes d’armes d’Israël aux despotes africains

De plus, Israël se place au sixième rang des marchands d’armes. Il recherche des nations, surtout en Afrique, accablées par les guerres civiles et les conflits fratricides, où il vend des armes à quiconque a les moyens de payer. Il envoie aussi des conseillers militaires dans ces pays (le plus souvent des généraux à la retraite et des officiers du renseignement) pour engranger des milliards en honoraires de consultants. Son plus récent client est le régime brutal du Sud Soudan, et Israël a essayé de censurer des informations mettant son allié en cause. De cette manière, Israël étend son influence dans les pays émergents et se forge des alliances qui le protégeront de futures menaces islamistes (c’est du moins ce qu’espèrent les responsables israéliens).

Les «troupes» d’Haftar parade à Benghazi

La Libye fait partie des rares pays producteurs de pétrole à avoir nettement augmenté sa production l’an passé. Probablement du fait de l’emprise croissante de Haftar sur les gisements pétroliers libyens, ou peut-être cela indique-t-il que cette énergie lui a valu d’accumuler des milliards, et qu’il entend bien continuer en la vendant à des alliés tels qu’Israël, entre autres pays dont le sous-sol n’en recèle pas.

En parallèle, Haftar a cette semaine a rejeté un contrat négocié entre ses rivaux libyens et l’Italie, qui aurait permis aux navires de la marine italienne de patrouiller dans les eaux libyennes et d’intercepter les bateaux débordant de réfugiés essayant d’atteindre l’Europe.

Cela entrave les efforts des Européens qui tentent «de contenir le flot d’émigrants» vers l’Europe – jusqu’à 600’000 en provenance de la seule Libye. Avec pour résultat, également, de faciliter dans la foulée les affaires des trafiquants d’êtres humains dans les régions côtières sous contrôle de Haftar. (Publié le 8 août 2017 sur MEE)

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Richard Silverstein est l’auteur du blog Tikum Olam consacré à la dite politique de sécurité nationale israélienne. Ses travaux ont été publiés dans Haaretz, le Forward, le Seattle Times et le Los Angeles Times. Il a contribué au recueil d’essais dédié à la guerre du Liban de 2006, A Time to speak out (Verso) et est l’auteur d’un autre essai dans une collection à venir, Israel and Palestine: Alternate Perspectives on Statehood (Rowman & Littlefield).

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Note

[1] Haftar est reçu par Macron le 25 juillet. Le président jupitérien pense forger un «cessez-le-feu» et une «unité» entre Fayez al Sarraj et Kalifa Haftar, avec à la clé un «processus électoral» au printemps 2018. Fayez al Sarraj est un «nouveau venu» sur la scène politique libyenne. En 2016, après un parcours d’essai en 2014 (élection) il arrive à Tripoli en tant que président du Conseil présidentiel du gouvernement d’union nationale (GNA). Mais son «autorité» sur les diverses composantes de la Libye a des difficultés à s’imposer. Il se revendique surtout de son succès passé dans le monde des affaires, afin de «redresser» la Libye.

Le maréchal Kalifa Haftar a un passé et cherche à se forger, avec divers appuis, un avenir. «En 1969, ce soldat formé dans l’ancienne Union soviétique participe au coup d’Etat qui porte Khadafi au pouvoir. Il le servira pendant de longues années, avant d’être brutalement lâché par l’ancien dictateur. Vingt ans d’exil aux Etats-Unis et il revient en Libye, où il participe à la révolution de 2011 contre son ancien dirigeant. Depuis, il n’a de cesse de tenter de s’imposer comme l’un des hommes forts du pays. Et il y a en partie réussi aujourd’hui. Comment? En renonçant à la capitale (et à la politique au sens législatif), pour se concentrer sur l’Est du pays et la lutte contre le terrorisme. Un choix stratégique, qui lui permettra de gagner l’estime des militaires, mais aussi de la population, et enfin de la communauté internationale.» (AFP, 25 juillet 2017) Une «communauté» qui lui fournit les arguments (armes) pour mener son combat. L’accord entre les deux est difficile à concevoir, même s’il prétend «être en marche». Et la pratique militaire de Haftar en fait un «soldat» peu enclin à se soumettre au dit «pouvoir civil». Sans parler des intérêts des «ethnies régionales» qui ont leur «mot à dire» et ont toujours négocié leur statut (en échange «d’aides concrètes»), y compris sous Kadhafi. (Réd. A l’Encontre)

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