jeudi
19
juillet 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Nuria Alabao
et Emmanuel Rodríguez

Albert Rivera va et vient avec un drapeau, impulsant son «Espagne citoyenne» dans une tentative d’engranger le succès subit que lui a apporté un positionnement rigide [nationaliste] sur la question de la Catalogne. Jusqu’à maintenant, cela ne semble pas fonctionner et, au-delà de Marta Sánchez [une chanteuse qui a élaboré des paroles – guimauves et chauvines – pour l’hymne espagnol], personne ne s’est montré excessivement enthousiaste. Nous verrons bien comment la situation évolue.

Il est étrange de constater qu’une partie de la rhétorique qu’il met en avant n’est pas très éloignée des théorisations de Podemos quant à la nécessité d’un patriotisme à même de tenir ensemble une société fragmentée comme la nôtre. Certes, la reconnaissance du «droit à décider» par Podemos éloigne cette formation de Ciudadanos (C’s) sur un point décisif: la question de l’unité nationale. Un point habituel pour tout nationalisme et en particulier pour le nationalisme espagnol. Quoi qu’il en soit, la question qui émerge dès que l’on met en face ces deux propositions est de savoir si, effectivement, le nationalisme – ou, pour le dire mieux, le patriotisme civil – peut être progressiste ou de «gauche» en Espagne (et peut-être, question sans doute encore plus intéressante, dans n’importe quel pays, mais cela obligerait à rédiger un autre article et probablement, en Catalogne, monter sur un ring de boxe).

Íñigo Errejón affirmequ’aujourd’hui, pour diverses raisons, des trois grands points d’appui identitaires – Dieu, la classe et la nation – il n’est possible de s’appuyer que sur une construction «nationale-populaire». «Un lieu vide qui reste à bâtir et un terrain de dispute entre les forces progressistes et réactionnaires», pour reprendre ses termes. L’article s’intitule Podemos ou Trump [en date de février 2017] et l’axe autour duquel il tourne est le suivant: ou nous parvenons à élaborer un populisme de gauche au sein duquel l’ennemi c’est les élites, la caste, etc. ou c’est un populisme de type trumpiste et xénophobe qui émergera, où l’avant-dernier lutte contre le dernier. En langage des réseaux sociaux: «il ne faut pas offrir le signifiant patrie à la droite». Dit ainsi, et face à la menace que représentent les nouveaux nationalismes identitaires fondés sur l’exclusion, cela peut sembler attractif. La question demeure toutefois: une proposition patriotique réellement émancipatrice est-elle possible? Cela peut-il fonctionner dans notre pays? Quelles bases historiques pourrions-nous utiliser pour cela?

La patrie espagnole: un signifiant vide?

De fait, «l’Espagne» répétée tant de fois par les uns et les autres ces derniers temps n’est pas un signifiant et n’est pas précisément «vide». L’Espagne est aussi une forme institutionnelle et culturelle incarnée dans l’histoire de ce pays, sans aucun doute avec des modalités complexes et ambivalentes, mais, quoi qu’il en soit, repérables et durables. Comment notre identité – et nos institutions – nationales ont-elles été configurées? Le moins que l’on puisse dire, c’est que cela ne s’est pas fait sans difficultés. On dit souvent que l’Espagne est une «nation incomplète», qui n’a pas réussi un processus d’unification symbolique à même d’engendrer une adhésion non problématique de la majorité des habitants du pays, ni un règlement des questions territoriales valide, permettant une intégration durable d’autres communautés de caractère national en son sein. Un exemple de cette dispute réside dans le problème non résolu de la mémoire historique en relation avec la guerre civile [1936-1939] et son rapport à la Transition [1976-1982]. La dictature n’a pas été défaite et, par conséquent, un consensus a été édifié sur le «il ne faut pas remuer le passé» plutôt que sur une relecture collective du franquisme. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’a pas de contenus propres.

La réécriture sur un mode progressiste de l’histoire espagnole débute, en général, par les Cortes de Cádiz [où, en 1812, en pleine guerre dite d’indépendance contre Napoléon, une Constitution libérale a été rédigée]. C’est là où, pour la première fois, l’idée de nation espagnole a été forgée ainsi que celle d’une souveraineté de type national. Il faut toutefois dire que les libéraux – et leur idée de la nation – représentaient une minorité éclairée et minuscule dans un pays qui, jusqu’à la fin du XIXe, a majoritairement été rural et catholique. Toutefois, en tant que symbole d’un patriotisme différent, les Cortes de Cádiz ont été activées à satiété. Elles ont été revendiquées autant par José Luis Zapatero que par l’Aguirrismo [allusion à Esperanza Aguirre, «barone» du Parti populaire (PP) de la Communauté de Madrid jusqu’en 2016, avant d’être pris dans des affaires de corruption] et même la FAES [Fondation pour l’analyse et les études sociales, le think tank du PP], ces deux derniers dans une tentative de se distancier de l’idée nationale-catholique franquiste impropre à la mobilisation. Comme emblème de la nation démocratique, donc, les Cortes de Cádiz ont été ressorties pour servir de base à un patriotisme constitutionnel ou civique fonctionnel pour notre système politique depuis les années 1990 et la post-transition. Rien de nouveau de ce côté et rien de très fructueux.

Une nation espagnole de caractère populaire?

Fonder une idée de nation progressiste sur l’histoire de notre pays passerait par la recherche d’un fil où le populaire, la patrie de «ceux d’en bas», puisse s’articuler en une narration alternative. En réalité, comme l’explique l’historien José Álvarez Junco, le succès de ce projet national-libéral a été faible dans les couches populaires. Pour lui, la véritable synthèse de la nation espagnole ne se produira pas du côté libéral, mais dans un méli-mélo entre le nouvel Etat libéral – dominé par la monarchie, sur un mode nettement oligarchique – et la seule idéologie disponible disposant d’une assise populaire, le catholicisme. Un segment qui après l’éclatement des guerres carlistes décida de s’intégrer au sein d’un Etat disposé à le subventionner et à lui concéder des domaines aussi importants que celui de l’éducation (héritage qui porte son empreinte sur le présent, comme en témoigne le consensus de maintenir un enseignement élaboré en grande partie en accord avec l’Eglise). Malheureusement, le catholicisme lié à la nation n’était pas une invention du franquisme, cette association remonte à plus loin.

L’éveil d’un projet populaire s’est fait selon des modalités que l’on ne peut considérer comme étant nationales. Ni l’anarchisme ni le socialisme ne furent strictement espagnols. Le républicanisme fédéral, en contraste avec le «jacobin», proposa un projet qui confinait à l’antinational, puisqu’il concevait l’Etat comme structuré du bas vers le haut sur la base d’une décentralisation radicale ayant pour base la commune et s’élevant vers une confédération aux étages supérieurs. Son idée nationale, par conséquent, était relativement atypique et bien peu «nationale».

En définitive, dans le projet populaire-ouvrier du XIXe siècle et du premier tiers du XXe, on ne distingue guère un «nationalisme espagnol». De même que, majoritairement, dans sa projection d’avenir, l’Etat-nation a très peu de place. La victoire des conservateurs lors de la guerre civile eut pour effet d’imposer une idée rétrograde de l’Espagne, identifiée avec le catholicisme et certains mythes historiques. Un esprit national qui s’est cristallisé grâce à la répression. D’une certaine façon, ce qui se passe aujourd’hui s’inscrit dans le sillage de cet héritage: une certaine passivité, de manière générale, de ceux d’en bas envers la patrie espagnole. Passivité ou indifférence qui, au-delà du football, de la gastronomie et d’une ou deux autres choses, est d’un faible écho politique. Jusqu’ici, et sans doute heureusement. Légitimer à nouveau la nation espagnole ne pourrait-il pas ouvrir la porte à d’autres appropriations, plus dangereuses?

Que peut offrir la patrie espagnole à ceux d’en bas?

Jusqu’à un certain point, l’Espagne est moins nationaliste que l’Angleterre, la France ou l’Allemagne car elle est moins pénétrée par un projet de nation qui n’est jamais parvenu à intégrer ses secteurs populaires lorsque ceux-ci se sont émancipés de la tutelle catholique. Il est donc douteux que, de ce côté, l’on puisse élaborer une réappropriation fructueuse du signifiant «Espagne» comme projet d’intégration national-bourgeois. Aujourd’hui, les «menaces» de la mondialisation et le capitalisme tardif en crise parviennent à activer une nostalgie populiste du «passé» au sein de fractions importantes des classes populaires de pays comme ceux mentionnés plus haut. Il est toutefois peu probable que ces mêmes fractions sociales dans notre pays puissent s’accrocher à un passé dont l’idéalisation est difficile et avec une patrie pour laquelle elles n’ont jamais témoigné de ferveur excessive (se réjouir d’un goal est-ce la même chose que de se sentir ému en entendant un hymne?).

La meilleure preuve de ce faible succès est que l’España Ciudadana d’Albert Rivera, et son patriotisme civil, ne fonctionne pas, ne colle pas. Ce qui fonctionne pour Ciudadanos, c’est de polariser sur la question catalane et, lorsque le conflit semble quitter la une des journaux, il perd du terrain (espérons qu’ils cessent d’explorer cette voie ou d’aller plus loin en essayant d’attiser le ressentiment social de ceux d’en bas [notamment en mobilisant dans des quartiers populaires contre le trafic de drogue]).

Avec quoi un patriotisme de gauche pourrait-il polariser? Revenons à Errejón [entretien publié en français en août 2017]: «la lutte pour définir qui construit la patrie est la lutte pour définir qui construit l’ennemi de la patrie». Et Podemos affirmait: les ennemis, ce sont les élites, «ce sont les gouvernants du PP qui livrent notre pays à Merkel et à l’UE allemande», un discours qui a peut-être connu du succès au moment de l’apparition de Podemos, mais qu’il est toujours plus difficile de soutenir après le coup de la Troïka en Grèce si l’horizon est celui de «l’ordre» et à mesure que le parti s’institutionnalise et se modère pour «éviter d’effrayer». [Au sujet de «l’ordre», Errejón affirmait ceci dans l’entretien cité plus haut, accordé à un site proche des Insoumis, Le vent se lève: «Aujourd’hui en Espagne, on assiste à une démolition depuis le haut de l’Etat social et de l’Etat de droit. De sorte que la réaction populaire est une réaction de type conservatrice, non pas tant dans un sens idéologique, mais dans l’idée qu’il faut revenir à un pacte social et légal qui nous évite de sombrer dans la loi du plus fort, par laquelle seuls les privilégiés s’en sortent. Notre tâche n’est donc pas de contester l’ordre existant. L’ordre existant n’existe pas, nous avons atteint une situation d’effondrement moral et politique. Il résiste comme il peut, les choses se sont stabilisées, mais sans offrir le moindre renouvellement de la confiance parmi les Espagnols. Notre objectif est de rétablir une idée d’ordre, de mettre en avant cette idée qui parcourait les places lors du mouvement des Indignés: les antisystèmes, ce sont eux. Ce sont eux, les privilégiés, qui ont détruit les bases matérielles du pacte social en Espagne, les services publics, l’emploi en tant que source de droits sociaux, l’égalité de tous les citoyens devant la loi.»]

Il est peu probable d’arriver à polariser – l’essence du populisme – sans confrontation avec ce qui a été signalé comme notre principal ennemi. La caste, est-ce les mauvais politiciens ou est-ce ceux qui répondent aux intérêts du capital financier? C’est tout aussi difficile si l’on souhaite soutenir un PSOE soumis au respect des objectifs sur le déficit (la carte patriotico-civique jouée par Zapatero n’a pas tenu face au coup d’autorité européen en 2010, lequel a ouvert la voie aux coupes budgétaires).

La politique de transformation ne peut être conçue comme un laboratoire discursif. Tôt ou tard, il faut faire de la politique et affronter des pouvoirs. Faire appel aux émotions ressemble à un raccourci lorsque nous ne savons pas comment construire un projet émancipateur qui permet d’agir dans la complexité existante, pleine de pièges pour une proposition «de gauche». Mais le premier [piège] est celui de la «souveraineté nationale». C’est une chimère dans une économie mondialisée. La politique doit être collée au système, elle ne doit pas s’inventer dans le vide. L’ennemi de ceux d’en bas peut être le système économique qui les exclut ainsi que ses représentants; et la démocratie ne peut se concevoir que comme autogouvernement de la citoyenneté. Car si nous considérons qu’il faut «mieux gouverner» dans un système économique que nous pouvons à peine toucher, finalement le seul ennemi qui nous restera, ce seront les autres pauvres: les immigrés. (Article publié sur le site catalan elcritic.catle 28 juin 2018; traduction française à partir du texte publié sur elsaltodiario.com; traduction A l’Encontre)

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