mardi
7
avril 2020

A l'encontre

La Brèche

Richard Burr

Par Robert Reich

Utiliser le pouvoir et les privilèges pour exploiter les faibles et les vulnérables face à une menace commune est moralement répugnant. Appelez cela «Burring» après la vente de ses actions par Richard Burr [voir le complément à ce propos publié dans l’article du Canard enchaîné sur ce site].

Les sociétés en proie à des guerres cataclysmiques, des dépressions ou des pandémies peuvent devenir extrêmement sensibles au pouvoir et aux privilèges.

Des semaines avant que le virus du coronavirus n’écrase la bourse américaine, le sénateur républicain Richard Burr [de Caroline du Nord, depuis 1995] a apparemment utilisé des informations qu’il avait glanées dans son rôle de président de la commission sénatoriale du renseignement sur la férocité de la pandémie à venir afin de se débarrasser de 33 titres détenus par lui et son épouse. Leur valeur était estimée entre 628’033 et 1,72 million de dollars. Ils concernaient des secteurs d’activité susceptibles d’être les plus touchés par la pandémie.

Tout en reprenant publiquement les propos réjouissants de Trump à l’époque, Richard Burr a confié à plusieurs de ses bailleurs de fonds politiques que la maladie serait comparable à la pandémie mortelle de grippe de 1918.

Puis le marché s’est effondré, ainsi que l’épargne-retraite de millions d’Américains.

Même certains experts de Fox News [la chaîne de TV pro-Trump] demandent maintenant la démission de Richard Burr.

Lorsque la société est confrontée à une menace collective, l’exploitation d’un avantage particulier est moralement répugnante. Appelez cela «Burring». Aussi tolérable que soit le «Burring» [jeu de mots: to burr signifie ébarber, émonder des végétaux, ou enlever des bavures d’une pièce métallique] en temps normal, il ne l’est pas aujourd’hui.

En temps normal, les entreprises reçoivent des faveurs spéciales de Washington [au sens des politiciens installés au Sénat ou à la Chambre des représentants] en échange de généreuses contributions pour leur campagne électorale, et personne ne s’en plaint. Rappelez-vous la réduction d’impôts décidée par Trump, qui a permis de verser 1,9 billion de dollars aux grandes entreprises et aux riches.

Le coronavirus aurait dû modifier le cours normal des affaires. Mais le plan d’aide du Sénat républicain de la semaine dernière, qui a donné aux compagnies aériennes 58 milliards de dollars et des milliards de dollars supplémentaires aux firmes, est du pur «Burring».

Le leader de la majorité républicaine au Sénat, Mitch McConnell [sénateur depuis 1985 de l’Etat du Kentucky], a lamentablement essayé de le distinguer des fameux plans de sauvetage des banques de 2008. «Nous ne parlons pas d’un amortisseur financé par les contribuables pour les entreprises qui ont fait des erreurs. Nous parlons de prêts, qui doivent être remboursés, pour les employeurs américains que le gouvernement lui-même temporairement contraint à l’arrêt au nom de la santé publique.»

Mais les compagnies aériennes sont assez importantes pour obtenir leurs propres prêts auprès des banques à des taux d’intérêt très bas. Leurs avions et leurs créneaux d’atterrissage sont des garanties plus qu’adéquates [un créneau désigne l’autorisation de décoller ou d’atterrir dans un aéroport à une heure et à un jour donnés; ces créneaux peuvent faire l’objet de vente sur le marché secondaire et constituent un avoir pour une société aérienne].

Pourquoi les compagnies aériennes méritent-elles d’être renflouées? Au cours de la dernière décennie, elles ont dépensé 96% de leur cash-flow libre, y compris les milliards d’économies d’impôts réalisées grâce à la réduction d’impôt de l’accord Trump, pour racheter des actions de leur propre compagnie. Cela a permis d’augmenter les primes touchées par des dirigeants et de satisfaire en dividendes de riches investisseurs, mais n’a rien fait pour renforcer les compagnies aériennes à long terme. Pendant ce temps, les quatre plus grands transporteurs [American Airlines, Delta Air Lines, Southwest Airlines, United Airlines] ont acquis un tel pouvoir de marché qu’ils ont augmenté les prix sur les lignes les plus fréquentées et réduit les services (vous vous souvenez de l’espace pour les jambes et des contrôles gratuits des bagages?).

Le PDG de United, Oscar Munoz, a fait son propre «Burring» vendredi 20 mars, avertissant que si le Congrès ne renflouait pas la compagnie aérienne d’ici à la fin mars, United commencerait à licencier ses employé·e·s. Mais même si elle était renflouée, quelles sont les chances que United continue à payer tous ses employé·e·s si la pandémie l’obligeait à cesser ses vols? Le renflouement serait destiné aux actionnaires et aux dirigeants, pas aux travailleurs.

Bien que généreux envers les compagnies aériennes et d’autres industries, le projet de loi républicain est absurdement avare envers les gens, stipulant un paiement unique pouvant aller jusqu’à 1200 dollars par adulte et 500 dollars par enfant. Quelque 64 millions de ménages dont le revenu est inférieur à 50’000 dollars ne recevraient que 600 dollars. Cela ne fera pratiquement rien pour aider les personnes qui perdent leur emploi pour payer leur hypothèque, leur loyer et leurs autres factures pendant la durée de la crise, qui devrait être d’au moins trois mois.

Le projet de loi républicain sur le coronavirus est à peu près aussi «Burring» que la législation peut l’être – mettant en lumière la structure sous-jacente du pouvoir aux Etats-Unis aussi clairement que les transactions boursières de Burr. Dans cette crise nationale, il est tout aussi moralement répugnant.

Si vous regardez comment les grandes entreprises traitent leurs travailleurs horaires dans cette pandémie, vous verrez plus de «Burring».

Walmart [grande surface], le plus grand employeur états-unien, n’accorde pas de congés maladie payés à ses employés et limite ses 500’000 travailleurs/travailleuses à temps partiel à 48 heures de congés payés par an. Cette politique de «Burring» menace aujourd’hui d’innombrables vies. (Selon une enquête, 88% des employés de Walmart déclarent venir parfois au travail lorsqu’ils sont malades.)

Aucun des géants de l’industrie de la restauration rapide – McDonald’s, Burger King, Pizza Hut, Duncan Donuts, Wendy’s, Taco Bell, Subway – n’accorde non plus de congés de maladie payés à ses travailleurs.

Amazon, l’une des entreprises les plus riches du monde – elle n’a pratiquement pas payé d’impôts l’année dernière –, offre des congés sans solde aux travailleurs/travailleuses malades et seulement deux semaines de congé payé aux travailleurs dont le test de dépistage du virus est positif! En attendant, elle exige de ses employés qu’ils fassent des heures supplémentaires obligatoires.

Voici la chose la plus «Burring» de toutes: ces sociétés ont fait en sorte qu’elles-mêmes et les autres entreprises de plus de 500 employés soient exemptées de l’obligation – prévue dans le projet de loi de la Chambre des représentants sur le coronavirus – d’accorder des congés maladie payés aux employés.

A une époque où presque tout le monde se sent accablé et craintif, l’utilisation du pouvoir et des privilèges pour exploiter les faiblesses et les vulnérabilités des autres est moralement intolérable.

Nous sommes tous dans le même bateau, ou devrions l’être. Quelle qu’en soit la forme, il faut mettre un terme au «Burring». (Article publié sur le site du Guardian, le 22 mars 2020; traduction rédaction A l’Encontre)

Robert Reich, professeur à l’université de Berkeley, ancien secrétaire d’Etat au Travail sous l’administration Clinton de 1992 à 1997.

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