mardi
18
décembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Les trois (l’avocate Mónica López Baltonado à droite) et la dirigeante paysanne Francisca Ramirez ont dû s’exiler au Costa Rica, face à la nouvelle vague répressive. Medardo Mairena est emprisonné.

Par la rédaction de A l’Encontre

1.- On peut penser que les États-Unis craignent, aujourd’hui, de déstabiliser la région de l’Amérique centrale. Si le régime d’ Ortega-Murrillo tombe, l’administration Trump et l’United State Southern Command craignent un effet domino dans la région, étant donné l’instabilité politico-sociale au Guatemala et au Honduras, où le mouvement social a une présence importante.

Les Etats-Unis ne sont pas certains que la chute d’Ortega-Murillo ne produira pas un processus de radicalisation complexe et difficilement contrôlable. En effet, il n’y pas une direction politique alternative crédible et disposant d’une confiance populaire établie. Sur le plan local ou départemental, les «directions» qui ont agi – ou encore le bloc hétérogène de l’Unité bleue et blanche – sont de type non conventionnel, et donc plus délicate à contrôler par les services étatsuniens. Il n’en découle pas, certes, l’inexistence d’opérations partielles visant à capter des secteurs de l’armée et des sommets de l’Eglise, ou encore des composantes de l’Unité bleue et blanche [voir le programme de cette dernière publiée sur ce site en date du 9 octobre 2018]. En effet, opérer directement ou indirectement dans cette région est une constante de la politique «extérieure» des Etat-Unis pour qui il s’agit de «l’arrière-cour» de Washington.

Ce constat élémentaire pousse une «certaine gauche» en Europe, prisonnière d’un raisonnement binaire, à soutenir le régime dictatorial Ortega-Murillo qui réprime massivement la population au nom de la «lutte contre le terrorisme». Une maxime qui constitue un chapitre du catéchisme utilisé par Poutine, Erdogan, Trump, Sissi, Bachar, Modi, etc. et reprise avec un aveuglement complet par «une gauche» qui se nourrit (ou s’étrangle?) d’idées simples et rassurantes. 

2.- Dans la période passée, l’économie du Nicaragua a réussi à se maintenir grâce aux facteurs suivants : a) l’argent de la coopération vénézuélienne; b) les envois de fonds des familles émigrées ; c) les exportations des zones franches et de l’agro-business, ainsi que les revenus du tourisme; e) les emprunts auprès d’institutions financières internationales ; f). les investissements directs étrangers (IDE).

Or, La dévaluation de la monnaie du Venezuela est massive (même si le baril de pétrole se retrouve aux alentours de 80 dollars) et il n’y a aucune possibilité que les transferts à venir puissent atteindre les niveaux précédents (500 millions de dollars annuels). En 2017, le total a atteint 30 millions de dollars.

En outre, la loi Magnitsky Nica affecterait les IDE, les investissements s’assèchent et s’assécheront, les risques sont très élevés pour l’enjeu et les alternatives sont nombreuses pour ce qui est de leur localisation. Les prêts des IFI (Banque mondiale, Banque interaméricaine de développement et Fonds monétaire international) sont essentiels pour les investissements publics dans les infrastructures, la balance des paiements, etc. La loi Magnitsky Nicaragua établit aussi que les décaissements ne doivent pas être effectués.

Par conséquent, trois des cinq moteurs de l’économie nicaraguayenne seraient directement touchés. Indirectement, cela affecterait des exportations totalisant environ 2,5 milliards de dollars. Le gouvernement cherche d’ailleurs à mettre en place une structure officielle pour chercher à maîtriser les exportations.

3.- La loi Magnitsky Nica est à l’ordre du jour du Sénat des Etats-Unis pour un vote en octobre. L’administration Trump a définitivement nommé le nouvel ambassadeur, Kevin Sullivan, en remplacement de Laura Dogu, nommée par l’administration Obama. Nike Sullivan a été numéro deux des Etats-Unis dans le cadre de l’OEA (Organisation des Etats Américains) et a été en charge de divers dossiers, dont celui de l’Argentine.

La politique de Trump envers le Nicaragua est entre les mains des «Cubains»: 1° Ted Cruz, sénateur du Texas depuis 2013, avec une formation juridique, baptiste du Sud des Etats-Unis, d’une famille cubaine qui s’exila aux Etats-Unis – le père avait combattu le dictateur Fulgencio Batista et même un certain temps s’était engagé du côté des castristes – suite aux différends avec le régime de Castro; 2° Marco Rubio, sénateur de la Floride, sa famille émigre de Cuba en 1956; 3° Carlos Trujillo est président du sous-comité sur l’Amérique latine du Sénat, il y est un allié de Marco Rubio; il vient d’être nommé ambassadeur des Etats-Unis à l’OEA. Il est issu politiquement de «Little Havana», à Miami, ses parents faisant partie des «exilés cubains» qui hégémonisent la région.

Le poids de cette fraction «cubaine» dans la politique de l’administration Trump suscite une interrogation dans l’opposition au régime d’Ortega-Murillo: ce dernier va-t-il céder face au sérieux des menaces et quitter le pouvoir ou la détermination des «Cubains» va-t-elle faire accepter au binôme la solution d’élections anticipées? La vague répressive actuelle, avec une sorte d’occupation militaire de Managua et un état d’urgence, peut être interprétée comme la précondition pour négocier, dans le calme apparent et la défaite physique de l’opposition, une «voie de sortie» qui impliquerait l’impunité pour le cercle familial orteguiste.

4.- La session du Conseil de sécurité de l’ONU, le 5 septembre 2018, n’était qu’un acte de dénonciation sans conséquences majeures. Toutefois cela a eu pour effet d’inscrire la question du Nicaragua à l’ordre du jour international. Par ailleurs, la Chambre des représentants des États-Unis a tenu une session pour entendre les rapports de la CIDH (Commission interaméricaine des droits de l’homme) et du Bureau des droits de l’homme des Nations Unies. De toute évidence, cela aura pour effet que personne à la Chambre ne s’opposera aux sanctions contre le Nicaragua.

L’éclairage international de la pratique répressive du régime a aussi été renforcé lors de la réunion de la Commission sur les droits de l’homme, à Genève. Le Nicaragua était à l’ordre du jour, avec la participation des organismes nicaraguayens des droits de l’homme. L’écho dans les médias internationaux ne doit pas être sous-estimé.

Les témoignages publics directs de prisonniers politiques, publiés dans les journaux et sur les réseaux sociaux sont une preuve de plus de l’utilisation de la torture lors des arrestations qui relèvent du kidnapping. Les femmes prisonnières affirment avoir été les victimes de viols, de brutalités, de harcèlements, etc. En outre, les procédures judiciaires sont des caricatures de «la justice expéditive» propre aux régimes dictatoriaux.

5.- Il y a actuellement quelque 120’000 travailleurs et travailleuses dans les différentes zones franches de libre-échange. Il n’existe pas de mobilisation dans ce secteur: la répression est très forte et les travailleurs comme les travailleuses sont contrôlés avant d’entrer. En outre, l’augmentation du chômage due à la crise sociopolitique fait que les travailleurs de la zone franche préfèrent «se taire» pour conserver leur emploi. Ce n’est qu’une facette de la répression qui a eu pour effet que la mobilisation sociale a marqué le pas et a reflué.

6.- Le gouvernement a commencé à libérer, dans certains endroits – dans les zones urbaines – les occupations de terres qu’il avait suscitées. En effet, les propriétaires de terrains urbains sont souvent membres de la nomenclature (la nouvelle classe). Par contre, les terres agricoles sont toujours occupées. Sur les quelque 9000 manzanas de terres occupées, environ 2000 ont été libérées, ce qui affecte la production agricole. Ces terres agricoles appartiennent à des membres de la bourgeoisie agraire, ce qui pose le problème sociopolitique de l’alliance sociale qui a marqué le passé du régime Ortegua depuis 2007. Les occupations «cliéntélaires», qui ne s’inscrivent pas dans une réforme agraire, font partie d’une réaction du régime face à la mobilisation civique. A cela s’ajoutent les difficultés de la cueillette du café qui prend appui, en général, sur une main-d’œuvre saisonnière. Le mouvement paysan a été la cible – depuis son opposition au canal transocéanique envisagé par Ortega avec un «homme d’affaires» douteux de Hongkong – de la répression. Nombreux de ses dirigeant·e·s ont été arrêtés, emprisonnés et d’autres contraints à l’exil au Costa Rica. Dès lors, la crainte se manifeste dans les rangs des travailleurs agricoles: certains peuvent être l’objet de la répression de paramilitaires. Ils sont sur leurs gardes et réticents à s’engager pour la cueillette.

Nous publierons un article d’ensemble de notre correspondant à Managua le 16 octobre. (Réd. A l’Encontre)

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Le travail dans les entrepôts à l’heure de «l’économie numérique»

Entre votre livraison à domicile d’une commande passé à Amazon et les profits nets de Jeff Bezos, le patron d’Amazon, il y a un «problème». Le tout «fonctionne» sur la base d’une plate-forme qui organise une très nombreuse main-d’œuvre. «Elle» – ses fonctions sont conçues par la direction du groupe – intensifie et contrôle au plus près du travail des salarié·e·s; «elle» contribue à rendre les emplois plus précaires et instables.

Au cours de cette session du séminaire consacré au capitalisme, à Toronto (Canada), Alessandro Delfanti discute des changements à l’œuvre dans l’organisation du travail, de la composition de la classe salariée et de l'évolution des rapports de travail résultant des relations entre le capitalisme et la technologie. Il le fait sur la base d'une étude récente d’un entrepôt d’Amazon en Italie.

Alessandro Delfanti enseigne à l'Institut de Communication, Culture, Information et technologie à l'Université de Toronto. Il fut l'un des principaux membres fondateurs du réseau Log Out! Réseau de résistance des travailleurs et travailleuses à l'intérieur et contre l’économie des plates-formes. Son intervention est en langue anglaise. (Réd. A l’Encontre)

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