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novembre 2018

A l'encontre

La Brèche

A Bahia, une manifestation est planifiée pour le 27 juin 2013,  suite au discours de Dilma Rouseff

A Bahia, une manifestation est planifiée pour le 27 juin 2013,
suite au discours de Dilma Rousseff

Par Elídio A. Marques

Cet article a été écrit au matin du 20 juin 2013, donc avant l’intervention de la présidente Dilma Rousseff, membre du Parti des Travailleurs, le lundi 24 juin 2013 à 17 heures. Dilma Rousseff s’est prononcée en faveur de l’ouverture d’un débat dans les deux Chambres du législatif pour convoquer un plébiscite qui autoriserait la formation d’une assemblée constituante spécifique, centrée sur une réforme du système politique. Dilma Rousseff a prononcé ce discours devant des gouverneurs d’Etats, des maires de grandes villes et des ministres dans «son» palais présidentiel, le Planalto à Brasilia. Cinq «pactes» ont été formulés. L’un concerne la «réforme politique» et la lutte contre la corruption. Cette dernière doit être caractérisée comme un «crime abjecte» selon la présidente. Un autre porte sur la «responsabilité budgétaire et le contrôle de l’inflation». Un troisième a trait à la santé, avec l’apport de médecins venant d’autres pays. Les deux autres s’adressent aux transports publics et à l’éducation. 

Pour ce qui est de l’amélioration du système de santé, Dilma Rousseff a insisté sur l’accélération des investissements dans le domaine de la santé et l’appel à des médecins étrangers pour les régions où le manque de professionnels est le plus criant. La crise au Portugal et la politique de la troïka en matière de dépenses sociales, touchant des «jeunes médecins», pourraient lui offrir, peut-être, quelques opportunités! Selon le quotidien économique O Valor, du 24 juin 2013, elle a mis l’accent, afin de ne pas se trouver devant une nouvelle fronde de médecins brésiliens, sur la dimension «localisée» et «momentanée» d’une telle mesure d’urgence. Ce qui révèle l’acuité de la crise sociale avec ses aspects protéiformes.

Dilma Rousseff le 24 juin 2013

Dilma Rousseff le 24 juin 2013

Elle a aussi attribué une grande importance aux investissements en faveur de métros, de corridors réservés aux bus et à un système de tramways modernes afin de créer des transports publics plus adéquats et de mettre fin à la «congestion» du trafic urbain. Il s’agit selon la présidente d’opérer «un saut qualitatif» dans le domaine des transports publics. Il faudra, d’une part, examiner les délais de ces réalisations et en quoi ils ne seront pas une source renouvelée de corruption, sans même mentionner leur extension effective dans la périphérie, sans cesse mouvante, des métropoles, ainsi que le prix pour y avoir accès, ce qui touche de très larges couches de la population. Dilma Rousseff a fait allusion à des investissements à hauteur de 17 milliards d’euros, en tenant compte des investissements à l’échelle de l’Etat fédéral, des Etats et des municipalités. Ils iront, entre autres, dans les poches de firmes comme Odebrecht – dont Lula est l’un des représentants officieux – et aussi de l’helvétique cimentier Holcim ou du français Alstom, du canadien Bombardier, tous les deux spécialisés dans les transports, comme Siemens. La bataille sera dure et les «offres publiques» seront l’enjeu de manœuvres sophistiquées. Quant aux «revenus nouveaux issus du pétrole», ils devront être consacrés «à l’amélioration du système éducatif».

Dilma Rousseff a commencé son discours en insistant sur le fait qu’elle se prononçait en faveur de solutions «républicaines et participatives» en caractérisant les manifestations comme l’expression de «voix démocratiques». Car, dit-elle, «nous savons tous que le Brésil connaît un changement important qui nécessite de nouveaux services publics». Cette affirmation est faite alors que les gouvernements de Lula et de Dilma ont approfondi les projets de PPP (partenariat privé et public), soit une des modalités pour ouvrir des espaces significatifs en faveur des investissements du Capital dans ces domaines qualifiés «de biens publics». Dilma a conclu en disant que «nous tous savons où se trouvent les problèmes» – manifestement certains en ont découvert l’urgence dans leur Palais – mais que «son gouvernement va maintenir l’ordre et la loi contre tous les actes de violence et les atteintes à la propriété privée et publique». Ce qui caractérise fort bien la politique de Dilma Rousseff qui couvre et appuie la police militaire et les corps répressifs, elle l’ancienne «guérillera», comme le lui rappelle la droite dure dans ses attaques.

L’article d’Elidio Marquez aborde une série de thèmes qui sont au centre d’une réflexion de la gauche radicale au Brésil et ailleurs, face à de telles «explosions» sociales et face aux propositions lancées par Dilma Rousseff. (cau)

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Elidio Marquez

Elidio Marquez

Les gouvernants des plus grandes villes et Etats du Brésil ont joué une carte: ils sont revenus en arrière sur l’augmentation des billets, tout en faisant clairement savoir qu’ils honoreraient les contrats garantissant leurs (obscurs) bénéfices aux entreprises avec lesquels des contrats ont été passés. Ils ont fait plus: ils ont annoncé qu’ils puniraient la population par des coupes dans les dépenses sociales.

Le mouvement, qui bien sûr ne s’est pas constitué que sur cette question des 20 centavos [d’augmentation des billets] se trouve après quelques jours face à la nécessité d’approfondir ses revendications. Il est clair que la réduction immédiate ne suffit pas et qu’il faut une restructuration des transports publics en tant que condition matérielle d’accès à la ville. Pourquoi un tel accès doit-il être une marchandise? Pourquoi ne devrait-il pas être proportionné à la richesse de chacun? Pourquoi doit-il être privé et garant de bénéfices pour quelques-uns?

La réduction annoncée peut être une possibilité pour «les gens de mieux [aux yeux de ceux et celles qui ne sont pas les plus «marginalisés» socialement et au plan spatial] percevoir que oui, la mobilisation vaut la peine. C’est une mise en échec du «ça sert à rien» [d’agir directement dans la rue] et cela doit être très valorisé. C’est une erreur que de sous-estimer cela. En même temps, cela montre combien la revendication de la réduction du prix du transport aurait été limitée si elle ne s’était emparée du problème de la distribution de richesse, ce qui maintenant est chose faite.

Récapitulons:

Le mouvement contre l’augmentation du prix du transport urbain a commencé par de petites actions il y a quelques jours seulement et est déjà devenu massif. Au Brésil, les prix des transports sont très élevés et de mauvaise qualité. La forte priorité donnée à la vente d’automobiles par les derniers gouvernements du PT (avec de successives et croissantes exonérations d’impôts en faveur de l’industrie automobile et des producteurs et distributeurs de combustibles fossiles) a provoqué une augmentation rapide du trafic privé dans les villes au cours des dernières années, aggravant d’autant la situation de ceux qui utilisent les transports publics.

Ces premières manifestations ont été brutalement réprimées par la police, un appareil militaire hérité de la dictature [1964-1985] qui n’a jamais été adapté, ne serait-ce que de façon minimale, aux exigences d’un «Etat de droit». Les grands médias, un oligopole contrôlé par un très petit nombre de familles, ont promu leur habituelle campagne de criminalisation et de démoralisation du mouvement. Pourtant, des secteurs significatifs de la société, jusqu’à maintenant inertes, se sont joints aux manifestants initiaux et les mouvements sont devenus imposants. Une étude sérieuse montre qu’il y avait plus de 150’000 personnes lors de la manifestation de Rio de Janeiro le 17 juin 2013, probablement la plus importante depuis vingt ans. Il est clair que les motivations ne sont pas liées seulement à la question des transports, mais à un ensemble d’insatisfactions réprimées par la «paix» installée au cours des dernières années par le système «coalition» instauré par le PT (Parti des travailleurs) avec divers partis explicitement de droite. Or, le PT qui a été la principale expression de la gauche dans les années 1980 et 1990 et il a en son sein d’innombrables secteurs ouvertement fort conservateurs. Au cours de ces années, les grands médias et une partie de la droite ont su ajuster immédiatement leurs discours et en sont venus à essayer de «requalifier» le mouvement en lui attribuant des revendications plus génériques et conservatrices se centrant essentiellement sur celle «contre la corruption».

Mais il reste un secteur important de gens conscients qui cherchent à maintenir et à approfondir une approche privilégiant la transformation sociale et avançant des revendications de redistribution radicale de la richesse produite par les salarié·e·s. Ce que l’on connaît des mobilisations des 18 et 19 juin 2013 indique un renforcement de cette orientation. Les mouvements n’ont pas une direction politique claire, notamment à Rio de Janeiro, où il y a des tensions entre les divers courants étudiants liés aux partis de gauche, spécialement ceux de l’opposition au PT, et des segments qui sont sceptiques par rapport aux organisations. Même s’ils sont très minoritaires, il y a aussi le problème des «infiltrés» par la police et l’extrême-droite. On doit observer que le mouvement s’adresse beaucoup aux gouvernants locaux, avec peu de conscience de classe encore et peu de mise en cause de la bourgeoisie, ce qui pourrait changer dans les prochains jours.

Certaines mairies ont commencé à céder et à réduire le prix des billets. Cela a toutefois été fait par une réduction des impôts et donc par le biais d’une réallocation des ressources sociales, à savoir par une «redistribution» qui n’altère en rien le bénéfice des entreprises, ni ne touche à aucune structure économique.

L’Assemblée générale la plus significative, qui a eu lieu à Rio le 18 juin, a réussi à résister aux diverses tentatives de mener le mouvement vers la droite et a maintenu ses revendications sur la réduction des tarifs, la lutte contre la violence policière et la lutte contre le monopole des moyens de communication! Contrairement à São Paulo où cette idée est plus forte, il n’y a pas encore à Rio de revendication claire sur la gratuité du transport urbain.

Voici quelques modestes suggestions de la part d’un militant qui a vécu d’autres expériences et désire les mettre en lien avec les défis auxquels est confronté le mouvement:

1.- Défendre le droit à la ville et au transport gratuit

Les luttes en cours ont commencé autour d’un thème crucial, celui de la liberté réelle de déplacement dans la ville, thème qui va au-delà du concept très abstrait de l’«aller et venir» qui essaie d’oublier – ou de faire oublier – sa contrainte économique. Est en cause le droit à la ville et celui de vivre dignement dans celle-ci. Si la revendication de la réduction des tarifs ne peut être l’unique revendication, elle constitue toutefois un élément fondamental. Il est nécessaire de commencer à revendiquer quelque chose qui aille au-delà de l’immédiat et remette en question le paiement individuel (identique, per capita) pour le transport urbain, paiement qui produit toujours plus d’injustice et n’est pas soutenable. Les villes sont rendues invivables par le transport individuel. Un transport public, gratuit et de qualité, serait un moyen de garantir une vie digne de ce nom à ceux qui vivent dans les centres urbains.

2.- Si quelqu’un doit gagner, quelqu’un doit perdre: la lutte est «redistributive»

Ce serait un échec si la lutte en cours se terminait juste en renforçant le chemin sur lequel on se trouve déjà actuellement, celui des exonérations fiscales pour les grandes entreprises. Au contraire, il est nécessaire que ce soit clair que si les plus pauvres doivent gagner, en payant moins pour le transport, les riches, qui eux peuvent se «délocaliser» [vivre dans les îlots surveillés, à la grande périphérie, captant des ressources énormes en eau et énergie et se déplacer avec des hélicoptères] doivent payer. Comment  Au travers de la révision des impôts sur la propriété et sur les véhicules plus chers, plus polluants et qui occupent plus de place. Il est commun aujourd’hui qu’un immeuble dans la zone sud de Rio de Janeiro paie d’impôt 0,02% annuel (1 real par 5’000 reais de valeur nominale), alors qu’un travailleur ou un étudiant peut dépenser jusqu’à 20% par mois d’un salaire minimum pour se déplacer.

Les marges de bénéfice des entreprises doivent être remises en question. La comptabilité ouverte et évaluée publiquement. Leur caractère privé doit être démocratique et clairement discuté et décidé. La Fetranspor [Fédération des entreprises de transports de passagers] de Rio et ses amis doivent autant être la cible des manifestations que les préfets et les gouverneurs. Si ce n’est pas le cas, nous tombons dans le jeu consistant à rendre les politiciens coupables de tout pour ne rendre coupables de rien l’oligarchie économique.

3.- «Prends parti et ouvre-toi à la discussion»

La croissance du mouvement a produit la rencontre entre les militants qui sont quotidiennement dans les luttes avec de nombreuses personnes arrivées récemment. Il y a des barrières, sans doute. Le réflexe d’opposition, même fort, face aux partis est une position antidémocratique et peu éclairée, et la présence des organisations est légitime est importante.

Ce rejet doit cependant être compris comme étant le résultat, en partie en tout cas, d’un processus de déceptions accumulées tout au long des dernières décennies. C’est à ceux qui appartiennent à des partis que revient la responsabilité d’établir une relation respectueuse et réellement ouverte au dialogue avec les réticents. La sensation selon laquelle les «organisés» [les partis de la gauche radicale] «surfent», parfois de manière exagérée, sur les mouvements n’est pas un délire alimenté par la CIA; elle se base sur des faits bien réels.

Il est nécessaire d’aiguiser les sensibilités: les partis n’ont plus le monopole de la circulation d’informations alternatives à l’intérieur des mouvements et ont de bonnes raisons de savoir qu’ils sont loin de détenir le monopole de la vérité et de la lumière. Mais ils gardent la mémoire et la connaissance des expériences accumulées, ce dont on ne saurait se passer. Ceux qui crient contre ces partis devraient savoir qu’ils ont été inventés par «nous», ceux «d’en bas», une lutte qui existe y compris les jours où il n’y a pas de marches, pas de manifestations dont la dynamique peut aussi se ralentir, même relativement vite. Certains de ces partis ont déjà presque un siècle. Ils ont conquis à l’arraché jusqu’au droit que nous avons à être ensemble dans la rue aujourd’hui. Si certains ne savent pas cela et que d’autres ne savent pas beaucoup d’autres choses, alors ouvrons des canaux de la discussion.

Nous ne pouvons être naïfs: et tous ne le sont pas. Il y a des segments autoritaires consciemment infiltrés. Ceux-ci doivent être identifiés et il est nécessaire que le mouvement se prémunisse contre eux. Un mal inévitable aujourd’hui dans n’importe quel mouvement de masse significatif.

4.- La droite joue, qu’y a-t-il de nouveau?

Le phénomène de l’«adhésion» derrière lequel se cachent des intentions de «déviations» ne constitue pas une nouveauté de la part des médias dominants. Cela se produira toujours avec des mouvements qui rompent la barrière de l’isolement que les médias essaient de leur imposer. A ce moment surgit une tentative d’assimilation, de cooptation, de changement du sens de la dynamique initiale. Il appartient aux secteurs conscients de se battre pour conforter le sens social et politique d’une telle mobilisation: la clarification et la consistance des revendications joueront ici un rôle fondamental. C’est toujours comme cela, les mouvements émancipateurs ne jouent jamais seuls.

5.- La Police Militaire: c’est le bon moment pour en finir avec elle ! Pour en finir avec la persécution des manifestants

Ce que la police militaire a fait avec les manifestant·e·s au cours des derniers jours est ce qu’elle fait quotidiennement dans les zones périphériques et les favelas du pays; ce n’est que la scène et le lieu qui changent. La police militaire exécute cela pour accomplir ce pour quoi elle a été faite: soumettre par la violence les jeunes, les travailleurs et travailleuses et les «indiscipliné·e·s» en général. Il s’agit d’un vestige de la dictature, complètement inadéquat pour une quelconque expression minimale de la démocratie.

Il est nécessaire de défendre la modification profonde de la structure des forces de sécurité dans le pays, en proposant des débats et des solutions pour effectuer cette transition vers la démocratie. Ce chemin a déjà été indiqué par des organismes internationaux eux-mêmes: la démilitarisation de la police. De la même manière, l’utilisation sans fondement de l’emprisonnement dans le but d’intimider les mouvements sociaux ainsi que toutes les tactiques d’intimidation, d’espionnage et de provocation sont inadmissibles. Des mesures fortes, claires et consistantes pourraient être prises par le gouvernement fédéral et son ample base législative s’il y avait une vraie volonté politique. S’ils ne l’ont pas, cette volonté, c’est à nous de leur apprendre à l’avoir. (Traduction A l’Encontre)

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Elidio Marquez est professeur et spécialiste de la question des «Droits de l’Homme» à l’Université Fédérale de Rio de Janeiro. Il est co-éditeur de la revue Habanero.

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