En Egypte se prépare l’après-Morsi

Par Jacques Chastaing

En Egypte, le 24 et 25 juin, toujours des affrontements entre anti-Morsi et pro-Morsi à Fayoum, Mahalla, Kafr el Sheikh, Louxor, Alexandrie, Fouah, Le Caire…

A Louxor le gouverneur de la Jamaa Al-Islamiya a démissionné sous la pression des manifestants qui bloquaient le siège du gouvernorat. Les manifestants ont décidé de continuer leur blocage, car, en fait, comme l’a déclaré le porte-parole du Bazar de Louxor, c’est beaucoup plus qu’ils veulent. [La question du tourisme est vitale dans cette région.]

A Fouah, les Frères Musulmans se sont plaint que plusieurs magasins appartenant à des Frères Musulmans ont été pillés ou brûlé par des partisans de Al-Tayar Al-Sh’aby, coalition de mouvements socialistes. De plus ces derniers ont bloqué et assiégé plusieurs de leurs membres à l’intérieur d’une mosquée. Les Frères Musulmans dénoncent les atteintes à la propriété privée par ces socialistes qu’ils qualifient de voleurs et de voyous.

Au Caire les occupations des places devant les ministères de la Culture et de la Défense continuent. Il semblerait, d’après la presse, que des mères de jeunes tués par la police ont dansé sur le toit de la voiture de Morsi en scandant «Dégage Morsi». Aux coins des rues, les vendeurs de rue, en plus des traditionnels drapeaux, vendent maintenant des cartes postales avec écrit dessus «Dégage Morsi».

A Alexandrie une manifestation anti-Morsi a été attaquée au revolver. La presse est remplie de points de vue «que faire après Morsi»?

L’agence IDC [qui se consacre aux thèmes du développement économique] vient de publier une nouvelle statistique sur les manifestations: 9247 en un an, soit une augmentation de 700% par rapport à la dernière année de pouvoir de Moubarak, mais aussi une augmentation de 100% au cours des derniers 6 mois de pouvoir de Morsi par rapport aux six mois précédents. Le 67 % ont pour origine des questions d’ordre socio-économique.

On constate des kilomètres de queue des automobilistes aujourd’hui, le 25 juin 2013, devant les stations services du fait du rationnement et des pénuries. Un camion transportant des bouteilles de gaz a été attaqué dans le Sinaï. Les banques demandent aux gens de ne pas retirer leur argent et affirment qu’elles resteront ouvertes le 30 juin 2013, jour de mobilisation nationale. Des conseils pratiques sont donnés dans la presse contre une montée de la criminalité après le 30 juin: où garer les voitures, est-il vraiment utile de retirer l’essence du réservoir, etc.?

Après que l’homme fort de l’armée Abdel-Fattah el-Sissi a annoncé que l’armée pourrait très bien intervenir dans les jours qui viennent, les Frères Musulmans, les salafistes, les libéraux et des «démocrates» l’ont assuré de leur soutien. La majorité de la presse écrit que l’armée a déclaré à travers l’intervention de Sissi qu’elle lâchait les Frères Musulmans et pourrait très bien assumer elle seule le pouvoir.

De là, certains voient une conjonction des événements dans ce sens: les juges ont décidé hier d’organiser un sit-in dans le Club des juges jusqu’au 30 juin; le Comité électoral présidentiel vient de déclarer qu’il allait examiner la plainte du candidat de l’armée aux présidentielles Ahmed Shafik [Premier ministre du 31 janvier au 3 mars 2011; ministre de l’Aviation civile de 2002 au 31 janvier 2011, il restructure Egytair et fait construire de grands aéroports avec ce que cela implique comme «commissions»; il est militaire de formation] jugeant le succès des Frères Musulmans frauduleux et délégitimant un peu plus Morsi; des policiers ont tiré hier à Zagaziq [dans la basse Egypte, région est du delta du Nil, capitale du gouvernorat de Sharquia] sur des Frères Musulmans pour la première fois depuis la chute de Moubarak, les accusant d’avoir eux-mêmes tiré sur un officier supérieur; une nette prise de distance des islamistes non Frères Musulmans à l’égard de ces derniers, ce qui ressemble à une débandade ; ainsi Al Nour (Parti de la Lumière), le plus grand parti des salafistes, est au premier rang de cette perte de «solidarité».

Abdel Moneim Al-Foutouh – médecin, qui fut écarté, en 2009, du bureau exécutif («conseil de guidance») des Frères musulmans et se voulait aux côtés des «jeunes Frères musulmans» qui ont pris une part active à la révolution de 2011 – et, hier, Al Ahzar, dont les Sheiks ont dénoncé le massacre des chiites d’il y a deux jours l’attribuant au gouvernement Morsi [voir note 1 de l’article publié sur ce site en date du 24 juin 2013] viennent d’appeler, chacun de son côté, à la mobilisation du 30 juin.

Bref beaucoup pressentent une alliance de l’armée, de la police et de la magistrature pour prendre le pouvoir, soutenue par des islamistes non Frères Musulmans, des anciens de Moubarak, qui appellent de même au 30 juin, ainsi que de l’opposition du FSN (Front de salut national}.

Morsi devrait faire une allocution mercredi 26 juin 2013 à la télévision. Certains pensent qu’il va proposer un référendum-plébiscite sur la question: «Faut-il que je parte ou que je reste?»

 

PS: Pour autant que je puisse juger à partir de Twitter ou dans la presse et quelques conversations, même si tout le monde retient son souffle en prévision du 30 juin, il y a un intérêt soutenu en Egypte pour les soulèvements actuels dans le monde. Il y a 45 millions d’Egyptiens et d’Egyptiennes qui ont moins de 35 ans. Cela constitue un facteur important de la mobilisation, avec des hauts et des bas, depuis des années. Ainsi, les Frères musulmans qui se sont préparés, depuis 80 ans, à «prendre le pouvoir» se sont retrouvés, depuis plus d’un an, sans autre projet socio-économique qu’une politique néolibérale et leur influence s’est délitée plus vite que d’aucuns l’imaginaient.

 

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