mardi
31
mars 2020

A l'encontre

La Brèche

Salim Mattar, le général des privatisations du gouvernement Bolsonaro, en lien avec Paulo Guedes, le ministre de l’Economie

Par Ikario Chavez
et Felipe Sousa Chavez

Malheureusement, le mensonge aux électeurs – la dite escroquerie électorale – n’est toujours pas considéré comme un crime de responsabilité, car s’il l’avait été une bonne partie des dirigeants brésiliens aurait déjà subi une procédure de destitution. Avant et pendant la campagne électorale, Jair Bolsonaro a déclaré à plusieurs reprises que bien qu’il soit en faveur des privatisations, il était totalement opposé aux privatisations dans le secteur de l’électricité, y compris Eletrobras [créée en 1962, la firme Eletrobras est contrôlée à hauteur de 52% par l’Etat fédéral brésilien; elle intervient dans la production, la distribution et la fourniture d’électricité].

Bolsonaro a déclaré lors de la campagne électorale d’octobre 2018 [1er tour 7 octobre; 2e tour 28 octobre, Bolsonaro recueille 57,8 millions de voix]: «Rassurez-vous, ceux qui travaillent à la Caixa Econômica, dans le Banco do Brasil, dans le secteur de l’électricité, de l’énergie… ces secteurs, à mon avis, étant stratégiques pour le pays, on ne peut pas y renoncer [sic].» De nombreux travailleurs d’Eletrobras ont été «rassurés» et ont voté pour Bolsonaro, précisément à cause de cette déclaration.

On a déjà beaucoup écrit sur les pertes et les risques pour le Brésil avec l’éventuelle privatisation d’Eletrobras. Au lieu de répéter les innombrables arguments à cet égard, mettons ici l’explication du Bolsonaro lui-même sur l’importance de maintenir le contrôle de l’Etat brésilien sur Eletrobras: «C’est simplement stratégique, c’est vital, aucun pays sérieux dans le monde ne fait cela, le [Eletrobras] transférer à d’autres pays, et je suis pour la privatisation de beaucoup de choses au Brésil, mais pas la question de l’énergie! Et vous allez le retirer des mains d’une société d’Etat brésilienne pour le remettre entre les mains d’une société d’Etat chinoise? C’est-à-dire qu’ils [les Chinois] décideront du prix de notre énergie et de l’endroit où, à coup sûr, cette énergie arrivera à l’avenir [sic].»

Le problème avec un mensonge, c’est que pour le soutenir, il faut en raconter d’autres à la suite. Il existe même une maladie caractérisée par le mensonge compulsif, appelée mythomanie (le préfixe mythe, dans ce cas, n’est qu’une simple coïncidence). Ainsi, pour justifier le mensonge de Bolsonaro pendant la campagne électorale, l’exécutif fédéral, le gouvernement Bolsonaro, doit en inventer d’autres. Le dernier a été énoncé par Salim Mattar [qui est depuis juillet 2019 à la tête de l’Office des privatisations de l’exécutif et dont l’agence Bloomberg, en date du 29 juillet 2020, qualifiait ainsi son but: «vendre les 100 joyaux de la couronne de l’Etat brésilien] dans le quotidien Valor Econômico en date du 15 janvier 2020. Il y a déclaré que «sans la vente» d’Eletrobras, «des contributions annuelles de 14 milliards de R$ [quelque 3 milliards de CHF] pour le Trésor public seraient nécessaires».

Cette information est erronée de si nombreuses manières que pour la nier il faudrait le faire point par point.

• Non, Eletrobras n’a pas besoin de 14 milliards de R$ par an de la part du Trésor public, bien au contraire, au cours des 11 dernières années, Eletrobras a déposé plus de 16 milliards de R$ dans le Trésor public national et la seule contribution du gouvernement fédéral a été d’environ 3 milliards de R$ en 2016. Rien qu’en 2019, Eletrobras a versé près de 700 millions de R$ dans les caisses de du Trésor brésilien.

• Eletrobras n’est pas une société déficitaire, en 2018 elle a enregistré un bénéfice record de 13,3 milliards de R$. Au seul troisième trimestre de 2019, elle a présenté un bénéfice net de 7,6 milliards de R$. Rien n’indique qu’Eletrobras affichera des pertes dans les années à venir.

• Le gouvernement a déclaré, par l’intermédiaire du ministre des Mines et de l’énergie [Bento Costa Lima Leite de Albuquerque Júnior] et de Salim Mattar lui-même, qu’Eletrobras doit réaliser des investissements d’environ 14 milliards de R$ pour maintenir sa part actuelle du marché national, qui représente environ plus d’un tiers de la production et 47 % de la distribution. La question qui reste posée est la suivante: M. Salim Mattar ne sait-il rien d’Eletrobras ou essaie-t-il délibérément de tromper le public?

La politique du gouvernement

Les techniciens du secteur ont été surpris par la déclaration erronée du secrétaire d’Etat, Salim Mattar.

• Même cette déclaration selon laquelle Eletrobras a besoin de 14 milliards de R$ par an pour maintenir sa part actuelle du marché de l’énergie est fausse. Aucune entreprise du secteur des infrastructures, en particulier dans le secteur de l’électricité, n’investit 100% de la valeur du total de ses infrastructures. En fait, un maximum de 30% provient du capital propre de l’entreprise (fonds propres), tandis que le reste est obtenu par des prêts bancaires, des obligations et d’autres mécanismes de collecte de fonds qui sont amortis avec les revenus de l’entreprise elle-même, ce qu’on appelle le capital de tiers (soit de la dette).

• En outre, il convient de noter qu’Eletrobras, en règle générale, participe à des entreprises de nouvelle génération et de distribution avec des partenaires privés, presque toujours en tant qu’actionnaire minoritaire. En d’autres termes, même la part des fonds propres est partagée avec d’autres partenaires.

• Eletrobras n’est pas une entreprise surendettée, bien au contraire. Le ratio dette nette/EBITDA (chiffre d’affaires avant intérêts, impôts, provisions et amortissements) de l’entreprise est inférieur à 2, ce qui est assez faible et conforme aux concurrents privés. En d’autres termes, Eletrobras n’aurait aucune difficulté à lever des fonds sur le marché, à trouver des partenaires privés et à maintenir, voire à augmenter, sa part dans le secteur électrique brésilien.

• Si aujourd’hui Eletrobras préfère transmettre des dividendes massifs à ses actionnaires, dont l’Etat, plutôt que de faire des investissements, c’est une option pour ses actionnaires de contrôle, en l’occurrence le gouvernement. L’entreprise est financièrement saine et est tout à fait capable de réaliser les investissements nécessaires pour maintenir sa part de marché. C’est le gouvernement qui doit décider s’il veut des investissements ou s’il veut des dividendes. L’exécutif ne peut tout simplement pas maximiser les dividendes et se plaindre du manque d’investissements. Cela répand la désinformation, le mensonge, l’incohérence.

Fourniture électrique et signification sociale et politique d’une entreprise publique

Mais l’autre question à laquelle le gouvernement doit répondre est la suivante: quel est l’avantage pour une entreprise privée de maintenir ou d’accroître sa participation dans le secteur de l’électricité du pays?

• Le marché de l’électricité n’est pas comme les autres. L’énergie électrique est le produit le plus universel qui existe et pratiquement tous les gens et tous les secteurs de l’économie l’utilisent. L’énergie électrique, la plupart du temps, ne peut pas être remplacée (elle est très inélastique), les gens et la plupart des entreprises devront continuer à acheter de l’énergie, même si elle est plus chère. De plus, en cas de pénurie d’électricité, il n’est pas possible de simplement remplir un bateau d’électricité et de l’amener dans le pays, comme on peut le faire avec des carburants, par exemple.

• Eletrobras dispose donc d’un énorme pouvoir de marché. Rappelons les paroles mêmes du président de la République: «Allez-vous le retirer des mains d’une société d’État brésilienne pour le mettre entre les mains d’une société d’État chinoise? C’est-à-dire qu’ils décideront du prix de notre énergie.»

• Eletrobras peut et doit maintenir, voire accroître sa participation dans le secteur électrique brésilien, car le fait d’être une entreprise publique est lié à l’intérêt public. Rien n’indique qu’Eletrobras ait, à un moment quelconque de son histoire, utilisé son pouvoir de marché pour réaliser des profits disproportionnés, au détriment des consommateurs. Au contraire, l’entreprise a toujours pratiqué et pratique encore des prix inférieurs à ceux des autres entreprises du secteur, fonctionnant comme le véritable agent de régulation des prix du secteur électrique brésilien.

• Nous espérons que le débat sur la nécessité ou non de privatiser Eletrobras se déroulera de manière honnête, sur la base de faits et de données, en s’appuyant sur les exemples de privatisation au Brésil, notamment en ce qui concerne le secteur de l’électricité et les exemples internationaux. Eletrobras appartient à tous les Brésiliens et il n’est pas correct que le débat public continue d’être mené par le gouvernement sur la base de mensonges et de demi-vérités. (Article publié dans Correio da Cidadania en date 21 février 2020; traduction de la rédaction d’Alencontre)

Ikaro Chaves est directeur de l’Association des ingénieurs et techniciens du système électrique (AESEL) et Felipe Sousa Chaves est directeur de l’Association des employés de Furnas (ASEF).

 

 

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