France. Félicien Faury: «On constate une progressive «moyennisation» du vote RN, qui conquiert de plus en plus les catégories intermédiaires»

Collection Points, Le Seuil, février 2026.

Pour le sociologue, auteur d’une enquête sur la normalisation de l’extrême droite dans le sud-est de la France, les résultats des municipales marquent une implantation locale progressive du parti, qui conquiert de plus en plus de catégories sociales.

Entretien avec Félicien Faury [1]

Carpentras, Orange, Menton, mais aussi Vierzon, La Flèche ou Carcassonne… Si le Rassemblement national a échoué à prendre les rênes de grandes métropoles, nombreuses sont les plus petites villes tombées dans son escarcelle à ces municipales. Sociologue, Félicien Faury a publié en 2024 Des électeurs ordinaires. Enquête sur la normalisation de l’extrême droite (Seuil), issu de son travail de thèse sur l’implantation du vote frontiste dans le sud-est de la France. Pour le spécialiste, si l’échelon local reste le point faible du parti, ces élections montrent qu’il touche à présent les classes moyennes en consolidant son socle populaire, même lorsqu’il est en position de municipalité sortante.

Clémence Mary: Assiste-t-on à «la plus grande percée de l’histoire du RN», comme le dit Jordan Bardella?

Félicien Faury: Si on se concentre uniquement sur les municipales, c’est vrai, le RN n’a jamais réalisé d’aussi bons scores, en termes de mairies conquises comme de conseillers municipaux. Son implantation locale avance lentement, mais sûrement, avec de nouvelles victoires conséquentes à chaque élection locale. Cependant, ces résultats restent décevants par rapport à ce qu’avaient espéré les cadres du parti.

A l’exception des mairies déjà gouvernées par le RN, les résultats locaux restent largement inférieurs aux percées réalisées au niveau national. C’est un trait bien connu de ce parti, il n’a jamais été très doué pour l’implantation locale. Le RN se présente comme un parti enraciné dans les «territoires» et la «France périphérique», mais son implantation reste faible par rapport aux autres partis de la droite et de la gauche traditionnelles.

Le RN s’est avant tout imposé par le haut, avec des figures médiatiques très identifiées (Marine Le Pen, Jordan Bardella et leurs gardes rapprochées), capables des meilleurs scores aux élections nationales. Il me semble aussi que le «barrage» a plutôt bien tenu, dans beaucoup de configurations.

L’exemple paradigmatique étant Toulon, où les alliances et les mobilisations contre l’extrême droite ont empêché l’élection de Laure Lavalette. D’une certaine façon, si le RN a réussi à s’implanter quelque part, c’est dans les médias! Et, de plus en plus, à l’Assemblée nationale. Mais l’échelon local reste le point faible de ce parti.

Comment analysez-vous la vague RN qui s’abat sur le sud du pays que vous connaissez bien? Est-ce un «retour aux sources»?

Le Sud-Est a toujours été un bastion majeur de l’extrême droite, et c’est encore le cas, plus que jamais. Ce n’est donc pas une «nouvelle vague», mais la continuation d’une tendance lourde, avec un RN qui s’étend en tache d’huile. Les zones de force du parti débordent maintenant largement la région, avec des victoires importantes dans le Sud-Ouest.

Que dire du brouillage qui grandit entre le RN et LR, alors que Marine Le Pen se disait «ni droite ni gauche»?

Sur le long terme, on constate que le RN aspire progressivement l’électorat de la droite traditionnelle. C’est particulièrement le cas dans le sud de la France, où le RN est en train de remplacer la droite comme force d’opposition principale à la gauche. Certes, certaines villes historiquement de gauche peuvent basculer à l’extrême droite, comme on vient de le voir à Vierzon.

Mais dans l’ensemble, la principale force politique à pâtir de la montée du RN reste la droite traditionnelle. Des formations comme l’UDR d’Eric Ciotti, qui vient de remporter Nice, ont accéléré ce processus. Dans bien des cas, le RN devient même un vote utile anti-LFI pour les électeurs de droite, ce qui constitue un basculement historique dans les rapports entre droite et extrême droite.

En échouant à gagner de grandes villes, le RN confirme-t-il son implantation surtout rurale?

Contrairement à une idée reçue, la vraie distinction territoriale s’agissant du vote RN n’a jamais été le clivage urbain-rural. Le vote RN urbain a toujours été important dans les bourgs et les villes moyennes. Le partage le plus significatif est, en fait, entre les grandes métropoles et le reste du territoire. Au-delà, ce qu’on retrouve derrière les divisions territoriales, ce sont des conflits de classe.

Les classes supérieures diplômées sont concentrées dans les grandes villes, quand les classes populaires sont sur-représentées dans les zones périurbaines et rurales. Cela étant dit, on constate une progressive «moyennisation» du vote RN, qui conquiert de plus en plus les catégories intermédiaires. Mon collègue Nicolas Lebourg l’a bien montré pour Perpignan, et c’est une tendance que l’on retrouve à l’échelle nationale.

La métaphore de la tache d’huile, que j’ai utilisée pour parler de l’extension territoriale du parti, marche aussi ici. Le RN parvient à s’étendre aux classes moyennes, voire aux classes supérieures, sans perdre pour autant ses soutiens au sein des classes populaires. Pour l’instant en tout cas.

Des citoyens ont voté RN pour la première fois pour ces municipales. Cette bascule s’explique-t-elle par une volonté de dégagisme ou une posture «antisystème»?

Je suis critique à l’égard de cette idée du vote RN comme «antisystème» ou «dégagiste». Les scores obtenus par les mairies gouvernées par le RN le démontrent de façon éclatante. Depuis 2014, les mairies conquises par le RN voient leurs équipes reconduites, et souvent dès le premier tour, à des scores parfois astronomiques. Le vote RN cesse donc d’être «antisystème» lorsque le RN fait partie de ce «système».

Même si l’implantation locale du RN reste limitée, lorsque ce parti accède aux exécutifs municipaux, il parvient à fixer durablement ses électorats. Le RN est par ailleurs assez bon pour fragiliser l’opposition et affaiblir progressivement les contre-pouvoirs locaux, ce qui génère fatalisme et abstention chez les forces d’opposition. Cela peut aussi servir de leçon au niveau national: lorsque l’extrême droite arrive au pouvoir, elle y reste, et pour longtemps.

Le parti a-t-il réussi sa dédiabolisation? Dénoncer les brebis galeuses, le racisme, la xénophobie ou l’antisémitisme des candidats ne permet pas de détourner les électeurs?

J’ai beaucoup de réserves avec cette expression de «brebis galeuses». Même si c’est pour signaler que ces «brebis» sont «en troupeaux» au sein du RN, cette expression risque d’avoir à terme un effet inverse, en rejouant l’idée qu’il y aurait effectivement quelques brebis égarées au sein d’un parti désormais éloigné de tout racisme, antisémitisme ou homophobie.

Or, c’est plutôt l’exact contraire que l’on observe: les enquêtes montrent que le RN reste une formation d’extrême droite (avec toutes les intolérances qui vont avec), dirigé par une petite élite chargée médiatiquement de sa dédiabolisation. Il faudrait sans doute en finir avec cette formule des brebis galeuses pour plutôt rappeler que les «dédiabolisés» sont l’exception et non la norme.

Par ailleurs, en effet, montrer que le RN est d’extrême droite ne suffit pas à décourager ses électeurs, qui savent en partie ce qu’ils font lorsqu’ils votent pour ce parti. En revanche, cela peut avoir un effet sur les indécis et, surtout, sur la contre-mobilisation en face. C’est ce qui a fonctionné aux législatives de 2024: rappeler le racisme de l’extrême droite peut contribuer à mobiliser les personnes qui refusent le monde promis par ce camp politique. (Entretien publié le 24 mars 2026 par le quotidien français Libération)

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[1] Félicien Faury a publié avec Safia Dahani, Estelle Delaine et Guillaume Letourneur aux éditions Septentrion Presses universitaires, octobre 2023, Sociologie politique du Rassemblement national: enquêtes de terrain. 

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