
Par Julian Borger et Aram Roston
L’Arabie saoudite a exhorté les États-Unis à intensifier leurs attaques contre l’Iran, a confirmé une source des services de renseignement saoudiens, alors que le pays réfléchit à la décision de s’engager directement dans le conflit.
La source saoudienne a confirmé les informations publiées dans le New York Times selon lesquelles le dirigeant de facto du royaume, le prince héritier Mohammed ben Salmane, aurait incité Donald Trump à ne pas mettre fin prématurément à sa guerre contre l’Iran, et que la campagne américano-israélienne représentait une «opportunité historique» de refaçonner le Moyen-Orient [1].
La source des services de renseignement a déclaré que Riyad ne se contentait pas d’appeler à la poursuite de la campagne militaire, mais en demandait l’intensification. Donald Trump a semblé confirmer cette information concernant le rôle du prince héritier, déclarant mardi aux journalistes: «Oui, c’est un guerrier. Il se bat à nos côtés.»
Aucune implication militaire active de l’Arabie saoudite n’a été signalée jusqu’à présent dans cette guerre qui dure depuis près de quatre semaines, mais un analyste politique saoudien a déclaré que le royaume serait susceptible de franchir ce pas si les efforts de paix menés par le Pakistan échouaient.
«Ce qui importe maintenant, c’est la décision de l’Iran», a déclaré Mohammed Alhamed, analyste géopolitique saoudien. «Si l’Iran s’engage sérieusement, il existe encore une voie pour contenir l’escalade. S’il rejette les conditions et poursuit ses attaques, le seuil d’intervention saoudienne sera franchi.»
Mohammed Alhamed a ajouté que l’Arabie saoudite «ne réagit pas de manière impulsive». «Elle calibre sa réponse et se prépare à un scénario où l’escalade, si elle se produit, sera délibérée et décisive», ajoutant que Riyad «n’a pas cherché à provoquer la guerre. Elle a tenté d’éviter d’y être entraînée, tout en gardant toutes les options sur la table.»
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Dans le cadre de la riposte de Téhéran à l’attaque américano-israélienne du 28 février l’Arabie saoudite a été la cible d’attaques de drones iraniens. Il y a une semaine, un drone a frappé une raffinerie de pétrole à Yanbu, sur la côte saoudienne de la mer Rouge.
La capacité de l’Arabie saoudite à acheminer ses exportations de pétrole par oléoduc vers la mer Rouge signifie qu’elle n’est pas aussi vulnérable que ses voisins face à la tactique iranienne consistant à imposer un blocus quasi total sur les pétroliers quittant le Golfe par le détroit d’Ormuz. L’attaque contre Yanbu a constitué un avertissement de la part de l’Iran, indiquant qu’il pouvait également menacer cette artère économique vitale.
Cette menace serait multipliée si les alliés de l’Iran au Yémen, le mouvement houthiste, entraient en guerre avec leur propre arsenal de missiles.
«Je pense que l’Arabie saoudite maintient toujours une neutralité prudente dans la guerre Iran-Israël-États-Unis», a déclaré Hesham Alghannam, un expert saoudien en matière de défense, à l’Agence France-Presse. Mais il a ajouté: «Si les Houthis frappent des cibles saoudiennes, Riyad pourrait se tourner vers un soutien défensif à la coalition ou vers des représailles limitées.»
L’Arabie saoudite et l’Iran, revendiquant respectivement le rôle de leader des mondes islamiques sunnite et chiite, sont depuis longtemps des rivaux régionaux. Selon un câble du département d’État américain qui a fuité, le roi Abdallah, oncle paternel du prince héritier (MBS), a exhorté l’armée américaine en 2008 à «couper la tête du serpent» (The Guardian, 28 novembre 2010), une référence au régime théocratique de Téhéran.
Khalid Aljabri, un commentateur saoudien en exil, a affirmé que ces dernières années le royaume avait privilégié une solution négociée au bras de fer concernant les programmes nucléaires et balistiques de l’Iran. Cependant, Trump et le Premier ministre israélien, Benyamin Netanyahou, ont lancé l’attaque conjointe en pleine période de négociations sur les limites nucléaires.
«Dans ce scénario, lorsque la guerre éclate de manière inévitable et que l’escalade se produit de toute façon, un Iran partiellement affaibli, un lion blessé, serait plus imprévisible et plus dangereux. La politique était de ne pas déclencher la guerre, mais si on la déclenche, d’aller jusqu’au bout», a déclaré Aljabri, un cardiologue basé aux États-Unis qui est le fils de Saad Al Jabri, un ancien chef de la sécurité saoudien qui a servi de liaison du renseignement avec Washington jusqu’à ce qu’il tombe en disgrâce auprès du prince Mohammed en 2015.
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Le prince héritier a consolidé son emprise sur le pouvoir en entretenant des relations étroites avec Trump, mais il va désormais devoir repenser la dépendance de l’Arabie saoudite vis-à-vis des États-Unis pour sa sécurité, ont fait valoir des observateurs.
«MBS [Mohammed ben Salmane] a perdu son pari sur tous ses investissements de ces dernières années», a déclaré Ellie Geranmayeh, chercheuse senior au Middle East and North Africa programme at the European Council on Foreign Relations (Conseil européen pour les relations internationales). «Il a investi financièrement auprès de Trump, de la famille Trump, de son groupe et de la Maison Blanche, mais au final, les opinions des Saoudiens et de l’ensemble du Golfe ont été mises de côté au profit des ambitions de Benyamin Netanyahou.»
Le prince MBS avait commencé à réajuster sa position après une attaque à la roquette contre une installation pétrolière saoudienne en 2019, que Riyad avait imputée à l’Iran. Les États-Unis, sous la première présidence Trump, avaient offert un soutien verbal mais n’avaient pas mené les représailles exigées par les Saoudiens.
Quatre ans plus tard, l’Arabie saoudite a tenté une détente en signant un accord surprise avec l’Iran pour rétablir leurs relations diplomatiques, dans le cadre d’un accord négocié par la Chine (Patrick Wintour, The Guardian, 10 mars 2023).
Selon Ellie Geranmayeh: «Après que les États-Unis eurent refusé de prendre leur défense, les Saoudiens ont fait volte-face pour se rapprocher de l’Iran, dans l’espoir que celui-ci ne s’en prendrait pas à eux en cas de conflit. Maintenant que la guerre a commencé et que MBS a perdu son pari selon lequel l’Iran ne riposterait pas, il aurait exhorté les États-Unis à mettre fin une fois pour toutes à la menace iranienne. L’Arabie saoudite est donc désormais confrontée au dilemme de savoir si elle doit s’impliquer davantage.»
Les Émirats arabes unis ont vu leurs exportations de pétrole complètement bloquées et ont ouvertement appelé à une défaite militaire décisive de l’Iran. L’ambassadeur des Émirats arabes unis à Washington, Yousef Al Otaiba, a écrit mercredi dans le Wall Street Journal: «Un simple cessez-le-feu ne suffit pas. Nous avons besoin d’un résultat concluant qui réponde à l’ensemble des menaces iraniennes.»
L’Arabie saoudite, qui dispose d’une voie d’exportation via la mer Rouge, a encore quelque chose à perdre et n’a pas ouvertement appelé à davantage de bombardements. Sa participation militaire active pourrait entraîner une riposte iranienne plus sévère visant son oléoduc de la mer Rouge, très probablement en collaboration avec les Houthis.
«Une fois que les bombes auront cessé de tomber, il y aura une réflexion approfondie à Riyad», a ajouté Ellie Geranmayeh. «Il ne s’agit pas d’écarter les États-Unis, mais d’avoir davantage d’options.»
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[1] Au moment où Donald Trump multiplie les déclarations faisant état de «négociations de paix» avec l’Iran et d’une proposition d’accord en 15 points présentés par Steve Witkoff, repousse l’échéance de l’ultimatum d’un bombardement des centrales électriques d’Iran au 6 avril, non seulement les bombardements américano-israéliens continuent, mais une offensive militaire d’un autre type semble pouvoir se dessiner. Ainsi, le Wall Street Journal du 26 mars écrit: «Le Pentagone envisage d’envoyer jusqu’à 10’000 soldats supplémentaires au Moyen-Orient afin d’offrir au président Trump davantage d’options militaires alors même qu’il évalue la possibilité d’entamer des pourparlers de paix avec Téhéran, ont déclaré des responsables du ministère de la Défense au courant de ces projets. Ces forces, qui comprendraient probablement de l’infanterie et des véhicules blindés, viendraient s’ajouter aux quelque 5000 Marines et aux milliers de parachutistes de la 82e division aéroportée qui ont déjà reçu l’ordre de se rendre dans la région. On ne sait pas encore exactement où ces forces seront déployées au Moyen-Orient, mais elles se trouveront probablement à portée de frappe de l’Iran et de l’île de Kharg, une plaque tournante cruciale pour l’exportation de pétrole au large des côtes iraniennes.»
Quant au Times of Israel du 26 mars 2026, 20h02, il commente ainsi la dernière déclaration de Netanyahou: «Et notez également la dernière phrase du message très bref, mais rédigé avec beaucoup de soin, du Premier ministre: “Nous défendrons nos intérêts vitaux en toutes circonstances.”» Sans contredire les déclarations de Trump, Netanyahou met l’accent sur la dimension spécifique de son opération, qui ne doit pas modérer ses bombardements et autres opérations. Ce que confirme le ministre de la Défense Israël Katz (Haaretz, 27 mars): «Les attaques de l’armée israélienne contre l’Iran vont s’intensifier et s’étendre à d’autres cibles et d’autres régions qui aident le régime à fabriquer et à utiliser des armes contre les citoyens israéliens.» (Réd.)

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