
Par Floren Ramírez
Depuis que, le 17 mai dernier, Adelante Andalucía a quadruplé ses sièges au Parlement andalou, les analyses sur les raisons de ce succès se sont multipliées [voir sur les résultats et l’analyse initiale l’article publié sur alencontre.org en date du 22 mai 2026]. Avec plus ou moins de justesse, on a tenté de trouver et de présenter des explications. J’ai lu certains articles qui me semblent très pertinents, mais aussi d’autres qui baignent dans une mer de désorientation. Le pire que j’ai vu a peut-être été la prétention d’attribuer ce succès au sourire du candidat. On ne peut nier que José Ignacio a un sourire sincère et honnête. Mais prétendre que cela puisse changer un résultat électoral est pour le moins une affirmation risquée.
Il faut procéder à une analyse moins superficielle. Même s’il est également vrai que, bien souvent, les explications sont moins alambiquées et se trouvent là, à notre portée, si nous abordons l’événement sans a priori et de la manière la plus objective possible. Je vais tenter d’énumérer quelques-unes des raisons que je considère comme les plus significatives de l’augmentation des voix en faveur d’Adelante.
Une maison ne se construit pas en deux jours
Le bon résultat d’Adelante Andalucía ne peut s’expliquer sans comprendre qu’il a été précédé d’un travail de construction patient mené pendant des années. Avec un travail intense au Parlement. Mais aussi, et surtout, avec une construction très ancrée sur le territoire. Les assemblées d’Adelante se sont multipliées aux quatre coins de l’Andalousie. Un travail militant quotidien a également été mené, en portant les campagnes du parti dans tous les lieux possibles. En débattant et en dialoguant avec la société. En participant aux conflits, aux revendications syndicales, aux manifestations de soutien au peuple palestinien, à la lutte LGTBIQ ou à celle du mouvement féministe.
La réalité est qu’Adelante est composé de militant·e·s qui étaient déjà actifs dans différentes luttes avant même que le projet politique n’existe, ce que l’on peut facilement constater en observant la composition du groupe parlementaire issu des dernières élections.
Une organisation qui a travaillé sans relâche ces dernières années, tant au sein qu’en dehors du Parlement, et composée de militant·e·s issus directement des luttes. Voilà ce qu’est Adelante. Quelque chose de très différent d’une mode passagère, comme on tente parfois de le suggérer.
On ne construit pas non plus une maison en commençant par le toit
Chez Adelante Andalucía, nous avons fui les hyper-leaderships. En répartissant les fonctions de porte-parole et en encourageant la relève. En suivant cette philosophie, nous avons pu faire face au départ de Teresa Rodríguez, figure la plus en vue du projet, et à son retour à sa vie antérieure, à son travail de professeure de lycée. Tout cela en partant du principe que personne ne doit s’enfermer dans ce type de tâches, que la meilleure façon de représenter politiquement la classe ouvrière est d’en faire partie.
Nous avons fait tout cela et on nous a dit que nous ne nous remettrions pas d’une telle décision. Que la dépendance à l’égard de la figure publique (en l’occurrence Teresa Rodríguez) était trop grande. Qu’avec si peu de temps, nous n’allions pas disposer de la personne idéale pour mener à bien la prochaine campagne électorale.
Mais voilà que cela fonctionne. José Ignacio prend la relève alors qu’il est pratiquement inconnu de la majorité de l’électorat et les résultats finissent par être meilleurs que les précédents. Si l’on dispose d’une bonne équipe et d’une base militante active, les choses peuvent se faire. Quoi qu’il en soit, il faut également préciser que José Ignacio n’était pas un nouveau venu en politique. Il avait déjà un long parcours dans le milieu politique et militant alternatif dont il fait partie depuis son plus jeune âge. Toute cette expérience accumulée s’est manifestée ces dernières années au Parlement et lors de la dernière campagne.
Tout cela ne fait que nous conforter dans l’idée que, comme nous le disions, on ne peut pas construire une maison en commençant par le toit. Que tous les projets reposant sur une figure médiatique, mais sans racines pour les soutenir et sans accord politique et programmatique de fond, sont voués à l’échec. Nous continuerons à construire notre maison à partir des fondations, avec un travail patient. Et nous fuirons les projets «unitaires» reposant sur des personnalités jouissant d’une certaine notoriété médiatique, autour desquelles on tente d’articuler un projet dépourvu de véritable débat et d’accords réels. Car sans débat approfondi sur les orientations politiques et le programme, il ne peut y avoir d’accord réel. Et aussi parce que huit sièges au Parlement ne servent à rien s’il n’y a pas d’organisation en arrière-plan pour leur donner du travail et de la visibilité. Il est primordial que la croissance électorale soit aussi en phase que possible avec une réalité en dehors du Parlement capable de la soutenir.
Pour construire une maison, il faut un plan
Lorsque l’on construit une maison sans respecter le plan sur lequel elle a été conçue, on court un risque sérieux d’effondrement. De la même manière, une organisation doit disposer d’un référentiel sur lequel fonder son travail quotidien. Référentiel qui doit être respecté précisément pour éviter l’effondrement du projet.
Ces dernières années, nous avons vu certains partis tenir un discours très radical pour ensuite, dès la première occasion, soumettre leur action politique à un gouvernement avec le PSOE, renonçant ainsi à bon nombre de principes. La vieille politique du discours maximaliste et du programme minimaliste. Nous avons vu comment ils ont accepté, sans faire tomber le gouvernement, des choses aussi scandaleuses que la trahison perpétrée contre le peuple sahraoui. Nous avons également constaté des augmentations du budget de l’armement qui, parmi bien d’autres mesures politiquement contestables, entraînent inévitablement une réduction des dépenses sociales. Il convient de rappeler que le gouvernement de coalition s’est incliné devant le Maroc en matière de politique concernant le Sahara lors de la législature précédente. Et que les augmentations du budget de l’armement ont eu lieu tant sous le gouvernement de coalition précédent que sous l’actuel, avec Unidas Podemos et avec Sumar, même si certains prétendent aujourd’hui se montrer intransigeants face aux dépenses d’armement.
Les revirements politiques, les changements de cap sans filet, ne sont généralement pas facilement acceptés par un électorat qui les vit comme une trahison, comme un changement de scénario par rapport à ce qui avait été défendu pendant la campagne et en fonction duquel beaucoup de gens ont voté pour un projet concret. Tout cela finit par se payer par un glissement vers l’insignifiance politique et par l’abîme de la disparition. Nous en avons eu des exemples récents ces dernières années. De la situation d’extrême faiblesse de Izquierda Unida après le gouvernement de coalition avec le PSOE au sein de la Junta d’Andalucia, au même scénario pour Podemos après une expérience similaire au sein du gouvernement central. On pressent qu’une situation similaire, voire pire, va se produire avec Sumar (allié du PSOE) à la fin de la législature actuelle.
Adelante Andalucía est un parti andalou, anticapitaliste, écosocialiste et féministe. C’est sur cette base que nous menons notre action politique, en nous efforçant de ne pas changer de cap. Comme nous estimons qu’il est impossible de faire partie de gouvernements socio-libéraux avec le PSOE sans perdre notre identité politique, nous ne le faisons tout simplement pas. Au sein de gouvernements de ce type, le mieux auquel on peut aspirer est de gérer le système sans changements substantiels ni significatifs. Adelante n’est pas fait pour cela.
Nous ne voulons pas nous écarter de notre ligne directrice. C’est l’une des raisons pour lesquelles nous n’avons pas souhaité et ne souhaitons pas former de coalitions avec des organisations de gauche dont l’objectif immédiat est d’obtenir suffisamment de voix pour former à nouveau des gouvernements de coalition avec le PSOE là où les résultats le permettent. Une stratégie répétée à l’envi par le candidat de Por Andalucía [coalition réunissant Izquierda Unida, Andalucía-Más País, Andalucía-Verdes, Equo-Iniciativa del Pueblo Andaluz] lors de la dernière campagne. Une stratégie qui, d’ailleurs, ne semble pas très efficace au vu des résultats obtenus.
Nous avons constaté que, comme semblent le démontrer les votes, il existe un électorat de gauche dégoûté par les politiques des forces au pouvoir. Un électorat qui ne veut pas choisir entre le mauvais et le pire. Entre soutenir un gouvernement corrompu qui gouverne en réalité pour les grandes entreprises et pour les fonds d’investissement tout aussi puissants, ou se tourner vers l’extrême droite.
Adelante a adopté un discours andalou clairement de classe et a agi en conséquence chaque fois qu’il en a eu l’occasion. Au final, ne pas déroger au scénario, ne pas trahir les voix reçues, et le manifester pendant la campagne, mais aussi en dehors de celle-ci, a donné d’excellents résultats.
L’intégrité, un trésor divin
Le régime de 1978 [institué par la Constitution du 6 décembre 1978, ouvrant la période dite de transition] a inoculé, dès le début de son existence, un virus qui rend les sièges parlementaires extrêmement confortables et fait que personne ne veut renoncer à ce confort. L’intégrité politique peut passer au second plan si cela implique de mettre en péril certains privilèges et avantages. Cela permet à la corruption de se reproduire encore et encore ou à des revirements politiques de se produire à la première occasion. Et, ce qui est encore pire, cela permet de faire naître l’idée dangereuse selon laquelle «tous sont pareils», sous-entendant qu’on ne peut faire confiance à aucun responsable politique. Je ne crois pas que tout le monde soit pareil; je crois qu’il y a malgré tout des personnes honnêtes au sein des parlements, des conseils municipaux ou du Congrès national. Des personnes profondément attachées à la fonction publique qui croient sincèrement en ce qu’elles font. Le problème, c’est qu’il ne suffit pas d’être honnête, il faut aussi le prouver par des actes.
Des salaires bien supérieurs à la moyenne, des indemnités de déplacement qui ne doivent pas être justifiées, des voitures de fonction, etc., font partie des privilèges liés au statut de député ou de députée au sein de la Junta de Andalucía. Adelante Andalucía dispose d’un protocole interne qui empêche de percevoir un salaire supérieur à un montant décent; les indemnités de déplacement doivent être justifiées et personne ne conserve ce qu’il n’a pas dépensé pour l’exercice de ses fonctions. Aucun parlementaire d’Adelante ne dispose ni ne disposera jamais d’une voiture de fonction. Même si cela implique de devoir effectuer des trajets inconfortables en transports en commun si l’on ne dispose pas de véhicule personnel ou de permis de conduire. Tout cela est apprécié par l’électeur et, même si cela ne semble pas être le cas, les choses finissent toujours par se savoir.
En fin de compte, l’intégrité est une valeur lorsque nous prétendons représenter nos semblables. Personne ne doit quitter la classe laborieuse pour finir par s’en éloigner à force d’avantages et de primes. Lorsque cela se produit et que vous devenez un politicien professionnel avec un revenu mensuel bien supérieur à la moyenne de votre classe, ce que vous faites, c’est cesser de représenter cette classe que vous prétendez défendre.
«Andalucitas»
Je dirais plutôt «andalouisme de classe». En comprenant que l’un va de pair avec l’autre. Que l’andalouisme, en raison de son évolution et de la réalité sociale andalouse, doit nécessairement être de classe. Que la classe laborieuse andalouse a besoin d’un développement adéquat de l’andalouisme pour son émancipation.
Le débat sur le rôle central de l’andalouisme dans la construction politique andalouse n’est pas nouveau pour Adelante. Nous parlons d’un parti qui se définit comme andalouiste depuis ses origines et au sein duquel coexistent différentes sensibilités politiques, mais toutes andalouistes.
Or, l’andalouisme ne consiste pas à brandir le drapeau à l’approche des élections ou à l’apposer sur les affiches électorales. Il ne s’agit pas non plus de faire disparaître comme par magie les drapeaux espagnols des rassemblements pour les remplacer par des drapeaux andalous, comme le fait le Parti populaire (PP). Il ne sert à rien non plus de se déguiser en andalouiste depuis la gauche pendant la campagne électorale, pour ensuite l’oublier pendant les quatre années suivantes.
Nous avons toujours pensé que l’andalouisme possède une valeur émancipatrice intrinsèque. Qu’il est très difficile de mener une politique de classe en Andalousie sans intégrer cette pensée. Nous pensons également qu’il ne s’agit pas d’une cause à adopter de manière opportuniste ni d’un engagement éphémère. Nous estimons que l’andalouisme a déjà joué un rôle central dans les mobilisations de la transition et qu’il le jouera à nouveau tôt ou tard.
On observe depuis des années un nouvel essor de l’andalouisme, surtout chez les jeunes. Avec une charge culturelle profonde, mais aussi en opposition à l’extrême droite et à sa symbolique. Le drapeau andalou renferme en lui l’exemple des grandes luttes passées, tandis que le drapeau espagnol représente ce qu’il y a de plus rance et de plus réactionnaire. Beaucoup de jeunes semblent l’avoir compris et il ne fait aucun doute qu’une part importante des voix qui ont permis le bon résultat d’Adelante provient de ces jeunes.
Dites-moi avec qui vous marchez et je vous dirai qui vous êtes
Nous avons déjà évoqué précédemment la position claire d’Adelante quant à son refus de participer à des gouvernements de coalition avec le PSOE. Nous étendons ce principe au refus de participer à des coalitions avec les forces politiques qui soutiennent le gouvernement de Pedro Sánchez.
Nous l’avons dit clairement avant les élections. Nous ne participerions pas à une coalition de gauche imposée d’en haut avec des forces gouvernementales avec lesquelles nous n’avions pas d’accords fondamentaux. Adelante a voulu et continue de vouloir tracer sa propre voie, ou le faire si jamais l’occasion se présente avec des forces partageant les mêmes principes essentiels. C’est là que prend tout son sens l’adage «dis-moi avec qui tu marches et je te dirai qui tu es». Il vaut mieux tracer notre propre chemin, construire une force souverainiste andalouse dotée d’un sens profond de la classe sociale, qui refuse de participer à des gouvernements soutenant le régime et qui, par la même occasion, contribuent à désamorcer la mobilisation dans la rue.
On nous a attaqués en prétendant que nous brisions l’unité de la gauche face à la montée de l’extrême droite. Mais l’unité est ici utilisée comme un signifiant vide. Personne ne connaît les fondements idéologiques des accords d’unité proposés, au-delà de la phrase éculée «arrêter l’extrême droite». Une unité doit se construire à partir d’accords fondamentaux de base, avec le débat approprié et le temps nécessaire. On ne monte pas une candidature à partir de presque rien et fondée sur la répartition des places sur les listes.
L’absence de débat et le désintérêt total pour la recherche d’accords de fond sont les seules explications possibles à cette liste commune (Por Andalucia) pour les élections régionales en Andalousie, qui rassemble d’une part ceux dont l’objectif premier était de rester au pouvoir aux côtés du PSOE, et de reproduire si possible ce modèle en Andalousie, et d’autre part ceux qui (du moins en apparence) se sont montrés très hostiles à l’égard du gouvernement de coalition.
Au final, on ne peut plus continuer à faire croire que le manque d’unité de la gauche a une influence négative sur ses résultats électoraux. Adelante a mené une campagne en solitaire, avec son propre discours. Sans cesser d’attaquer la droite, mais sans se taire non plus face aux zones d’ombre du gouvernement central. Une campagne andalouse de classe avec un message clairement compréhensible. Tout cela face à des candidats et candidates que personne ne comprend vraiment, certains allant même jusqu’à débiter du charabia. Comme je l’ai déjà lu quelque part, nous avons été «la gauche qui a parlé normalement». J’ajouterais que nous avons été la gauche qui s’est exprimée en son nom propre, sans être liée par des accords de gouvernement. Nous avons également parlé sans détours à l’extrême droite, sans demi-mesures, en leur disant en face ce qu’ils sont réellement.
En définitive, et pour conclure, Adelante Andalucía a récolté le fruit de plusieurs années de travail préalable, couronnées par une campagne bien menée, fondée sur l’indépendance idéologique et clairement de classe. Nous avons eu un bon candidat qui a certainement influencé les résultats, mais nous sommes conscients que, seul, sans une large base militante derrière lui, il n’aurait pas obtenu le même résultat. Engagement militant, clarté idéologique et langage franc, sans détours. (Publié par Viento Sur, le 3 juin 2026; traduction rédaction A l’Encontre)
Floren Ramírez est militant d’Anticapitalistas et d’Adelante Andalucía.

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