Iran. Le retour de l’option militaire

Détroit d’Ormuz, 13 juillet 2026.

Par Yassamine Mather

La reprise du conflit militaire entre l’Iran et les États-Unis n’est pas le fruit du hasard. Elle résulte du flou du protocole d’accord  (MOU-Memorandum of Understanding) qui avait temporairement réduit les affrontements, notamment concernant le statut du trafic maritime transitant par le détroit d’Ormuz. Le protocole d’accord ne précisait pas qui serait chargé de faire respecter les règles dans cette voie navigable, ce qui serait considéré comme un «passage en toute sécurité», ni si l’une ou l’autre des parties pouvait imposer des redevances ou des restrictions aux navires commerciaux. Ces questions restées en suspens ont créé les conditions propices à un retour rapide à l’action militaire.

Le 13 juillet, Donald Trump a annoncé que les États-Unis rétablissaient leur blocus sur le trafic maritime à destination et en provenance de l’Iran et a présenté la marine militaire états-unienne comme la «gardienne» du détroit. Il a également proposé de faire payer aux navires de transit une redevance équivalente à 20% de la valeur de leur cargaison. Cette proposition était surprenante: Washington a traditionnellement justifié sa présence navale dans le Golfe au nom de la liberté de navigation, et non comme une opération de perception de péages.

La proposition a été annulée le 14 juillet [1]. Ironiquement, le secrétaire d’État états-unien Marco Rubio avait déclaré auparavant: «C’est une voie navigable internationale. Aucun pays n’est autorisé à percevoir des péages sur une voie navigable internationale. C’est le droit international. C’est ainsi partout dans le monde, et c’est ainsi que nous nous attendons à ce que cela se passe ici.» Mais le ministre iranien des Affaires étrangères, Abbas Araghchi, a rétorqué en insistant sur le fait que c’était l’Iran, et non les États-Unis, qui avait historiquement protégé le détroit. Il a qualifié avec dérision la redevance proposée d’excessive, tout en réitérant l’argument de Téhéran selon lequel celui qui garantit la sécurité doit être rémunéré. Derrière cet échange sarcastique se cache une lutte sérieuse pour la souveraineté, la maîtrise commerciale et le contrôle de l’une des voies commerciales les plus importantes au monde en matière d’énergie.

Le 15 juillet, l’Iran a annoncé son retrait officiel du protocole d’accord signé avec les États-Unis quatre semaines auparavant. En réalité, ces affrontements verbaux se sont accompagnés d’une reprise des opérations militaires. Les forces états-uniennes ont attaqué des systèmes de défense aérienne iraniens, des sites radar côtiers ainsi que des installations de missiles et de drones. L’Iran a riposté contre des installations militaires américaines et a averti les États voisins du Golfe que les bases utilisées pour mener des attaques sur le territoire iranien pourraient elles-mêmes devenir des cibles. Le danger ne se limite donc pas à l’Iran et aux États-Unis. L’Arabie saoudite, Bahreïn, le Koweït, le Qatar, les Émirats arabes unis, Oman et la Jordanie sont tous exposés aux conséquences de l’accueil des forces armées états-uniennes ou de leur soutien aux opérations militaires. En effet, le 14 juillet, les forces saoudiennes ont lancé des attaques contre le Yémen: l’aéroport de Sanaa a été touché. En riposte, le régime houthiste a riposté contre l’Arabie saoudite. Une conflagration générale semble tout à fait plausible.

Chute de débris de drones iraniens interceptés sur le Koweït, 17 juillet 2026.

Par ailleurs, l’exigence de Trump selon laquelle les monarchies du golfe Persique doivent dédommager Washington pour leur protection met également en évidence le paradoxe au cœur de la politique américaine. Les États accueillant des forces américaines sont censés non seulement accepter les risques engendrés par les bases, mais aussi financer le système militaire qui les transforme en cibles. Il n’en résulte pas la sécurité régionale, mais une chaîne de dépendance, dans laquelle les alliés de Washington sont entraînés toujours plus profondément dans une guerre dont l’issue est impossible à prévoir.

***

En Iran même, l’assassinat du guide suprême Ali Khamenei et la succession de son fils, Mojtaba Khamenei, ont créé une situation politique tout à fait inhabituelle. L’absence prolongée de Mojtaba de la scène publique a alimenté des rumeurs concernant son état de santé, son autorité politique et même sa capacité à exercer le pouvoir. Certains rapports suggèrent qu’il aurait été grièvement blessé lors de l’attaque qui a coûté la vie à son père. En l’absence de preuves tangibles, toutefois, les affirmations selon lesquelles il serait définitivement inapte à exercer ses fonctions, ou toute autre allégation de ce type, doivent être considérées comme des spéculations plutôt que comme des faits.

La question la plus importante est d’ordre institutionnel. La République islamique a passé des décennies à mettre en place des centres de pouvoir qui se chevauchent: les Gardiens de la Révolution, le Conseil suprême de sécurité nationale, le pouvoir judiciaire, la présidence, les instances cléricales et le bureau du Guide lui-même. Ces institutions pourraient permettre à l’État de fonctionner pendant un certain temps, même si le Guide suprême est affaibli, se tient à l’écart ou est inapte. Cela ne signifie pas que le régime estime que l’Iran n’a plus besoin d’un Guide suprême: cela signifie que cette fonction s’est intégrée dans une structure sécuritaire et bureaucratique plus large, capable d’«assurer la continuité» en cas de crise.

Les appels à la vengeance lors des cérémonies funéraires d’Ali Khamenei étaient sans équivoque. Ils émanaient non seulement de certains responsables, mais aussi de segments de la foule mobilisée, dont beaucoup brandissaient des images de Trump et réclamaient des représailles. Pourtant, la présence de tels slogans ne prouve pas que le gouvernement soit capable ou ait l’intention de mener des assassinats spectaculaires à l’étranger. Les responsables iraniens comprennent qu’une attaque contre une personnalité politique états-unienne de haut rang pourrait fournir à Washington le prétexte d’une guerre bien plus ample.

Les rassemblements funéraires ont néanmoins mis en évidence un véritable tournant politique. Avant la guerre, la République islamique faisait face à une profonde hostilité due à la répression, à la corruption, au recul économique et à la subordination de la vie sociale à l’appareil sécuritaire. L’attaque extérieure a permis à l’État de mobiliser le sentiment national et de se présenter comme le défenseur du pays. Ceux qui restent opposés au régime pourraient encore se mobiliser contre les bombardements étrangers et la menace de désintégration nationale. L’opposition à la République islamique et l’opposition à la guerre américano-israélienne ne sont pas des positions contradictoires.

C’est là l’effet politique central de la guerre: elle a, au moins temporairement, stabilisé un gouvernement qui était auparavant en train de perdre sa légitimité. L’assassinat de Khamenei a renforcé la prétention du régime à incarner la résistance nationale, même parmi des segments de la société qui n’avaient guère de sympathie à son égard. Les cérémonies de deuil ont mêlé symbolisme chiite, nationalisme iranien et défense de la patrie. La Palestine et le Liban ont été moins mis en avant que le discours sur la survie de l’Iran.

Cette stabilisation a toutefois des limites strictes. L’unité nationale engendrée par les bombardements ne peut pas remédier à l’effondrement de la monnaie, aux salaires impayés, aux lieux de travail détruits ou au chômage de masse. Un État peut gagner du soutien en tant que victime d’une agression étrangère, tout en perdant simultanément ce soutien, car il ne parvient pas à satisfaire les besoins élémentaires de sa population.

Catastrophe

Les conséquences sociales de la guerre sont déjà graves. Les estimations de cette semaine, citées par des responsables iraniens et la presse internationale, suggèrent qu’environ deux millions d’emplois ont été perdus directement ou indirectement. Environ un million est lié aux usines et entreprises endommagées, tandis qu’un autre million pourrait avoir disparu en raison de la perturbation des chaînes d’approvisionnement, des pénuries, des problèmes de transport et de la baisse de la demande. Ces chiffres restent difficiles à vérifier, mais l’évolution de la crise est claire.

Des milliers d’usines et d’entreprises auraient été endommagées ou auraient vu leurs activités perturbées. Les ouvriers des raffineries, les travailleurs du textile, les chauffeurs routiers, le personnel des compagnies aériennes, les journalistes et les employés des entreprises en ligne ont tous été touchés. Les fermetures d’usines dans un secteur se sont rapidement propagées à d’autres: les industriels ne peuvent pas s’approvisionner en acier, les producteurs alimentaires ne trouvent pas d’emballages, les entreprises de transport perdent des contrats, et les commerçants sont confrontés à des pénuries et à l’effondrement de la demande des consommateurs.

Les coupures d’Internet ont ajouté une nouvelle dimension à la dégradation. Des millions d’Iraniens dépendent d’une connexion stable pour le travail indépendant, le commerce en ligne, les transports, la communication et les petites entreprises. Des recherches universitaires sur les coupures de 2026 ont révélé que ces perturbations avaient été coordonnées de manière centralisée et que la plupart des préférences réseau iraniens étaient devenus inaccessibles. Ces mesures visaient à restreindre la communication et l’organisation politique, mais elles ont également fait chuter les revenus et rendu plus difficile l’évaluation de l’ampleur du chômage [2].

Les chiffres officiels du chômage peuvent donc donner une impression trompeuse. Les travailleurs du secteur informel, les femmes, les migrants, les travailleurs indépendants et les personnes mises en congé sans solde sont particulièrement susceptibles de disparaître des statistiques officielles.

Les salaires ont été laminés par l’inflation et la dépréciation monétaire. Même une forte augmentation nominale des salaires ne peut protéger les travailleurs et travailleuses lorsque les prix des denrées alimentaires, des loyers et des biens de première nécessité augmentent plus rapidement.

Les prévisions du Fonds monétaire international, qui tablent sur une inflation des prix à la consommation d’environ 68,9% en 2026, associée à une forte contraction de la production réelle, indiquent une économie confrontée à la fois à une hausse rapide des prix et à une diminution de la capacité de production. Des millions de ménages sont donc contraints de réduire leur consommation de base, de reporter des traitements médicaux ou d’épuiser leurs économies simplement pour subvenir à leurs besoins quotidiens. Même ceux qui conservent un emploi sont souvent confrontés à des retards de paiement, à des versements partiels de salaire ou à des mois sans rémunération, ce qui reflète les graves problèmes de liquidités auxquels sont confrontées tant les entreprises privées que les entreprises publiques. L’effet combiné de ces facteurs est une crise humanitaire et sociale qui s’aggrave, dans laquelle l’inflation, le chômage et la baisse des revenus se renforcent mutuellement, laissant une part croissante de la population incapable de maintenir son niveau de vie antérieur.

***

Les mouvements sociaux qui se propagent à travers l’Iran doivent être compris dans ce contexte. On recense 135 manifestations, grèves et rassemblements distincts à travers l’Iran pour le seul mois de juin 2026, impliquant presque tous les secteurs de la société. Les retraités réclament le versement de leurs pensions et le respect de leurs droits légaux; les professionnels de santé protestent contre la discrimination salariale; les chauffeurs se mettent en grève pour leurs rémunérations et leurs tarifs; les agriculteurs manifestent contre les pénuries d’eau; et les travailleurs licenciés réclament une assurance chômage. Ces luttes ne sont pas des troubles marginaux. Elles constituent l’expression sociale d’une économie dans laquelle le fardeau de la guerre, des sanctions, de l’inflation et de la mauvaise gestion de l’État est répercuté sur la classe laborieuse.

L’Iran n’autorisant pas les syndicats indépendants, une grande partie de cette activité s’organise par le biais de syndicats informels, d’associations de retraités et d’arrêts de travail spontanés. L’État continue de considérer l’organisation syndicale comme une menace pour sa sécurité. Cette approche peut aboutir à réprimer les protestations individuelles, mais elle ne peut éliminer les causes matérielles des mouvements sociaux.

Problèmes structurels

Bien avant l’escalade militaire de 2026, les experts en énergie considéraient que l’Iran souffrait d’une grave crise énergétique structurelle. Bien qu’il dispose de certaines des plus grandes réserves de gaz naturel au monde, le pays n’a jamais réussi à fournir suffisamment d’électricité à sa population en raison de plusieurs facteurs fondamentaux.

L’Iran dépend du gaz naturel pour produire environ 79% de son électricité. Cependant, la consommation domestique de gaz dans le secteur résidentiel est si fortement subventionnée et si inefficace que, pendant les mois d’hiver les plus rigoureux, le gouvernement coupe systématiquement l’approvisionnement en gaz des centrales électriques et de l’industrie lourde afin de chauffer les foyers, obligeant ainsi les centrales à brûler du mazout hautement polluant (fioul de mauvaise qualité) ou à réduire complètement leur production.

De sévères sanctions internationales ont exclu l’Iran des marchés financiers mondiaux et bloqué l’importation de turbines à gaz modernes et efficaces (telles que les systèmes à cycle combiné). Le secteur électrique national a peiné à entretenir, moderniser ou agrandir les centrales existantes pour répondre à la demande croissante.

Les sécheresses intenses et les vagues de chaleur record de ces dernières années ont considérablement réduit la capacité hydroélectrique de l’Iran. Parallèlement, la hausse des températures estivales entraîne une augmentation de l’utilisation de la climatisation, poussant chaque été le réseau électrique déjà fragile au-delà de son point de rupture et provoquant des coupures de courant tournantes prévisibles et localisées.

La fragilité inhérente du réseau a été mise à mal à la suite de frappes militaires ciblées sur des infrastructures énergétiques essentielles, au plus fort du conflit. L’équilibre s’est complètement renversé lorsque des frappes précises ont visé des nœuds critiques. Notamment, les frappes de mars 2026 ont touché des infrastructures gazières vitales au gisement de South Pars, à Asalouyeh [dans le sud de l’Iran], coupant instantanément l’approvisionnement en matière première principale des centrales thermiques du pays. Des frappes aériennes supplémentaires sur des raffineries et des dépôts pétroliers ont sévèrement limité la disponibilité des produits distillés moyens et du fioul de secours.

Alors que les grandes centrales thermiques comme celle de Damavand (qui alimente Téhéran) sont lourdement gardées, les frappes contre les centres de distribution régionaux et les pylônes de transport ont provoqué une déstabilisation en cascade du réseau principal. Contrairement aux pénuries de production localisées du passé, la destruction physique des infrastructures de transport à haute tension empêche de réacheminer efficacement l’électricité depuis les régions non touchées.

La destruction des infrastructures électriques a entraîné de graves conséquences humanitaires et économiques cette année. Les secteurs de l’industrie lourde – notamment la sidérurgie, le ciment et la pétrochimie – ont besoin d’un environnement énergétique parfaitement stable pour fonctionner. L’effet combiné des déficits structurels et des dégâts causés par les bombardements a contraint ces secteurs à des arrêts forcés et prolongés.

L’électricité et l’eau sont inextricablement liées en Iran. Les frappes contre les installations électriques ont instantanément mis hors service les systèmes de traitement de l’eau, les stations de pompage et les usines régionales de dessalement. Cela a provoqué de graves pénuries d’eau dans des dizaines de communes, aggravant une sécheresse déjà sévère due au changement climatique.

Alors que les services essentiels comme les hôpitaux dépendent de générateurs diesel, les secteurs bancaire et des télécommunications ont cédé sous le poids des coupures de courant de 2026. En Iran, les antennes-relais de téléphonie mobile fonctionnent généralement grâce à des batteries de secours dont l’autonomie ne dépasse pas quelques heures. Cette situation – qui s’ajoute aux coupures générales d’Internet imposées par l’État lors des manifestations intérieures – a privé de larges pans de la population civile de tout accès aux communications et aux systèmes financiers.

6e jour des attaques US: la destruction de ponts, ici dans la ville-port de Khamir. (Capture de vidéo)

Cette semaine, le président Masoud Pezeshkian a déclaré aux Iraniens: «Je demande à mon peuple de bien vouloir réduire sa consommation d’électricité. Que se passerait-il si deux lampes étaient allumées à la maison au lieu de dix? Les États-Unis et Israël ont pris pour cible nos infrastructures, ils nous assiègent.» Bien sûr, la réalité est que le problème est bien plus grave que cela: éteindre des lampes n’aura probablement pas beaucoup d’effet.

Pendant ce temps, le slogan des factions les plus conservatrices du régime est «La guerre, la guerre jusqu’à la victoire». Or, cela relève totalement du délire.

L’attaque étrangère a renforcé politiquement la République islamique, mais cela ne doit pas conduire la gauche à embellir le régime ou à exagérer sa force. Le gouvernement reste autoritaire et capitaliste. Il réprime l’organisation indépendante des travailleurs et travailleuses, protège les puissants intérêts cléricaux et militaires, et oblige les citoyens ordinaires à supporter le coût de ses échecs économiques. Néanmoins, les crimes de l’État iranien ne justifient pas la guerre américano-israélienne, le blocus ni les opérations visant à renverser le régime.

Une position internationaliste sérieuse doit s’opposer à la tentative de Washington et de Jérusalem de réorganiser l’Iran par la force militaire, tout en apportant son soutien aux travailleurs et travailleuses, aux femmes, aux minorités nationales et aux mouvements démocratiques iraniens contre la répression exercée par leur propre État. L’alternative à la République islamique ne peut être imposée par des avions étrangers, des blocus navals ou des opérations des services de renseignement. Elle doit émerger de l’organisation politique indépendante du peuple iranien lui-même.

Le danger immédiat réside dans le fait que tant Washington que Téhéran risquent de prendre des avantages politiques temporaires comme des atouts permanents. Trump pourrait croire que la pression militaire peut forcer l’Iran à renoncer au contrôle du détroit d’Ormuz. D’un autre côté, les dirigeants iraniens pourraient estimer que la riposte nationaliste à une attaque étrangère a résolu leur crise de légitimité. Ces deux conclusions sont erronées. Une guerre de plus grande ampleur pourrait dévaster l’Iran sur les plans militaire, économique et social, même si l’État survit. Elle s’étendrait également à l’ensemble du Golfe, aggraverait l’inflation mondiale et exposerait des millions de personnes supplémentaires au déplacement, au chômage et à la mort.

La question décisive est de savoir si la colère engendrée par le chômage, l’inflation et la répression peut déboucher sur une politique indépendante de la classe laborieuse – une politique qui s’oppose à l’agression impérialiste sans se subordonner à la République islamique.

L’Iran et Israël

Dans un rebondissement surprenant qui a retenu l’attention internationale, des articles publiés le 13 juillet – à l’issue d’une enquête conjointe menée par The New York Times [par Mark MazzettiJulian E. BarnesFarnaz Fassihi and Ronen Bergman] et Haaretz [par Michael Hauser Tov] – ont affirmé que l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad avait été assigné à résidence. Cette détention serait mise en œuvre par la branche des services de renseignement extrêmement puissante du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). L’enquête détaille une saga d’espionnage étonnamment complexe, s’étalant sur plusieurs années, qui se lit comme un thriller politique.

D’après des dossiers des services de renseignement qui ont fuité, l’agence nationale de renseignement israélienne, le Mossad, aurait passé des années à recruter et à former activement Ahmadinejad pour en faire une source de renseignements de grande valeur. Baptisée «Opération Le Chat botté», cette stratégie secrète de changement de régime visait à exploiter le capital de sympathie populiste d’Ahmadinejad. Les stratèges israéliens auraient envisagé d’installer l’ancien président en tant que dirigeant stabilisateur à la tête d’un gouvernement de transition si la République islamique venait à s’effondrer sous la pression militaire extérieure ou à la suite d’un soulèvement interne.

Les rapports décrivent un réseau logistique sophistiqué destiné à maintenir Ahmadinejad en contact avec des agents israéliens sans éveiller les soupçons de l’omniprésent appareil de sécurité intérieure iranien. Des agents du Mossad – parmi lesquels figurerait l’ancien directeur David Barnea – auraient rencontré Ahmadinejad sous le couvert de sommets internationaux consacrés à l’université et à l’environnement. Ces rendez-vous secrets auraient eu lieu au Guatemala (2023) et en Hongrie (2024 et 2025), tirant parti des fréquents déplacements d’Ahmadinejad vers des forums internationaux. L’enquête affirme qu’Israël a financé secrètement les frais de déplacement d’Ahmadinejad et acheminé des paiements secrets directement à son porte-parole personnel afin de s’assurer de sa coopération et de maintenir ce canal de communication.

Le complot a connu une escalade spectaculaire au début de cette année, lors d’une grave escalade militaire dans la région. En février 2026, alors que les forces états-uniennes et israéliennes lançaient des frappes militaires ciblées en Iran, les forces spéciales israéliennes ont profité du chaos. Une frappe aérienne de précision a visé le complexe d’Ahmadinejad, parvenant à perturber la surveillance locale du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Sous le couvert de cette frappe, des agents du Mossad ont exfiltré Ahmadinejad et l’ont transféré vers une planque hautement sécurisée, préétablie au cœur du territoire iranien. L’alliance s’est rapidement détériorée. Ahmadinejad aurait été profondément déçu par les réalités du plan israélien et les mécanismes de son installation au pouvoir par le biais d’une intervention étrangère. Il a finalement quitté la planque dans des circonstances qui restent très obscures.

La semaine dernière, après des mois de clandestinité, Ahmadinejad a fait une apparition publique inattendue et très médiatisée lors des funérailles d’Ali Khamenei. Selon ces informations, cette réapparition publique s’est avérée être sa perte. Après avoir minutieusement reconstitué ses déplacements, son calendrier et ses communications présumées avec les services de renseignement israéliens au cours des mois précédents, les autorités iraniennes ont agi rapidement. Ahmadinejad a été arrêté peu après la cérémonie et transféré dans un centre contrôlé par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), où il se trouve toujours.

Si le public occidental se souvient d’Ahmadinejad pour sa rhétorique enflammée et anti-occidentale pendant sa présidence (2005-2013), ses relations avec l’establishment clérical au pouvoir en Iran se sont considérablement détériorées au cours de son second mandat. Il s’est fréquemment heurté au Guide suprême Khamenei et au CGRI, tentant de reprendre le pouvoir exécutif des mains du clergé. Au cours de la décennie qui a suivi sa présidence, Ahmadinejad s’est repositionné en tant que critique populiste de la mauvaise gestion économique et de la corruption du régime, ce qui lui a valu la profonde méfiance du CGRI. Il a été à plusieurs reprises disqualifié par le Conseil des gardiens, qui lui a interdit de se présenter à nouveau à la présidence.

La réapparition d’Ahmadinejad aux funérailles de Khamenei revêt une importance considérable. Le décès de l’ancien guide suprême marque la fin d’une époque et a plongé l’Iran dans une crise de succession intense, qui se joue en coulisses.

Dans le même temps, les services de renseignement occidentaux et israéliens ont cherché à encourager des factions «réformistes» ou modérées au sein de l’Iran. Tenter d’installer une figure populiste intransigeante comme Ahmadinejad suggère un changement radical de stratégie: exploiter le nationalisme. Si le régime venait à s’effondrer, un dirigeant nationaliste connu pourrait être perçu comme plus à même d’empêcher l’anarchie totale qu’un intellectuel en exil ou un «démocrate» à l’occidentale.

Dans un communiqué officiel, le bureau d’Ahmadinejad a rejeté l’intégralité des articles du New York Times et de Haaretz, les qualifiant de «totalement faux» et composés d’«allégations dignes d’Hollywood». Son équipe a accusé le New York Times de publier des récits inventés de toutes pièces, destinés à «induire l’opinion publique en erreur» et à attiser les divisions entre les factions internes en Iran. Elle a également nié avec véhémence qu’il soit actuellement assigné à résidence ou détenu par la branche des renseignements du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), insistant sur le fait qu’il poursuit son travail normalement.

Pour étayer ces affirmations, les médias d’État iraniens ont diffusé des images d’un Ahmadinejad à l’air blême assistant à une cérémonie commémorative à Téhéran. La véracité des détails opérationnels spécifiques – que le Mossad l’ait véritablement emmené à la hâte dans une Peugeot noire ou l’ait rencontré lors de son étrange voyage à une conférence sur le climat à Budapest – est, à bien des égards, secondaire. La véritable portée de cet épisode réside dans ce qu’il révèle des mécanismes d’un «changement de régime» soutenu par l’étranger et des illusions nationales qui l’entourent. Le fait que les stratèges du Mossad aient considéré – même à titre provisoire – Mahmoud Ahmadinejad comme un vecteur viable pour un Iran qualifié de «démocratique» ou «post-théocratique» met à nu l’orgueil pur et désespéré de cette ingérence extérieure.

Paradoxe ultime

Pendant des années, Ahmadinejad a été l’incarnation même de l’antisionisme radical, de la négation de l’Holocauste et de la répression intérieure (notamment lors du «mouvement vert» de 2009). Que les services de renseignement aient pu se convaincre qu’un populiste intransigeant, source de profondes divisions, pourrait sans heurts devenir un dirigeant de transition favorable à l’Occident reflète la même myopie stratégique qui a caractérisé les interventions désastreuses passées en Irak, en Libye et en Afghanistan. Cela revient à considérer le paysage politique d’une nation comme un échiquier, où les pièces peuvent être échangées dans le vide, en ignorant totalement la légitimité nationale et le caractère inévitable d’une structure du pouvoir chaotique.

Cet épisode porte également un coup sévère au discours véhiculé par les monarchistes iraniens et les partisans de Reza Pahlavi, le fils du dernier shah. Depuis des décennies, la diaspora royaliste part du principe que Pahlavi est le choix naturel et privilégié de l’Occident – et plus particulièrement d’Israël – pour diriger une transition en cas d’effondrement de la République islamique. Elle a articulé toute sa stratégie de lobbying autour de sa présentation comme la seule alternative crédible.

La révélation selon laquelle les services de renseignement israéliens cherchaient activement ailleurs prouve que les agences de renseignement étrangères ne partagent pas les illusions romantiques et nostalgiques des royalistes. Lorsque les choses se gâtent, les puissances étrangères cherchant un changement de régime privilégient les acteurs pragmatiques de la contestation qui disposent déjà de réseaux de pouvoir bien établis sur le territoire national (même s’ils sont compromis au sein de l’appareil de sécurité) plutôt que des personnalités en exil qui ont passé des décennies à l’étranger et ne disposent pas d’un appareil organique et organisé sur le terrain en Iran.

Toute cette saga constitue un rappel qui donne à réfléchir: les plans de transition menés par des acteurs étrangers reposent presque toujours sur des «fantasmes farfelus». Ils ignorent les réalités complexes de la société iranienne, contournent les véritables mouvements démocratiques et s’appuient sur des accords conclus en coulisses avec des personnalités dont la crédibilité nationale est déjà complètement épuisée. (Article publié par Weekly Worker le 16 juillet 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

________

  1. See apnews.com/article/iran-us-hormuz-strait-war-july-14-2026-abd060c55feea216625689e57d8f76be.
  2. Academic studies by Giuseppe Aceto, Valerio Persico and Antonio Pescapè, and by Ali Sadeghi Jahromi and Jason Jaskolka, on Iran’s 2026 internet shutdowns are available at www.semanticscholar.org/paper/Iran’s-January-2026-Internet-Shutdown%3A-Public-Data%2C-Aceto-Persico/289dff849784c17d4729d914ae8ba941ccb55795.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.


*