Iran-dossier suite. «Le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) prospère dans le chaos» (4)

CGRI

Par Maryam Alemzadeh

Lorsque le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) a été créé au printemps 1979, personne ne s’attendait vraiment à ce qu’il devienne une force militaire professionnelle. Le chaos postrévolutionnaire exigeait un bon niveau de flexibilité, d’indépendance et d’action directe, et le CGRI naissant a su répondre à ces attentes. Les jeunes hommes zélés qui rejoignirent la nouvelle milice par milliers n’avaient ni patience ni respect pour les procédures établies. La participation des Gardiens de la Révolution à la répression violente des soulèvements ethniques [Kurdes d’Iran, Baloutches] à travers l’Iran fut la première preuve que leur méthode révolutionnaire chaotique pouvait en effet être bénéfique pour le gouvernement.

La guerre Iran-Irak, un conflit conventionnel, était une autre histoire – ou du moins était censée l’être. Lorsque le CGRI est entré en guerre aux côtés de l’armée régulière iranienne, on s’attendait à ce qu’il n’ait d’autre choix que de se professionnaliser. Et dans une certaine mesure, ce fut le cas. Entre 1980 et 1988, pendant toute la durée de la guerre, le Corps s’est développé de manière exponentielle, a adopté un dispositif militaire conventionnel et a mis en place trois forces distinctes: les forces terrestres, la marine et l’armée de l’air.

L’Iran disposait toutefois déjà d’une armée régulière. Pour rester pertinent, pour conserver sa légitimité, le CGRI a maintenu à la fois la structure organisationnelle et les dispositions qui lui donnaient une raison d’être. Malgré cette façade conventionnelle, les forces terrestres du CGRI ont continué à opérer de manière décentralisée et semi-formelle tout au long de la guerre. La nouvelle force aérienne et la marine n’ont jamais non plus approché le niveau des forces militaires classiques et avancées.

Mais surtout, le CGRI a prolongé la guerre pendant huit ans alors qu’elle aurait pu vraisemblablement se terminer en deux ans et demi, une fois que l’Iran aurait repris ses territoires perdus initialement. Le chaos de la guerre était une condition nécessaire pour qu’il puisse présenter une action improvisée, quelque peu désorganisée, comme la seule option viable. C’est grâce à ce type d’argumentation et d’action que le CGRI a atteint une notoriété sans précédent à la fin de la guerre.

Entre cette époque et aujourd’hui, l’emprise du CGRI sur le pouvoir s’est institutionnalisée de diverses manières: ses liens avec le Bureau du Guide suprême ont été systématisés, son intervention dans la politique s’est imposé, son appareil de sécurité et de répression s’est étendu. Il a établi un empire économique et est devenu le principal agent du gouvernement pour contourner les sanctions dévastatrices, tout en étendant sa présence militaire dans la région. Aussi central que fût le CGRI, avec le chaos de la guerre imposé une nouvelle fois à l’Iran – cette fois conjointement par les États-Unis et Israël –, le CGRI est devenu plus pertinent que jamais pour l’avenir du gouvernement. Il a certes subi des coups durs – s’abstenir de se professionnaliser de manière conventionnelle se paie au prix fort. Mais il est incontestablement aux commandes du pays ces jours-ci et constitue l’épine dorsale de la résilience continue du gouvernement.

Le caractère de la guerre a une fois de plus justifié l’approche radicale, agressive et fébrile des partisans de la ligne dure au sein du CGRI en matière de guerre et de politique. Cela leur a permis de faire nommer Mojtaba Khamenei, considéré par beaucoup comme leur homme de confiance, au poste de Guide suprême. Sa nomination a permis la poursuite de la politique consistant à pousser les adversaires suffisamment loin dans l’espoir d’assurer un cessez-le-feu durable, pouvant éventuellement inclure un allègement des sanctions. Dans l’état actuel des affaires, à l’issue de la guerre, le CGRI sera sorti politiquement renforcé, capable de déterminer le cours de l’avenir du pays [du régime], quelle que soit la voie qu’il décidera de suivre. (Publié sur Merip Report le 19 mars 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Maryam Alemzadeh est professeure associée d’histoire et de politique iraniennes à l’Oxford School of Global and Area Studies et membre du Middle East Centre.

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Les bombes n’apporteront pas la démocratie» (5)

«Mouvement vert», 18 juin 2009, Téhéran. (Creative Commons 2.0)

Par Peyman Jafari

Les Iraniens sont pris entre deux feux. Début janvier, l’État iranien a réprimé brutalement de grandes protestations, faisant, selon certaines sources, plus de sept mille morts. Et aujourd’hui, les bombes israéliennes et américaines ont dévasté l’Iran: environ 1500 civils ont été tués [selon HRANA, au 20e jour, 1394 civils ont été tués, dont 210 enfants, 1154 militaires ont été tués et 629 personnes – civils ou militaires – sont décédés suite à des bombardements], plus de trois millions de personnes ont été déplacées, plus de cinquante mille habitations et infrastructures économiques ont été détruites et des centaines d’écoles, d’hôpitaux et de sites historiques ont été endommagés.

Pourtant, l’espoir subsiste. Depuis plus d’un siècle, les Iraniens luttent pour la démocratie, les droits sociaux et l’indépendance. Mais l’espoir ne suffit pas, car deux obstacles majeurs ont sans cesse interrompu ce long combat: les dictateurs nationaux et les puissances impérialistes. Les interventions impérialistes n’ont cessé de renforcer l’autocratie et de saper la démocratisation en Iran.

La révolution constitutionnelle de 1906 a été en partie vaincue par les interventions britanniques et russes. Lorsque le Premier ministre Mohammad Mosaddeq a nationalisé le pétrole iranien en 1951 et renforcé le pouvoir du parlement, les Etats-Unis et la Grand-Bretagne ont orchestré un coup d’État en 1953 qui a installé le régime autoritaire de Mohammad Reza Pahlavi. Le «blowback» – un terme de politique américaine désignant les conséquences imprévues de tels coups d’État – est revenu en Iran 25 ans plus tard. En 1979, des millions d’Iraniens se sont soulevés pour la liberté, la justice sociale et l’indépendance, mais leurs rêves ont été anéantis lorsque l’ayatollah Khomeini et ses partisans ont concentré tout le pouvoir entre leurs mains. La répression des dissidents a été en partie rendue possible par la guerre que Saddam Hussein a lancée contre l’Iran en août 1980 et qui s’est poursuivie avec le soutien des États-Unis au cours de la décennie suivante.

Après la fin de la guerre en 1988, les appels au changement émanant d’une société en pleine renaissance se sont intensifiés, à mesure que les femmes, les étudiant·e·s, les travailleurs et travailleuses ainsi que d’autres groupes s’organisaient et menaient leur campagne. En réponse à ces pressions venues de la base, Mohammad Khatami a fait campagne pour des réformes et a remporté l’élection présidentielle de 1997. [Il sera en poste jusqu’en août 2005 et a renoncé à se présenté à l’élection présidentielle de 2009. Il a alors soutenu la candidature d’Hossein Mousavi.]

Ce projet de réforme a été sapé par les conservateurs et les Gardiens de la révolution, qui percevaient les invasions états-uniennes de l’Afghanistan en 2001 et de l’Irak en 2003 comme un tremplin vers une invasion de l’Iran. Pour contrer cette menace, ils ont intensifié la répression, concentré davantage de pouvoir dans des institutions non élues au niveau national et construit l’«Axe de la résistance» à l’étranger.

Publié en 2021

Si la société iranienne a fait preuve de résilience au cours de la décennie suivante, avec d’importantes manifestations en 2009 (le Mouvement vert), le conflit autour du programme nucléaire iranien a de plus en plus éclipsé les luttes venues de la base. L’accord sur le nucléaire conclu en 2015 [JCPoA Joint Comprehensive Plan of Action] aurait pu redynamiser la société iranienne, mais sa résiliation par le président Donald Trump en 2018 et le retour de sanctions économiques paralysantes ont renversé la tendance. Les luttes des Iraniens contre l’austérité et la politique autoritaire [la mobilisation des femmes sous le logo «Femme,Vie, Liberté» en 2022] ont été de plus en plus éclipsées par les tentatives israéliennes et américaines de changement de régime, qui ont abouti à la guerre actuelle contre l’Iran.

Dans son livre Catastrophic Success. Why Foreign-Imposed Regime Change Goes Wrong (Cornell University Press, décembre 2021) le politologue Alexander Downes montre que même lorsque les interventions militaires parviennent à renverser des dictateurs, elles augmentent le risque de guerre civile et d’instabilité violente. Mais il y a encore de l’espoir si les militant·e·s du pays ne sont pas contraints de se concentrer sur leur survie, mais ont au contraire la possibilité de s’organiser, d’élaborer des stratégies pour diviser l’élite au pouvoir, d’unir la population et de constituer des coalitions. Ce chemin sera difficile et prendra du temps, mais c’est la seule voie possible. Les bombes n’apportent certainement pas la démocratie. (Publié sur Merip Report le 19 mars 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Peyman Jafari est maître de conférences en histoire et relations internationales à l’université William & Mary (Williamsburg, en Virginie).

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«Une guerre contre la vie quotidienne» (6)

(Capture de vidéo)

Par Toby Jones et Andrew Bruno

Les États-Unis et Israël détruisent les infrastructures qui sous-tendent la vie quotidienne en Iran et au Liban. Outre un nombre croissant de morts, cette guerre crée les conditions d’un désastre environnemental durable. Malgré tout le débat actuel sur les chocs économiques mondiaux résultant des ruptures d’approvisionnement énergétiques et de la hausse des prix, la réalité est que ce sont les Iraniens, les Libanais et les autres habitants de la région qui en subissent le plus durement les conséquences. C’est également eux qui sont confrontés à l’avenir le plus sombre.

Les opérations militaires menées par Israël et les États-Unis au Moyen-Orient ont cherché, de manière répétée et délibérée, à détruire les systèmes qui fournissent les services de première nécessité, tels que les installations pétrolières, les hôpitaux, les réseaux d’approvisionnement en eau et l’environnement au sens large. Cette approche était manifeste dans la manière dont les États-Unis ont mené la guerre contre l’Irak, depuis la campagne de bombardements de 1991 jusqu’à l’invasion et l’occupation après 2003 qui ont démantelé l’État. Les régimes de sanctions soutenus par les États-Unis, tels que ceux imposés par le Conseil de sécurité des Nations unies contre l’Irak de 1990 à 2003, et contre l’Iran sous diverses formes depuis 1979, ont causé d’immenses souffrances aux citoyens et citoyennes lambdas. Le siège dévastateur de Gaza mené par Israël pendant des décennies et le génocide qui a suivi le 7 octobre 2023 ont également visé les besoins fondamentaux de la population. La guerre actuelle dans le Golfe et en Méditerranée orientale constitue une terrible aggravation de ces formes de guerre.

Les attaques récentes les plus spectaculaires contre des systèmes vitaux ont été menées contre les infrastructures pétrolières iraniennes. Le 8 mars 2026, Israël a détruit quatre grandes installations de stockage de pétrole à la périphérie de Téhéran qui contribuaient à fournir à 10 millions de personnes des services de base tels que l’électricité, le chauffage et le transport de marchandises comme la nourriture et l’eau. Ces attaques ont également des conséquences environnementales dont l’ampleur est impossible à saisir pleinement. Comme l’a déclaré un habitant: «De la suie tombe du ciel. C’est terrifiant.» Une pluie noire, chargée d’hydrocarbures cancérigènes, a répandu les retombées toxiques des frappes bien au-delà de la ville.

La veille de l’attaque contre les installations pétrolières de Téhéran, les forces US ont frappé une usine de dessalement d’eau iranienne sur l’île de Qeshm, coupant l’approvisionnement en eau de dizaines de villages et potentiellement de milliers de personnes. L’Iran a emboîté le pas un jour plus tard en attaquant une usine de dessalement à Bahreïn. Cette attaque suggérait que l’Iran menaçait d’intensifier ses frappes contre des systèmes environnementaux précaires de ce type.

Jusqu’à présent, cependant, bien que l’Iran ait frappé des cibles commerciales dans le Golfe, il n’a pas suivi la même stratégie de destruction que les États-Unis et Israël. [La poursuite de la guerre peut aboutir à des destructions mutuelles plus graves.]

Faisant écho au génocide, au cours duquel Israël a détruit la majorité des établissements de santé de Gaza, les attaques états-uniennes et israéliennes ont touché au moins 18 hôpitaux et centres de soins. Les forces israéliennes ont également pris directement pour cible 25 centres de soins au Liban. Craignant des attaques similaires, 49 centres de soins de santé primaires et 5 hôpitaux ont été fermés dans le pays à la suite d’ordres d’évacuation. Outre les attaques directes contre les structures de soins, l’Unicef a signalé que les bombardements israéliens avaient endommagé des canalisations d’eau, des réservoirs et une station de pompage dans le sud du Liban, affectant plus de 23’000 personnes.

Outre la destruction des services publics, de telles attaques causent souffrances et privations en raison des déplacements de population. Les Nations unies estiment que jusqu’à 3,2 millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur de l’Iran, tandis qu’Israël a provoqué le déplacement de plus de 800’000 personnes au Liban, dont beaucoup ont été contraintes de se réfugier dans des abris surpeuplés où l’accès à l’eau, à la nourriture et aux soins est limité [voir dossier sur le Liban publié sur alencontre.org le 19 mars https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/liban-dossier-que-reste-t-il-de-laffrontement-de-deux-recits-accusateurs.html ]. Cette nouvelle crise des réfugiés ne fait pas que causer des souffrances immédiates, elle alourdit également des systèmes de prise en charge déjà débordés, souvent sous-financés et sous pression. Même si cette phase de la longue guerre menée par les États-Unis et Israël dans la région peut être de durée limitée, ces effets persisteront bien au-delà de la cessation officielle des hostilités.

Le militarisme américain et israélien détruit depuis des décennies les infrastructures et les conditions de vie matérielles de millions de personnes au Moyen-Orient.

La guerre actuelle vient s’ajouter de manière spectaculaire à ce bilan et «promet» encore plus de souffrances pour les gens du peuple. Malheureusement, une grande partie de ces souffrances quotidiennes restera invisible aux yeux de la plupart des observateurs. (Publié sur Merip Report le 19 mars 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Toby C. Jones enseigne l’histoire du Moyen-Orient à l’université Rutgers, à New Brunswick, et est membre du comité de rédaction de MERIP. Andrew Bruno est doctorant en histoire du Moyen-Orient à l’université Rutgers, à New Brunswick.

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