Allemagne dossier. «Nous avons réussi à ériger un phare rouge» (1)

Mustafa Groener. (taz)

Par David Muschenich

taz: Monsieur Groener, votre parti, Die Linke, a obtenu en Saxe-Anhalt nettement moins de voix que prévu (8,6%/-2,4% par rapport à 2021) et s’est même classé derrière les Verts  (8,9%/+3%) et le SPD (9,3%/+0,9%). Mais vous-même avez recueilli le plus grand nombre de voix de première préférence dans votre circonscription de Magdebourg et remporté le mandat direct. Comment vous sentez-vous après le jour du scrutin?

Mustafa Groener: D’une part, je suis très heureux, car grâce à la campagne électorale menée à Magdebourg, nous avons réussi à ériger un phare rouge. Nous avons sonné à 30’000 portes, parlé à 10’000 personnes et ainsi gagné leur confiance. D’autre part, le résultat des élections est connu: le reste de la carte est bleu. L’AfD a obtenu environ 44% des voix, et le BSW est également présent au Landtag. Cela m’inquiète, cela me fait peur.

taz: Quelles erreurs votre parti a-t-il commises en Saxe-Anhalt?

Groener: Nous devons absolument analyser ensemble les raisons pour lesquelles nous avons perdu autant de voix en tant que parti régional. Mais il est important de noter que nous avons réussi à remporter trois mandats directs [premier vote en faveur du candidat, deuxième vote en faveur de la liste], deux à Halle et un chez nous, à Magdebourg. Nous devons désormais les utiliser systématiquement comme des bastions de résistance contre ce que les fascistes ont l’intention de faire. Mais aussi contre les coupes claires de la CDU dans le domaine social. C’est elle qui, en fin de compte, est responsable de la situation actuelle.

taz: Vous tenez la CDU directement pour responsable du score élevé obtenu par l’AfD?

Groener: La CDU et Friedrich Merz démantèlent notre État-providence et font des économies sur le système de santé. Les infrastructures sont délabrées. Cela met les gens ici dans une colère noire. Ces dernières années, la CDU a fourni tant de matière à l’AfD et a même soutenu son virage à droite. Cela a rendu l’AfD de plus en plus forte.

taz: Comment avez-vous réussi, à Magdebourg, à convaincre les gens de voter pour Die Linke?

Groener: Nous n’avons pas fait de promesses en l’air aux gens. Cela commence par l’argent. Lorsque les politiciens gagnent trop, leur politique devient elle aussi déconnectée de la réalité. Au Parlement régional, je plafonnerai mon salaire à 2800 euros net. Nous avons clairement expliqué aux gens que nous allions ouvrir ici un magasin de quartier. Ce sera un lieu de vie communautaire où nous proposerons des permanences sociales et où nous voulons nous défendre ensemble contre les coupes claires de la CDU et de l’AfD.

taz: Vous avez grandi dans un HLM à Magdebourg et vous travailliez jusqu’à présent en horaires décalés. Êtes-vous déjà allé au Parlement régional?

Groener: Je n’ai encore assisté à aucune séance plénière. Les premiers rendez-vous avec l’ancien et le nouveau groupe parlementaire sont prévus dans les prochains jours. Mais pour nous, c’est le travail ici, sur le terrain, dans la circonscription, qui prime. Nous voulons rester à l’écoute et mobiliser les gens. L’AfD, si elle venait à gouverner, constituerait une menace pour les migrant·e·s, pour les personnes queer, pour la gauche et pour les travailleurs et travailleuses. Et la CDU continuera à faire des coupes budgétaires.

taz: Vous venez de mentionner à nouveau la CDU. Ces préoccupations ne passent-elles pas au second plan face à la crainte d’un gouvernement AfD-BSW?

Groener: Oui, ces préoccupations sont bel et bien présentes. Nous nous organisons, c’est vrai. Si ce gouvernement venait à voir le jour, nous opposerions une résistance – non seulement grâce à notre mandat, non seulement avec notre groupe parlementaire, mais aussi à partir de la base. Mais nous devons également expliquer clairement pourquoi l’AfD est si forte. Cela tient au fait que la CDU mène ici depuis 24 ans une politique contraire aux intérêts de la population. L’AfD est un symptôme de la politique néolibérale menée ces dernières décennies.

taz: Pendant la campagne électorale, Die Linke en Saxe-Anhalt n’avait pas exclu une coalition avec la CDU. Était-ce une erreur?

Groener: Pour nous, en tant qu’équipe ici dans la circonscription, une coalition avec la CDU n’a jamais été une option. La CDU n’aurait tout de même pas opéré un revirement à 180 degrés de sa politique si nous avions gouverné avec elle. Lors des discussions de porte-à-porte, de nombreuses personnes nous ont fait part de leur inquiétude face à un gouvernement AfD. Mais tout autant de personnes en voulaient à la CDU.

taz: Die Linke devrait-elle soutenir un gouvernement minoritaire de la CDU?

Groener: Nous ne voulons pas d’un gouvernement AfD et nous mettrons tout en œuvre pour l’empêcher. Je ne peux toutefois pas imaginer une coalition, un soutien tacite ou une quelconque relation contractuelle avec la CDU. Avec les collègues de notre circonscription, nous nous opposerons fermement à leur saccage social, aux réductions des retraites et à la lutte de classe menée par les classes dominantes. (Entretien publié par le quotidien Tages-Zeitung le 8 septembre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

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Le BSW est prêt à donner un coup de pouce à l’AfD (2)

Amira Mohamed Ali, Claudia Wittig et Fabio De Masi lors des résultats électoraux du BSW. (Foto: taz/Klaus-Dietmar Gabbert/dpa)

Par Daniel Bax

L’Alliance Sahra Wagenknecht (Bündnis Sahra Wagenknecht-BSW) est prête à propulser un ministre-président de l’AfD au pouvoir. Le candidat de tête, Ulrich Siegmund, ne précise pas s’il le souhaite.

En dépit de tous les sondages, le BSW a réussi à entrer au Landtag de Saxe-Anhalt [5,3%]. La fondatrice du parti, Sahra Wagenknecht, a tout misé sur une seule carte et a accepté la scission de son parti – en Thuringe comme auparavant au Brandebourg [1] – afin de repositionner le parti comme une force anti-establishment avant ce scrutin décisif. En Saxe-Anhalt, Sahra Wagenknecht a atteint son objectif: faire du BSW le facteur décisif.

Sahra Wagenknecht avait déjà clairement indiqué avant les élections régionales qu’elle rejetait la ligne de démarcation avec l’AfD et qu’elle considérait ce parti d’extrême droite comme un partenaire potentiel. Les deux partis ont beaucoup en commun: tous deux rejettent le soutien à l’Ukraine et les sanctions contre la Russie, ils prônent une ligne dure à l’égard des immigré·e·s et des réfugié·e·s, et ils souhaitent supprimer le système de radiodiffusion publique sous sa forme actuelle.

Après sa victoire écrasante, l’AfD n’a guère de raisons d’accepter l’offre de Sahra Wagenknecht visant à s’entendre sur un candidat non partisan au poste de ministre-président. Le BSW a déjà laissé entendre qu’en cas de besoin il aiderait un ministre-président de l’AfD à accéder au pouvoir. Il se tient prêt à lui servir de tremplin.

Mais est-ce vraiment ce que souhaite Ulrich Siegmund, le vainqueur de l’AfD aux élections? Il aspire à devenir ministre-président et considère que la mission de former le gouvernement et de gouverner incombe à son parti; il cherche désormais à obtenir une majorité au Parlement régional. Pour cela, il lorgne sur les transfuges de la CDU, qu’il ne se priverait pas de diviser. Le BSW n’est d’ailleurs pas son premier choix. À cet égard, il n’est pas certain que les plans de Sahra Wagenknecht aboutissent et que son parti joue un rôle clé en Saxe-Anhalt.

Il se peut également que Sahra Wagenknecht ait remporté une victoire à la Pyrrhus. Même si un gouvernement de l’AfD se fait tolérer par le BSW, quelle empreinte pourra-t-il alors laisser? Une seule chose est claire: le président russe Vladimir Poutine peut se réjouir de cette configuration en Saxe-Anhalt. (Publié par le quotidien Tages-Zeitung le 8 septembre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Daniel Bax, journaliste, responsable de la rubrique politique et société en Allemagne, a publié fin 2025 Die neue Lust auf Links (Le regain d’intérêt pour la gauche), Editions Goldmann.

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[1] Le parti Thüringen.Gerecht a été fondé ce dimanche 6 septembre à Erfurt. Les membres fondateurs ont élu la ministre des Finances de Thuringe, Katja Wolf [en janvier 2024, elle quitte Die Linke pour rejoindre le BSW, puis en août 2026 elle et la majorité de la section thuringeoise de la BSW s’opposent à la direction nationale et fondent en septembre le nouveau parti régional dont elle est présidente]. Le ministre du Numérique, Steffen Schütz, et Steffi Eschrich occupent les fonctions de vice-présidents. «Nous avons promis d’assurer la stabilité et la fiabilité en Thuringe. Nous invitons désormais tout le monde à concrétiser cette promesse à nos côtés», a déclaré Katja Wolf lors de l’annonce de la création du parti. Le comité directeur fondateur va désormais organiser dans les plus brefs délais une large campagne d’adhésion, puis convoquer un congrès du parti, a-t-elle précisé. Le différend portait entre autres sur la participation au gouvernement de Thuringe. Ce départ du BSW s’explique également par une trop grande proximité avec l’AfD. Le groupe autour de Katja Wolf avait reproché au parti fédéral et à sa fondatrice, Sahra Wagenknecht, leur ingérence et leur manque de distance vis-à-vis de l’AfD. (Note écrite sur la base de l’article de la taz du 6 septembre 2026 par Sean-Elias Ansa)

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S’unir contre le fascisme. Sur quelle orientation? (3)

Manifestion Porte de Brandebourg le 7 septembre 2026. (Foto: taz/Fabian Sommer/dpa)

Par Timm Kühn

La première chose que l’oratrice de la plateforme de campagne Campact Bewegt Politik souhaite communiquer aux milliers de personnes rassemblées devant la Porte de Brandebourg est la suivante: «L’AfD n’a pas obtenu la majorité absolue. C’est le résultat du travail de milliers de personnes engagées sur le terrain!» Un tonnerre d’applaudissements éclate. Comme si l’AfD n’avait pas justement atteint 44% en Saxe-Anhalt, comme s’il n’y avait pas de risque de voir s’installer, pour la première fois depuis 1945, un gouvernement régional en grande partie fasciste – qu’il soit dû au BSW ou à quelques membres dissidents de la CDU.

En toute honnêteté: l’oratrice a ensuite tenu de nombreuses remarques pertinentes. Qu’il y a toutes les raisons d’avoir peur, par exemple. Ou qu’il s’agit désormais de faire preuve de solidarité envers les personnes formidables de Saxe-Anhalt qui, ces derniers mois, se sont surpassées pour se mobiliser contre l’AfD. Et qu’il faut désormais protéger celles et ceux qui sont menacés par les fascistes: les personnes issues de l’immigration, les personnes queer, la gauche. Tout cela est vrai.

Et pourtant, le décor lors du coup d’envoi de la nouvelle coalition de protestation «Zeit zum Handeln» (Il est temps d’agir) était un parfait exemple d’antifascisme impuissant. Ces mots ne visent à offenser personne. Dans cette mauvaise passe, le dernier souhait de l’auteur (de l’article) est de froisser des personnes qui veulent se défendre. Selon la coalition, 14’000 personnes se seraient rassemblées à la Porte de Brandebourg, tandis que la police a fait état de 5000 personnes. À Salzwedel (Saxe-Anhalt) et à Neubrandenburg (Mecklembourg-Poméranie-Occidentale) également, des gens sont descendus dans la rue; des manifestations sont annoncées pour ce week-end à Dresde, Munich, Hambourg et dans de nombreuses autres villes. Le fait que l’on manifeste est une bonne chose et c’est important.

Mais quel était le credo diffusé à la Porte de Brandebourg? Quelle était l’analyse expliquant pourquoi 65% des électeurs et électrices se trouvant dans une situation financière précaire se sont tournés vers les fascistes [voir article publié sur alencontre.org le 7 septembre 2026]? Luisa Neubauer s’est adressée à son public – qui, soit dit en passant, semblait en grande partie aisé et presque exclusivement blanc – en ces termes: «Je souhaite que nous ne nous laissions pas envahir par la haine, que nous continuions à nous enthousiasmer, sans retenue, pour les bonnes causes.» Car la tyrannie, a déclaré Luisa Neubauer, mise sur le fait que les décisions soient guidées «par la peur».

Réaffirmation de la classe moyenne libérale

Auparavant déjà, le militant Max Schneller, en référence explicite à Margot Friedländer, survivante de l’Holocauste, avait affirmé que «nous» ne «nous laisserons pas dominer par la haine», car «nous» sommes en effet «trop humains, trop solidaires» pour haïr. C’est précisément cela, a-t-il ajouté, qui «nous» distingue de l’extrême droite. La  manifestation s’est poursuivie ainsi: la musicienne iranienne Faravaz a appelé à deux minutes de méditation, au cours desquelles les participants devaient s’étreindre, tandis que Faravaz leur chantait qu’ils étaient beaux, aimables les uns envers les autres, pleins d’amour.

Certes, le besoin de bienveillance mutuelle est compréhensible après une telle journée. Mais ce lundi soir 7 septembre, il s’agissait manifestement de bien plus: d’une affirmation de la part de la bourgeoisie libérale selon laquelle elle-même fait partie des «bons», car les autres sont, par définition, les «méchants». Sur le plan politique, la manifestation s’est limitée à un rejet de l’AfD et des tentatives des partis (par ailleurs «démocratiques») que sont la CDU et le FDP de faire tomber le mur de séparation (Brandmauer). Cela se voyait déjà au fait que, aux côtés de Die Linke, dont les dirigeants défilaient en grande pompe sous le signe de l’antifascisme, les Verts et le SPD étaient également présents avec de nombreux drapeaux.

Mais pourquoi donc les gens haïssent-ils? Qu’est-ce qui, dans cette société bourgeoise si ardemment défendue, conduit à cela? Le discours de Luisa Neubauer a au moins laissé entrevoir quelques points importants: l’ampleur considérable des inégalités économiques, l’inaction de longue date face à l’extrémisme de droite, la peur refoulée d’une planète en feu. Ce seraient là des pistes d’analyse sur lesquelles on pourrait s’appuyer.

Au lieu de cela, on s’est contenté, une fois de plus, d’invoquer la cohésion des «démocrates», alors que la démocratie continue de perdre de plus en plus de citoyens, car ceux-ci ne croient pouvoir se sentir forts et en sécurité qu’en faisant partie d’une communauté imaginaire, autoritaire et ethno-nationaliste. Et plus la situation devient dramatique, plus les «démocrates» se répètent à tue-tête, d’une voix de plus en plus forte, qu’ils sont bien les bons. La protestation contre l’AfD est juste et importante. Mais sous cette forme, elle mènera à une impasse. (Publié par le quotidien Tages-Zeitung le 8 septembre 2026; traduction rédaction A l’Encontre)

Timm Kühn est rédacteur auprès de la taz spécialisé dans les mouvements sociaux en Allemagne et à Berlin.

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