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juin 2017

A l'encontre

La Brèche

Tunisie: naissance d’un pôle, le «Front Populaire»

Publié par Alencontre le 11 - octobre - 2012

Par Faouzi Kisbi

Le «Front Populaire», c’est un grand accouchement dans la joie ! Dimanche, 7 octobre 2012, la date de naissance de ce nouvel organisme restera dans les annales de la vie politique en Tunisie. (Voir à ce sujet l’article publié sur ce site en date du 2 octobre 2012 consacré à la formation de la coalition-parti dénommé Front populaire)

C’est une vraie fête populaire! Elle commence bien avant 10h, l’heure indiquée, les foules se ruent vers l’hémisphère du Palais des Congrès depuis une heure très matinale arrivant de tous les côtés de la ville et des quatre coins du pays dans des moyens de transport privés, mais surtout dans des bus. La salle est archicomble et tous les accès sont bloqués. Les gens restés dehors, très nombreux, suivent la fête sur un écran géant placé à l’entrée du Palais.

 Hayet Hamdi anime le meeting, comme lors de la conférence du 26 septembre dernier. Les représentants des composantes du «Front» se relayent à la tribune pour tenir leurs discours qui sont entrecoupés par des pauses musicales. Parmi eux, il y a l’avocat Abdennasser Laouini, «membre irrégulier du Front» [l’une des icônes du 14 Janvier, avocat et militant].

Cette première partie qui prend fin vers 14h est clôturée par Hamma Hammami qui tient un long discours au nom du «Front Populaire». Après cette harangue, c’est au tour des associations et des indépendants d’intervenir. Le meeting se termine vers 16h.

Hamma Hammami insiste:«Nous réclamons un agenda et un gouvernement de crise.»

Hamma Hammadi

Au début de son discours, il ne manque pas de saluer les journalistes et en particulier ceux de Dar Assabah soulignant que leur cause est celle de toute la Tunisie. Il rappelle que le «Front» est l’aboutissement  d’une autocritique des forces progressistes et démocratiques dont l’éparpillement a fait la force des autres et que dorénavant leur étendard c’est l’union. «Le Front Populaire luttera pour libérer de la misère et de l’injustice notre peuple, la nation arabe et le monde entier». Hammami a précisé que leur Front est venu au moment opportun où l’agitation sociale couvre toutes les régions du pays et le mécontentement est général, où tout le monde bouge, les ouvriers, les paysans, les chômeurs, les journalistes, les juges, les femmes, les intellectuels, les artistes « C’est le vrai Front du peuple, s’exclame-t-il».

L’encerclement des libertés

«Presque deux ans après le 14 Janvier et toujours rien, pire la situation devient chaotique, puisque nos libertés sont menacées par les bandes ds barbus, les milices et aussi le gouvernement», précise Hammami qui, pour étayer ses accusations, cite les événements de Hancha, El Mallaha, Jendouba et ceux vécus par les journalistes. Les manifestations les plus criantes de cette confiscation des libertés sont, selon lui, la torture jusqu’à la mort et le viol. Et ce qui conforte cet état de chose c’est le refus de la part des députés constituants de «Ennahdha» faire, dans la Constitution, référence aux droits universels de l’homme, ce qui met en évidence leur incohérence morale, affirme-t-il. Cela, puisqu’ils les réclamaient sous Ben Ali et quand ils étaient dans des pays européens. Or, ils veulent en priver le peuple [dans la Tunisie d’aujourd’hui] et appliquer la  Chariâ» maintenant qu’ils sont au pouvoir. «Pourquoi ne se sont-ils pas, alors, réfugiés en Arabie Saoudite ? Ironise-t-il. «Les «Nahdhaouis » tentent d’encercler les droits de la femme dont le rôle primordial s’étale sur la longue histoire de notre pays, depuis Elissa, qui a fait tout un pays à partir de la peau d’un taureau [1], comme ils refusent de reconnaître, constitutionnellement, le droit syndical et les droits économiques et sociaux. Tout cela trahit leur intention de mettre en place une constitution dictatoriale», ajoute Hammami.

Rétractions

Toujours dans le chapitre de la Constitution, il dénonce le refus de ces derniers [les députés d’«Ennhadha», [le terme signifiant un mouvement de réforme de la rennaissance] d’y inclure l’incrimination de la normalisation avec l’entité sioniste qu’ils réclamaient avant leur montée au pouvoir. Ils justifient leur refus par le fait qu’on ne pourrait pas mettre, dans la Constitution, des articles consacrant des situations mouvantes, étant donné que le conflit arabo-israélien n’est pas éternel et pourrait connaître une solution. «Dans le cas où les Palestiniens recouvreraient leurs terres, qu’est-ce qui nous empêcherait de procéder à un amendement dudit article» commente Hammami. Les autres griefs formulés par lui se rapportent aux instances indépendantes de la justice, de la presse et des élections ainsi que les réformes des services de sécurité et de l’administration, des réclamations populaires refusées par «Ennahdha» et compagnie. 

Deux poids…

Le porte-parole du «Front Populaire» dénonce ce qu’il appelle «la vente de la Tunisie» par ces derniers à travers les dernières négociations avec l’Union Européenne en vue d’obtenir le rang de partenaire distingué qu’il parodie par «rang de collaborationniste distingué».  Ils sollicitent la libération des échanges agricoles et du transport aérien. Hammami fait état, également, de la politique poursuivie par les «Nahdhaouis» en matière agricole où ils privent les paysans de bénéficier des terres étatiques qui ont été offertes par Ben Ali à ses proches et à ses hommes de main qui continuent à en jouir. A propos des paysans, il rappelle le refus par «Ennahdha» de supprimer les intérêts des piètres crédits qu’ils ont contractés, alors qu’en contrepartie, elle a exonéré les capitalistes, intérêt et principal.

Augmentation à deux vitesses

Sous le gouvernement légitime de «Enahdha», le coût de la vie devient insupportable, voire infernal, soutient Hammami. Pour attester de cette cherté,  il cite, à titre d’exemple, le prix des quatre œufs qui a grimpé de 160 millimes [le dinar tunisien – 60 centimes de CHF – est divisé en 1000 millimes], sous Ben Ali, à 700 millimes sous le gouvernement de «Ennahdha» ! «Notre Révolution n’est ni islamique, ni communiste, ni nationaliste, elle est démocratique et populaire; notre peuple s’est soulevé contre la dictature pour l’égalité, la liberté et la dignité», s’exclame le porte-parole du «Front Populaire». «Ennahdha» confisque tout au citoyen tunisien, sa manière de gouverner le pays est un fiasco sur toute la ligne, souligne-t-il. Les seules choses qu’elle a réussi à augmenter sont les salaires des députés qui sont passés de 2120 dinars, dans l’ancien régime, à 3500 dinars sans, toutefois, compter celui de  «Maherzia» [Mme Maherzi Laâbidi,vice-présidente de l’Assemblée nationale constituante, est députée d’une circonscription en France, donc son salaire de plus 10’000 dinars est converti] payé en devises, et celui de Ben Jaâfar [ président de l’Assemblée constituante depuis novembre 2011], dit-il sur un ton humoristique.

Des aïeux très différents

Ce gouvernement ignore la notion d’Etat qui se bâtit sur la citoyenneté et n’a pas de programme, ajoute-t-il. «Nous voulons établir une république civile et démocratique qui soit fondée sur la liberté, une république qui serait gérée et contrôlée par des structures centrales, régionales et locales élues démocratiquement. Car si le pouvoir n’est pas transféré au peuple, cela signifie qu’on garde le statu quo», s’écrie-t-il. Dans notre république démocratique et populaire, il y aurait une industrie lourde puissante et développée, un enseignement gratuit, obligatoire et évolué et une santé également gratuite. Quand nous revendiquons la gratuité et l’égalité dans la santé, on nous taxe de socialistes, alors que ce sont les révolutions bourgeoises qui ont les premières réclamé ce droit qui est l’essence même des droits de l’homme. Nos revendications sont l’émanation de notre culture arabo-musulmane dans laquelle nous sommes bien ancrés et dont ils [les députés d’«Enhadha»] sont complètement déracinés, on n’a pas la même conception  des choses, parce qu’on n’a pas les mêmes ascendants, les leurs sont «Ibnou Taïmiya» et  «Al Achâri», les nôtres sont «Al Moutazila», «Ibnou Sina» (Avicenne), «Ibnou Rochd » (Averroès), «Ibnou Al Haïthem», «Abou-l-al Maâri» [2].

Un déficit global et paiement de la dette

Concernant l’échéance du 23 Octobre [date pour l’élaboration de la nouvelle Constitution], cette date butoir, «Ennahdha» cosignataire du pacte des 11 partis pour le respect du délai d’une année et devrait, en conséquence, respecter son engagement moral qui est la quintessence de l’action politique, énonce Hammami.

Sur cette base, il appelle les «Nahdhaouis» à établir un agenda et établir les instances indépendantes qui veilleront au bon déroulement des élections et contrôleront l’argent sale transitant à travers les partis et les associations qui pullulent comme des champignons.

Toutefois, l’agenda reste insuffisant, selon Hammami, vu que la situation économique et sociale empire, il appuie ses allégations par le chiffre de 500’000 citoyens vivant au-dessous du seuil de pauvreté que «Ennahdha » n’a même pas pu rendre pauvres, commente ironiquement Hammami. «Excepté les quelques cantons bourgeois, tout le reste du pays vit dans la pauvreté» renchérit-il. «Si le gouvernement avait suspendu les dettes, on aurait pu renflouer les caisses de l’Etat, au lieu de ça, il a remboursé 7 mille milliards et ne bronche pas quant à l’énorme trou budgétaire s’élevant à 15 milliards dinars. Mieux, il renonce au 10% d’imposition, accordés par l’Union Européenne, pour les sociétés étrangères installées dans notre pays, et en perçoit 30% pour les sociétés tunisiennes. Ben Ali allait le faire en Janvier 2011. Le moyen pour remédier à un tel désastre réside dans la constitution d’un gouvernement de crise réduit composé de compétences nationales s’identifiant par l’oubli de soi et l’amour de la patrie et non pas de technocrates», propose-t-il.

Appel aux syndicalistes

Hammami a une pensée pour les immigré·e,s pour lesquels il réclame un Conseil supérieur. Et il lance un appel aux syndicalistes de rejoindre le

«Front Populaire» qui, d’après lui, constitue leur place naturelle, étant donné que c’est lui qui les défend avec les travailleurs. Il termine cette longue harangue par affirmer leur défense des intérêts du peuple et leur lutte pour un Etat de droit, indépendant, progressiste et démocratique et soutenir que la Tunisie ne rebroussera jamais chemin grâce au «Front» et à tous les militant·e·s.

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[1] Allusion à la mythologie suivante: « Au début de l’histoire, il était une fois  Elissa, fille de Mutto ,roi de Tyr, et sœur de Pygmalion. A la mort du roi, Pygmalion accède au trône et tue Sicharbas, l’époux bien aimé d’Elissa. Le coeur affligé de douleur, Elissa quitte secrètement la patrie qui l’a vue naître grâce à une troupe de fidèles colons tyriens qui l’accompagnent au gré des flots sur la côte africaine.

Aussitôt débarquée, elle est accueillie par des Autochtones qui lui donnent le nom de Didon, qui signifie «l’errante». Elissa-Didon leur demande alors l’équivalent d’une terre pouvant tenir dans une peau de boeuf.?Dès qu’elle obtient la peau, Didon la découpe en fines lanières, à l’aide desquelles elle délimite soigneusement l’emplacement de la ville de Carthage.» (Réd A l’Encontre)

[2] Ibnou Taïmiya (1263-1328, théologien et juriste connu pour son conservatisme ; Al Achâri théologien «orthodoxe», littéraliste.

Al Moutazila qui a développé une théologie dite «spéculative» ; Ibnou Al Haïthem, physicien, astronome (965-1039) ; Abou-l-al Maâri, grand poète arabe.

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