vendredi
26
mai 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Pierre Puchot, Jean-Philippe Rémy, A l’Encontre

Soldat syrien à Doumaya, village au nord de Qousseir

Soldat syrien à Doumaya, village au nord de Qousseir

Y a-t-il des armes chimiques en Syrie? Le régime de Bachar el-Assad en utilise-t-il? Alors que le haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme a averti ce lundi qu’un «cauchemar» se dessine en Syrie, pourquoi la communauté internationale n’intervient-elle pas? Lundi 27 mai, Le Monde publie le récit et un témoignage vidéo (voir l’article du Monde ci-dessous) de deux de ses envoyés spéciaux «clandestins durant deux mois dans Damas et sa région, avec les rebelles syriens», témoins directs selon eux de l’usage d’armes chimiques par les forces de Bachar el-Assad. (On peut écouter ici le récit du journaliste du Monde, Jean-Philippe Rémy, interrogé lundi 27 mai sur France Inter.)

Les deux envoyés spéciaux décrivent des hommes qui toussent, leurs vomissements et leurs évanouissements, et affirment en avoir été témoins, plusieurs jours d’affilée sur le front de Jobar, à la sortie de Damas. Laurent Van Der Stockt, le photographe du Monde, a d’ailleurs lui-même souffert de troubles visuels et respiratoires. Des prélèvements réalisés sur place seraient en cours d’examen à l’étranger. Pour Le Monde, ces attaques chimiques sont bien le fait des forces de Bachar el-Assad. Dès janvier, le quotidien faisait déjà état d’informations tendant à démontrer l’usage d’armes chimiques en Syrie. Informations démenties à l’époque par Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères de la France. Vendredi 24 mai, cinq mois après le démenti de son ministre, le président de la République, François Hollande, affirmait de son côté, dans un discours devant de hauts responsables militaires, à Paris: «Le conflit a aujourd’hui pris une ampleur qui nous oblige, avec nos alliés, à n’écarter aucune option, si l’usage des armes chimiques était bien établi.»

Carla del Ponte: «elle sait» qui a utilisé  le gaz sarin: les «rebelles»!!

Carla Del Ponte: «elle sait» qui a utilisé
le gaz sarin: les «rebelles»!!!

Jusqu’ici, aucun rapport officiel ne fait état de l’utilisation de telles armes, que ce soit de la part du régime ou de l’opposition syrienne. Le 6 mai, la commission d’enquête ad hoc de l’ONU a désavoué les déclarations de Carla Del Ponte [la Suissesse tessinoise – qui préside cette Commission] sur l’utilisation du gaz sarin par l’opposition, estimant que les éléments recueillis n’étaient pas assez concluants. C. Del Ponte avait affirmé à la chaîne de télévision publique suisse du Tessin avoir vu un rapport sur «des témoignages recueillis concernant l’utilisation d’armes chimiques, en particulier de gaz neurotoxique, par les opposants et non par le gouvernement». Elle avait évoqué de «forts soupçons, des soupçons concrets» et jugé que ce n’était pas «surprenant» que l’opposition ait utilisé du gaz sarin «car des combattants étrangers se sont infiltrés parmi les opposants».

La commission d’enquête, dont le mandat s’achèvera en mars 2014, doit publier son prochain rapport sur les violations des droits de l’homme en Syrie fin mai 2013, en vue de le présenter le 3 juin 2013, au cours de la prochaine session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU à Genève. Les équipes de la commission d’enquête, mandatée depuis 2011 par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, n’ont jamais reçu le feu vert de Damas pour entrer en Syrie. La commission mène donc ses enquêtes en se rendant notamment dans les pays voisins.

Une autre commission d’experts a été mandatée fin mars par le secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon pour faire la lumière sur l’usage éventuel d’armes chimiques, mais elle s’est vu elle aussi refuser l’accès au pays par les autorités.

Depuis plusieurs semaines, l’usage ou non des armes chimiques en Syrie se trouve au cœur du débat sur l’armement et l’aide internationale à l’opposition syrienne. Vendredi 10 mai, le secrétaire d’Etat américain, John Kerry, a déclaré que les Etats-Unis pensaient détenir une «preuve solide» de l’utilisation de ces armes par le régime syrien. Au cours d’un dialogue avec des internautes organisé par Google +, la télévision NBC News et le département d’Etat, John Kerry [le secrétaire d’Etat d’Obama] a dénoncé les «choix terribles qu’a faits le régime (…) d’avoir recours à des gaz pour lesquels nous pensons avoir la preuve solide de leur utilisation».

Une conférence en juin à Genève

Ces «preuves» et la ligne américaine avaient déjà été avancées fin avril par Barack Obama. Mardi 30 avril 2013, le président américain avait assuré détenir la preuve de l’utilisation d’armes chimiques en Syrie: «Nous avons maintenant des preuves que des armes chimiques ont été utilisées en Syrie, mais nous ne savons pas par qui, ni quand, ni comment», avait expliqué le président américain.

Barack Obama a également assuré que Washington reverrait sa position sur le conflit syrien s’il était établi que le régime de Bachar el-Assad a effectivement utilisé des armes chimiques contre les rebelles. Le président américain avait cependant mis en garde contre la prise de décisions hâtives sur ce dossier en l’absence de faits précis et concrets: «Je dois être certain d’avoir tous les éléments. C’est ce que le peuple américain est en droit d’attendre.» Un principe de non-intervention et une ligne de réserve sont maintenus jusqu’à aujourd’hui – bien que devenus pourtant intenables – alors que d’autres pays, comme la Turquie, font depuis plusieurs semaines part de leur certitude sur ce thème, et que les indices sur de tels usages se sont multipliés ces dernières semaines.

Pour le premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, aucun doute: la Syrie a utilisé des armes chimiques et a «franchi depuis longtemps» la ligne rouge fixée par les Etats-Unis, estimait-il vendredi 10 mai 2013, interrogé par NBC News. Selon le ministre des affaires étrangères turc, Ahmet Davutoglu, des examens menés en Turquie sur des victimes de la guerre en Syrie indiquent que des armes chimiques ont bien été utilisées. Le 22 mai 2013, lors de son briefing devant le Conseil de sécurité, le coordinateur spécial des Nations unies pour le processus de paix au Moyen-Orient, Robert Serry, a lui aussi fait état d’«informations de plus en plus nombreuses» relatives à l’emploi d’armes chimiques sur le champ de bataille syrien.

En dépit de tous ces indices et déclarations, le Conseil de sécurité de l’ONU ne s’est toujours pas décidé à saisir la Cour pénale internationale (CPI), et Washington ne semble pas décidé à agir. L’urgence d’une intervention internationale n’est pourtant plus à démontrer, alors que le bilan du conflit a dépassé les 70’000 victimes [94’000 selon certaines sources]. Lundi 27 mai, Navi Pillay, haut-commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, a d’ailleurs averti qu’un «cauchemar» se dessine en Syrie, lors de l’ouverture de la 23e session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. «Je crains que la communauté internationale ne réussisse pas à remplir ses obligations fondamentales envers les victimes», a-t-elle ajouté. «Au cours des 26 derniers mois, nous avons assisté à un conflit brutal en Syrie. Le régime d’Assad brandissant un arsenal d’armes lourdes, d’avions, de missiles balistiques et éventuellement d’armes chimiques, a tué ou blessé un nombre “indicible” de civils», a déclaré pour sa part l’ambassadeur des États-Unis auprès du Conseil, Mme Eileen Chamberlain Donahoe.

Aux États-Unis comme en Europe, l’embarras est réel. Le Conseil des droits de l’homme a d’ailleurs été saisi vendredi d’une demande de débat urgent de la part des États-Unis, de la Turquie et du Qatar sur la «détérioration de la situation des droits de l’homme en Syrie, et sur les récentes tueries à Qousseir» [1]. Lundi 27 mai, les préparatifs s’accéléraient toutefois en vue de la tenue, en juin à Genève, d’une conférence internationale pour mettre fin au conflit en Syrie, avec des réunions de haut niveau lundi à Paris tandis qu’à Bruxelles les ministres européens doivent discuter d’une éventuelle levée de l’embargo d’armes pour l’opposition syrienne [2]. Cette conférence de Genève doit mettre à la même table rebelles et régime syrien. Le peu d’empressement des capitales occidentales à se saisir pour de bon de l’épineux problème des armes chimiques s’explique sans doute en partie par leur volonté de faire aboutir cette conférence. (Pierre Puchot, Mediapart)

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[1] A Qousseir ce sont désormais les forces spéciales de Bachar el-Assad et les combattants du Hezbollah [le Parti de Dieu] libanais qui se trouvent à la tête des opérations. Pour les forces qui luttent contre la dictature des Assad, la perte de Qousseir serait une défaite importante. Cette ville de 25’000 habitants se trouve sur le principal point de passage entre les zones tenues par les forces rebelles et le Liban. Pour la dictature des Assad, au contraire, la reconquête de Qousseir constituerait une victoire sur le plan militaire, mais aussi politique. Elle pourrait confirmer que, sur le terrain, le rapport de forces est en train de basculer en faveur de Bachar el-Assad; ce qui ouvrirait plus grande la porte aux négociations que veulent les Etats-Unis et la Russie, négociations portant déjà le nom de «Genève 2».

Hassan Nasrallah, le Guide du Hezbollah,  le Parti de Dieu

Hassan Nasrallah, le Guide du Hezbollah,
le Parti de Dieu

Le Hezbollah est une armée disciplinée, une milice armée au sein d’un pays, le Liban, qui ne possède pas une armée aussi forte et aussi bien équipée en tant qu’Etat. Cette milice est liée, de diverses façons, à la direction politico-militaire de l’Iran, même si elle s’inscrit dans le terreau libanais depuis quelques décennies. Le Hezbollah nourrit une idéologie aussi réactionnaire que celle d’Ahmadinejad. Les «actions caritatives» et clientélaires au sud du Liban, comme en Iran, ne peuvent masquer ce fait politico-idéologique. D’ailleurs ce système de charité est en déclin en Iran comme dans le sud Liban. Le Hezbollah applique, avec son dirigeant Nasrallah, le principe du Velayat-e faqih (le gouvernement du docte). Il y a là une copie du système de pouvoir théocratique développé par Khomeiny en Iran suite au renversement du shah en 1979. Mais ce principe, hiérarchique, fonctionne aussi comme un facteur idéologique de soumission stratégique au vrai «gouvernement du docte» qui se situe en Iran. Cette subordination est rétribuée en argent, en armes et en «moyens de sécurité» par Téhéran. Cette force milicienne utilise aussi ses armes, sa police et ses menaces pour s’imposer, au Liban, tout en participant au «jeu politique» spécifique du Liban (élections et répartitions communautaires des multiples «influences») et en tissant des alliances.

En effet, le Hezbollah tire sa force et sa renommée au Liban – et auprès de certains ignorants qui s’affirment anti-impérialistes dans les pays «occidentaux» – de la résistance face à Israël depuis 1982, jusqu’au retrait d’Israël en 2000. Sa «légitimité», il la tire aussi, partiellement, de sa «résistance» lors de la guerre de 2006 contre l’Etat sioniste. Une sorte de victoire que personne ne voudrait obtenir une deuxième fois, tant les résultats matériels furent désastreux. Les liens du Hezbollah avec le général Aoun – qui possède une certaine base populaire chrétienne – élargissent son positionnement politique institutionnel. Le Hezbollah utilise, aujourd’hui, un discours de combat contre les «salafistes» –  présents de plus en plus au Liban et dans toute la région – afin d’obtenir un soutien auprès des chrétiens libanais (Aoun). Dans les prêches et discours politiques de Nasrallah, il se montre de la sorte comme un opposant aux salafistes dont les déclarations antichrétiennes (et antisémites) effrayent la communauté chrétienne du Liban.

La toute récente déclaration de l’Europe (Union européenne) qualifiant le Hezbollah de «terroriste» implique le refus de négociations politiques avec lui. Or, les retournements politico-diplomatiques dans ce domaine son nombreux. Ainsi, le Hamas de Gaza était placé sur la liste des organisations terroristes. Il est aujourd’hui un interlocuteur important – depuis sa base du Caire et son pouvoir à Gaza – des négociations internationales de ladite question palestinienne. Ce qui n’empêche pas le Hamas d’avoir une politique fort répressive à Gaza même, comme le décrit un excellent article du quotidien catholique français La Croix, ce mardi 28 mai 2013.

La volonté de certains milieux diplomatiques français de séparer la dimension militaire et celle politique du Hezbollah relève de la farce. Le Hezbollah ne fait qu’un: l’aile dite militaire et l’aile politique sont plus unies que les cinq doigts d’une main. Qualifier, au plan diplomatique, le Hezbollah de «terroriste» – même si ses miliciens en Syrie appliquent une politique de terreur, mais aussi certains groupes d’Al-Nosra qui combattent Assad et dont les actes sont dénoncés par l’Armée syrienne libre (ASL) – lui permet de jouer la carte de la martyrologie. Un hymne que la direction Nasrallah entonne avec un savoir-faire extrême. Ce d’autant plus que ce terme – «terroriste» – a été utilisé depuis longtemps, de Reagan à G. W. Bush, par l’administration états-unienne et le gouvernement israélien pour toutes les forces de la région, chaque fois que cela correspondait à leurs intérêts et à leur campagne de propagande.

Toutes ces considérations n’empêchent pas le Hezbollah – selon les déclarations fracassantes de Nasrallah – d’être derrière les chars et les avions de Bachar el-Assad, d’envoyer des miliciens tuer des Syriens et Syriennes qui se révoltent contre une dictature. Cette fois, les miliciens du Hezbollah ne luttent pas contre les chars et les avions israéliens!

Cet engagement auprès d’Assad pourrait bien, suivant les évolutions en Syrie, affaiblir fortement les positions du Hezbollah. Tout le cérémonial mis en valeur pour l’enterrement, au Liban, de ses «martyrs tombés» en Syrie indique, a contrario, que parmi ses milices doivent exister certaines réticences. Une chose est de combattre les attaques militaires de l’Etat sioniste, une autre est de massacrer des habitant·e·s de la Syrie voisine. Le Hezbollah risque de perdre encore plus d’audience politique, au moment où le régime d’Assad et le clan au pouvoir en Iran l’entraînent de plus en plus ouvertement et de manière revendicative dans le «conflit syrien», auquel il participe, en réalité, depuis plus de 18 mois.

George Sabra

George Sabra

Le 25 mai 2013, George Sabra, dirigeant par intérim de l’opposition syrienne, a lancé, depuis Istanbul, l’appel suivant : «Nous lançons un appel à toutes les forces de la rébellion et à l’Armée syrienne libre, nous leur demandons de se mobiliser pour venir en aide, avec les armes et les hommes, à leurs frères qui combattent à Daraya, Maadamia, Wadi Barada, à l’est de Ghouta et dans notre capitale Damas et à Qousseir et Homs». Il a qualifié le Hezbollah «d’envahisseurs»: «Un certain nombre de Libanais sont envoyés en Syrie en tant qu’envahisseurs, ils reviennent à leur pays morts, dans des cercueils couverts de honte. Aujourd’hui la communauté internationale a mis le parti des envahisseurs sur la liste du terrorisme; le peuple syrien l’a mis, lui, sur la liste des envahisseurs et des traîtres.» Un juste constat. Il ne doit pas, toutefois, camoufler les difficultés de la «direction extérieure» du soulèvement et du combat contre la dictature de Bachar el-Assad.

Hassan Nasrallah, à l’occasion d’une cérémonie opportune marquant l’anniversaire – le treizième – du retrait de l’armée de l’Etat sioniste du Liban, a déclaré lui: «Comme je vous ai toujours promis la victoire, je vous en promets une nouvelle.» Il s’adressait «aux gens honorables, aux moudjahidines, aux héros», qui combattent en Syrie. (Rédaction A l’Encontre)

Demain à Genève 2, les deux...?

Demain à Genève 2, les deux…?

[2] La décision de l’UE, du 27 mai 2013, de lever l’embargo sur les livraisons d’armes à l’ASL renvoie aux types de décisions propres à l’UE. Il n’y aura aucune livraison d’armes – sans préciser d’ailleurs le type d’armes, ce qui est décisif – avant deux mois. Il ne faut pas déranger la possible conférence de «Genève 2» en juin 2013, c’est-à-dire la négociation entre la Russie de Poutine et l’administration d’Obama (les discussions entre Kerry et Lavrov sont engagées); cela afin d’aboutir à un accord qui permettra d’intégrer une partie importante de l’appareil sécuritaire du clan Assad et des forces de la rébellion afin d’éviter une situation analogue à l’Irak. Une situation qui représente une défaite historique pour les Etats-Unis, ses stratèges et ses sociétés pétrolières, aujourd’hui actives dans le gaz de schiste. La Syrie doit être un pays stabilisé, donc avec un gouvernement fort et dès lors avec des éléments de continuité avec le système actuel. Ce d’autant plus que cette négociation ne se fera pas à deux – Etats-Unis et Russie – mais devra rassembler les pièces d’un puzzle au dessin (et desseins) complexe. Reculer la date de la livraison d’armes permettra de mettre plus en relief la présence de forces salafistes comme Al-Nosra et, dès lors, de renforcer les «raisons raisonnables» d’un compris pour un moindre mal… Face à un pays détruit, dont on a assisté la destruction avec compassion ou en y participant de manière active, comme Poutine. (Rédaction A l’Encontre)

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Le Monde et les «armes chimiques»

Par Jean-Philippe Rémy

Alors que les experts de l’ONU réclament toujours le droit d’aller enquêter sur place, les envoyés spéciaux du «Monde» ont été témoins «plusieurs jours d’affilée» de l’utilisation d’explosifs chimiques dans la banlieue de Damas, pendant leurs deux mois de reportage clandestin. Les gaz sont utilisés «de manière ponctuelle» pour éviter des preuves trop massives. Voici leur récit

Une attaque chimique sur le front de Jobar, à l’entrée de la capitale syrienne, cela ne ressemble d’abord à rien. A rien de spectaculaire. A rien, surtout, de détectable. Tel est le but recherché: lorsque les combattants de l’Armée syrienne libre (ASL) les plus avancés dans Damas comprennent qu’ils viennent d’être exposés à des produits chimiques par les forces gouvernementales, il est trop tard. Quel que soit le gaz utilisé, il produit déjà ses effets, à quelques centaines de mètres seulement d’habitations de la capitale syrienne.

Au début, il n’y a eu qu’un bruit modeste, un choc métallique, presque un cliquetis. Et dans le fracas des combats du jour dans le secteur «Bahra 1» du quartier de Jobar, cela n’a d’abord pas attiré l’attention des combattants de la brigade Tahrir al-Sham («Libération de la Syrie»). «On a pensé à un obus de mortier qui n’avait pas explosé, et personne n’y a vraiment fait attention», explique Omar Haidar, responsable opérationnel de la brigade, qui tient ce secteur avancé, à moins de 500 mètres de la place des Abbassides.

Pas d’odeur, pas de fumée

Cherchant ses mots pour dépeindre ce son incongru, il le décrit comme «une canette de Pepsi qui tomberait par terre». Pas d’odeur, pas de fumée, pas même un sifflement indiquant l’éjection d’un gaz toxique. Puis sont apparus les symptômes. Les hommes toussent violemment. Les yeux brûlent, les pupilles se rétractent à l’extrême, la vision s’obscurcit. Bientôt, surviennent les difficultés respiratoires, parfois aiguës, les vomissements, les évanouissements. Il faut évacuer les combattants les plus touchés, avant qu’ils n’étouffent.

521942-un-char-de-l-armee-syrienne-fait-feu-dans-la-ville-de-qousseir-en-syrie-le-23-mai-2013De cela, les envoyés spéciaux du «Monde» ont été témoins plusieurs jours d’affilée dans ce quartier à la sortie de Damas, où la rébellion a pénétré en janvier. Depuis, l’enjeu de Jobar est crucial pour l’ASL comme pour le pouvoir. Mais, au cours d’un reportage de deux mois dans les environs de la capitale syrienne, nous avons réuni des éléments comparables dans une couronne beaucoup plus large. La gravité des cas, leur multiplication, la tactique d’emploi de telles armes montrent qu’il ne s’agit pas de simples gaz lacrymogènes utilisés sur les fronts, mais de produits d’une autre classe, bien plus toxiques.

Sur le front enchevêtré de Jobar, où les lignes ennemies sont si proches qu’on s’y insulte parfois presque aussi volontiers qu’on s’y entre-tue, les scènes d’attaque au gaz apparaissent ponctuellement courant avril. Pas de diffusion massive, sur des kilomètres, mais un usage occasionnel et localisé par les forces gouvernementales, visant les points de contact les plus durs avec un ennemi rebelle tout proche. Le secteur est le point d’entrée le plus en profondeur dans l’intérieur de Damas des groupes de l’ASL. Une guerre sans merci s’y déroule.

Première attaque en avril

Dans le secteur «Bahra 1», l’un des plus avancés en direction de la grande place stratégique des Abbassides, l’un des verrous de Damas, les hommes d’Abou Djihad, dit «Arguileh» («narguilé»), ont subi leur première attaque de cette nature le soir du jeudi 11 avril. Tous ont d’abord été pris au dépourvu. Ils avaient entendu parler des «gaz» utilisés sur d’autres fronts, dans d’autres régions de Syrie (notamment à Homs et dans la région d’Alep) au cours des mois écoulés, mais que faire, une fois confronté au phénomène? Comment se protéger sans abandonner les lieux et offrir une victoire facile à l’ennemi? «Certains hommes ont évacué, d’autres sont restés paralysés par la panique. Mais la position n’a pas été abandonnée. On ordonnait aux soldats montant au front de se munir de foulards mouillés pour se protéger le visage», explique un combattant.

Dans la foulée, une poignée de masques à gaz ont été distribués, destinés en priorité aux hommes qui tiennent des positions fixes, là où un simple mur marque parfois la limite du territoire rebelle. D’autres se contentent de la protection dérisoire de masques chirurgicaux.

Les hommes commandés par «Arguileh» ne sont pas les seuls à avoir subi une attaque au gaz dans les parages. Plus près du marché à la viande voisin, où sont stationnés des chars du gouvernement, les «forces spéciales» des rebelles de la Liwa Marawi al-Ghouta ont été exposées à des concentrations – sans doute plus importantes encore – de composés chimiques, à en juger par les effets produits sur les combattants. Nous les retrouverons dans les heures suivantes dans les hôpitaux, luttant pour survivre.

Des hommes revêtus de combinaisons

A Jobar, les combattants n’ont pas déserté leurs positions, mais ceux qui restent sur les lignes de front, pupilles rétractées, la respiration sifflante, sont «terrorisés et essaient de se calmer par des prières», admet Abou Atal, l’un des combattants de Tahrir al-Sham. Un homme d’une autre brigade est mort dans un secteur voisin. Il s’appelait Ibrahim Darwish. Il est décédé le 18 avril.

Dans la partie nord de Jobar, également visée par une attaque similaire, le général Abou Mohammad al-Kurdi, commandant de la 1re division de l’ASL (qui regroupe cinq brigades), affirme que ses hommes ont vu des militaires gouvernementaux quitter leurs positions, avant que ne surgissent des hommes «portant des combinaisons de protection chimique», lesquels auraient ensuite disposé sur le sol «des sortes de petites bombes, comme des mines», qui se seraient mises à diffuser un produit chimique dans l’atmosphère.

Ses hommes, affirme-t-il, auraient tué trois de ces techniciens. Où sont les combinaisons de protection saisies sur les cadavres? Nul ne le sait… Les soldats exposés ce soir-là parlent d’une forte panique, d’une ruée vers l’arrière. Ce ne sont pas les civils ou les sources indépendantes qui risquent d’infirmer ou de corroborer ces affirmations: plus personne ne vit à Jobar, en dehors des combattants imbriqués dans les différents fronts du quartier.

Cela n’empêche pas de constater l’effet ravageur des gaz employés par le gouvernement syrien aux portes de sa propre capitale. Un jour d’attaque chimique sur une zone du front de Jobar, le 13 avril, le photographe du «Monde» a vu les combattants qui font la guerre dans ces maisons en ruine commencer à tousser, puis mettre leurs masques à gaz, sans hâte apparente, mais en réalité déjà exposés. Des hommes s’accroupissent, suffoquent, vomissent. Il faut fuir immédiatement le secteur. Le photographe du «Monde» souffrira, quatre jours durant, de troubles visuels et respiratoires. Ce jour-là, pourtant, les émanations de gaz avaient été concentrées dans un secteur voisin.

Ligne rouge

Faute de témoignages indépendants, de nombreux doutes ont plané sur la réalité de l’emploi d’armes chimiques, en général, par les forces gouvernementales, qui en possèdent de très importants stocks, notamment de gaz neurotoxiques, comme le sarin. Plusieurs pays – les Etats-Unis, la Turquie et Israël – ont déclaré posséder des éléments matériels indiquant l’utilisation d’armes de ce type, mais n’ont pas communiqué la nature exacte de leurs preuves, ni décidé si, comme l’avait promis le président Obama en août 2012, le recours à de telles armes par le pouvoir de Damas constituerait le franchissement d’une «ligne rouge» susceptible d’entraîner une intervention étrangère en Syrie contre le régime.

Le pouvoir accuse de son côté l’ASL d’utiliser également des armes chimiques, augmentant la confusion. Pour se convaincre de la réalité de l’emploi de ces composés par l’armée syrienne sur certains fronts, il faut alors interroger les médecins qui, sur place, tentent de soigner ou de sauver les combattants exposés à des gaz. Le 8 avril, à l’hôpital Al-Fateh de Kafer Battna, le plus important centre médical de la région de la Ghouta, large poche rebelle à l’est de Damas, les médecins montrent des enregistrements, sur des téléphones, de scènes de suffocation. Un raclement terrible sort de la gorge d’un homme. C’était le 14 mars et, selon le personnel médical, il venait d’être exposé à des gaz à Otaiba, une ville à l’est de la Ghouta, où le gouvernement syrien mène depuis la mi-mars une vaste opération pour encercler les forces rebelles et couper leur principale route d’approvisionnement.

L’un de ces médecins, le docteur Hassan O., décrit soigneusement les symptômes de ces patients: «Les gens qui arrivent ont du mal à respirer. Ils ont les pupilles rétractées. Certains vomissent. Ils n’entendent plus rien, ne parlent plus, leurs muscles respiratoires sont inertes. Si on ne traite pas de toute urgence, c’est la mort.» Cette description correspond en tout point à celles faites par les autres médecins rencontrés en l’espace de plusieurs semaines dans les alentours de Damas. A quelques variantes près. Selon les endroits, les combattants qui en ont été les victimes affirment que les produits ont été diffusés par de simples obus, par des roquettes, voire par une forme de grenade.

Sur le front de Jobar, à la cinquième attaque de ce type, le 18 avril, les combattants de l’ASL, commandés par Omar Haidar, disent avoir vu tomber, à leurs pieds, un grand cylindre équipé d’un dispositif d’ouverture, d’une longueur d’environ 20 centimètres. S’agissait-il d’armes chimiques, et dans ce cas, diffusant quel type de substances? Pour répondre avec précision à cette question, il faudrait établir un protocole d’enquête que les conditions du conflit rendent difficile. Procéder à des prélèvements sur des combattants exposés aux émanations au point de décéder ou d’avoir été obligés d’être hospitalisés, puis les confier à des laboratoires spécialisés à l’étranger. Un certain nombre d’entre eux ont été réalisés et sont en cours d’étude.

Une étrange routine

Depuis, à Jobar, des masques à gaz ont été distribués, ainsi que des seringues et des ampoules d’atropine, un produit injectable qui contrecarre les effets des neurotoxiques comme le sarin. Les médecins de la Ghouta suspectent l’utilisation de ce neurotoxique inodore et incolore, dont l’effet coïncide avec les observations faites sur place. Selon une source occidentale bien informée, cela n’empêche pas le pouvoir syrien d’avoir recours à des mélanges de produits, notamment avec des gaz antiémeute (lacrymogènes), pour brouiller les pistes et l’observation des symptômes.

Car l’enjeu est de taille, dans le cas où la preuve d’utilisation d’armes chimiques par les troupes de Bachar el-Assad serait établie. La dissimulation est donc de rigueur. Les gaz utilisés sur les fronts le sont de manière ponctuelle, évitant des épandages massifs qui constitueraient facilement des faisceaux de preuves irréfutables. Il n’en demeure pas moins que le phénomène se répète: jeudi 23 mai, les rebelles affirment qu’une nouvelle attaque aux armes chimiques a eu lieu à Adra, zone d’affrontements très durs entre le pouvoir et les rebelles au nord-est de Damas.

Dans la seconde moitié d’avril, les attaques au gaz sont presque devenues une étrange routine, à Jobar. Sur les lignes de front, les rebelles de l’ASL avaient pris l’habitude de conserver soigneusement leur masque à proximité. On organisait des séances de lavage d’yeux réguliers, avec des seringues remplies de sérum physiologique. L’effet recherché par ces attaques semblait essentiellement tactique, correspondant à ce stade à une tentative de déstabilisation des unités rebelles dans des quartiers où les soldats gouvernementaux ne sont pas parvenus à les déloger, en même temps qu’un test. Si les forces armées syriennes osent ainsi utiliser des armes chimiques dans leur propre capitale, sans déclencher de réaction internationale sérieuse, n’est-ce pas une invitation pour poursuivre l’expérimentation un peu plus largement?

Jusqu’ici, les cas d’utilisation de gaz n’ont pas été isolés. Le seul ophtalmologue de la région, formé à l’étranger, consulte dans un petit hôpital de Sabha dont il souhaite qu’on dissimule la localisation exacte. A lui seul, il a dénombré 150 personnes touchées en l’espace de deux semaines. Près des zones les plus exposées aux gaz, il a organisé des douches pour que les combattants exposés aux produits chimiques puissent se laver et changer d’habits pour éviter de contaminer ensuite les personnels des centres de soins.

Remède de cheval

Pour sauver les soldats dont les problèmes respiratoires sont les plus graves, il faut les porter dans le long dédale à l’intérieur de maisons dont les murs ont été percés, franchir les tranchées et tunnels creusés pour éviter les tireurs ennemis, pour arriver à une ambulance de fortune, garée sur une placette un peu en retrait, et foncer dans des rues exposées aux balles et aux obus, pied au plancher, pour atteindre un hôpital du front avant que les combattants ne meurent, étouffés.

A l’hôpital islamique de Hammouriya, installé dans un hangar discret, le docteur assure, le 14 avril, avoir reçu, deux heures auparavant, un combattant du front de Jobar, en grande difficulté respiratoire, avec un rythme cardiaque «devenu fou». Pour le sauver, il dit avoir effectué 15 injections successives d’atropine, ainsi que de l’hydrocortisone. Un remède de cheval, pour un cas désespéré.

La veille, dans la nuit, l’une des ambulances qui tentaient d’évacuer des hommes gazés a été touchée par les tirs d’un sniper. Le chauffeur a été blessé. Le lendemain matin, les ambulanciers sont parvenus à passer la route à vitesse maximale, sous le tir d’un tank, et ont atteint cette zone du front, où une nouvelle nappe de produits chimiques venait d’être répandue. «Lorsqu’on est arrivés, on a trouvé tout le monde par terre», témoigne un infirmier d’un autre centre hospitalier de Kaffer Batna, qui ne peut donner son nom de peur des représailles contre sa famille installée en zone gouvernementale.

Au cours de la matinée, dans la cour de cet hôpital installé dans un parking en sous-sol pour se protéger des tirs des Mig ou de l’artillerie gouvernementale, le chaos règne. Les soldats sont allongés aux côtés de cinq aides-soignants contaminés à leur tour à leur contact. On n’a pas terminé le décompte des soldats, qui arrivent au fil des transferts depuis le front, et sont déjà quinze au total. On court dans les salles de fortune pour distribuer l’oxygène, réaliser des injections.

Des médicaments de plus en plus rares

Le docteur Hassan, responsable de l’hôpital, est allongé dans son minuscule bureau avec un masque à oxygène, tandis qu’on lui administre de l’atropine. Il se consacrait à ces urgences depuis une heure lorsqu’il a perdu connaissance et a commencé à suffoquer. Cet homme lutte depuis des mois pour maintenir en activité son centre de soins, aidé par des volontaires dont certains sont de simples lycéens, alors que le blocus de la région par les forces gouvernementales a pour conséquence de rendre les médicaments de plus en plus rares. Les anesthésiques manquent, les chirurgiens improvisés en sont réduits à utiliser des produits vétérinaires, comme la kétamine. La morphine a disparu. Et les stocks d’atropine ne devraient pas durer très longtemps. Le docteur a réalisé des prélèvements d’échantillons qui ont été, à travers mille difficultés, sortis en contrebande de la région. Il faudra encore quelques semaines pour connaître le résultat de leur analyse.

En se rendant dans huit centres médicaux de la partie est de la Ghouta, les envoyés spéciaux du «Monde» n’ont trouvé que deux établissements dont les responsables médicaux déclaraient ne pas avoir reçu de combattants ou de civils touchés par des attaques au gaz. A Nashibiyya, les médecins ont reçu jusqu’à 60 cas en un seul jour, en provenance du front d’Otaiba, le 18 mars. La modeste structure n’avait pas les moyens de faire face à cet afflux, manquant en particulier d’oxygène. Il y a eu cinq morts, par étouffement. Quelques jours plus tard, conscients de la gravité de la situation, les médecins ont fait exhumer les dépouilles de ces victimes en présence d’autorités locales et religieuses, et ont procédé à des prélèvements de tissu qu’ils ont tenté d’expédier vers un pays voisin. Certains de ces échantillons ont été confiés à un petit groupe de combattants qui a tenté de briser l’encerclement de la région par les forces gouvernementales. A ce jour, les médecins de Nashibiyya disent ignorer si les prélèvements sont arrivés à bon port.

«Les malades devenaient comme fous»

A une dizaine de kilomètres, à l’hôpital de Douma, sous contrôle de la brigade Al-Islam, les médecins disent avoir reçu 39 patients après l’attaque chimique du 24 mars sur la ville d’Adra. Deux hommes sont décédés dans les locaux. L’un des médecins note qu’au bout de deux jours, «les malades devenaient comme fous». Marwane, un combattant présent sur les lieux de l’attaque d’Adra, affirme avoir vu «des roquettes arriver sur le front et dégager une lumière orange», et que, lors de son propre transfert à l’hôpital, il a vu «trois hommes mourir dans les véhicules sur la route». Dans le contexte de chaos qui règne dans la région de la Ghouta, civils et militaires meurent souvent avant d’avoir pu atteindre un centre médical.

Adra, Otaiba et Jobar sont les trois points où l’utilisation de gaz est décrite par les sources locales de la région depuis le mois de mars dans la région de Damas. Une différence émerge: à Jobar, les produits ont été utilisés de manière plus prudente et plus localisée. Par contre, sur les fronts plus éloignés, comme Adra et Otaiba, les quantités estimées par rapport au nombre de cas arrivés simultanément dans les hôpitaux sont plus importantes.

Mais les attaques chimiques ne sont pas la seule activité des hôpitaux de la région. Deux heures avant l’arrivée des envoyés spéciaux du «Monde», quatre enfants aux corps lacérés, déchiquetés par des bombes de Mig, avaient été amenés en urgence à Douma. A peine stabilisés, ils ont dû quitter l’hôpital, sans espoir d’être évacués de Syrie. Sans doute, comme beaucoup, sont-ils morts en route. Les infirmiers ont filmé ces corps martyrisés, ces hurlements de douleur. «Ça, vous voyez, c’est tous les jours, et pour nous, c’est encore plus grave que les attaques chimiques: on en est arrivés là», commente, avec un regard anéanti, le médecin, qui ne peut, lui non plus, dire son nom. (Jean-Philippe Rémy)

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