dimanche
19
novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

RaqqaPar Emma Graham-Harrison

Le bar à café et toutes les personnes qui s’y trouvent sont des exilés de Raqqa – ce sont les mêmes chefs qui servent le poulet rôti et le thé sucré le vendredi soir, les mêmes chichas et le même brouhaha sur des sujets politiques – mais tout cela se déroule dans une ambiance de tragédie et d’épuisement.

• Le bistrot avait été déménagé tout entier, avec son menu et son personnel, de l’autre côté de la frontière turque, dans la ville de Gaziantep, après que Daech a jeté son ombrage sur Raqqa, leur ville d’origine, et sur les vies.

La plupart des clients ont connu les prisons brutales des extrémistes; d’autres se sont enfuis des territoires contrôlés par Daech, effrayés ou dégoûtés. L’arrivée au bistrot d’un étranger a suscité une certaine inquiétude: quelques semaines auparavant deux d’entre eux avaient été assassinés chez eux par un espion qui faisait semblant d’être un réfugié.

«Si nous n’étions pas recherchés par Daech, pourquoi serions-nous ici?» s’exclame un homme d’affaires quadragénaire, qui a demandé qu’on l’appelle du nom d’emprunt d’Abou Ahmad, étant donné que deux de ses fils se trouvent de l’autre côté de la frontière, en Syrie. Pour lui c’était comme s’ils se trouvaient de l’autre côté de l’océan. «Nous sommes ici, mais nos cœurs sont là-bas.»

Etant donné que leurs foyers et leurs familles se trouvent encore dans la capitale, de facto, de Daech, Raqqa, ils sont les premiers concernés par la lutte contre ce groupe extrémiste. Cependant, après une année durant laquelle les combattants de Daech ont été secoués mais non délogés par les centaines de raids aériens, la plupart d’entre eux se montrent méfiants devant la perspective que la Grande-Bretagne rejoigne la campagne aérienne contre cet ennemi acharné. [Par 397 voix contre 223, le Parlement britannique a adopté, le 2 décembre 2015, la proposition du gouvernement de David Cameron d’engager la Royal Air Force pour «bombarder Daech».]

«Pourrait-on vraiment se réjouir du fait que sa ville soit bombardée par tout le monde? Non!» s’exclame encore Abou Ahmad, avec l’humour noir que partagent beaucoup d’exilés. «Tout le monde a bombardé Raqqa. Tout homme qui avait un quelconque grief a décidé de venir bombarder Raqqa. La Jordanie, les Emirats arabes unis, les Etats-unis, la Russie, la France

• Ils craignent que de nouveaux bombardements ne se fassent au détriment d’encore davantage de vies innocentes, d’autant que, dans cette ville, la population civile est actuellement tenue captive par Daech pour servir de bouclier humain [1]. Beaucoup de personnes présentes dans le bistrot sont frustrées, et décontenancées par le fait que le sort de la ville est en train d’être décidé dans des capitales lointaines et des salles de conférences où les gens de Raqqa sont absents et n’ont aucune voix.

Ils s’inquiètent du fait que les chances de déloger Daech sans troupes au sol sont très minces. Ils voient aussi que même avec des troupes au sol les possibilités de reprendre la ville ne sont pas évidentes,vu que l’opposition est un fouillis de milices locales faibles et que les Kurdes ne sont pas les bienvenus dans une ville majoritairement arabe.

«Les gens n’aiment pas du tout Daech, mais si les forces kurdes arrivent avec la coalition pour déloger ce groupe ce sera aussi mauvais, certains penseront peut-être que Daech est le moindre mal, vous les pousseriez donc à rejoindre Daech», explique un infirmier qui a quitté Raqqa à contrecœur cet automne après que Daech a tenté de l’arrêter, alors qu’il ne sait toujours pas vraiment pourquoi on le suspectait.

 Les barils de la mort pleuvent, à Deraa, Alep, Raqqa...


Les barils de la mort pleuvent, à Deraa, Alep, Raqqa…

• Ils trouvent que la communauté internationale fait preuve d’hypocrisie: elle a ignoré pendant des années la mort de dizaines de milliers de Syriens aux mains de leur propre gouvernement, celui de Bachar el-Assad, et elle se mobilise tout à coup lorsque Daech tue des Européens et des Etats-Uniens.

«Pourquoi est-ce qu’on ne réagit que contre Daech? Pourquoi est-ce que personne n’a bougé lorsque le régime nous bombardait en Syrie? Est-ce simplement parce que la terreur est arrivée dans les pays occidentaux? Pour nous il importe peu d’où viennent les bombes qui nous tuent», explique Mona, une enseignante et militante qui a fui Daech dans un style James Bond en passant par les toits de son quartier.

• Les exilés de Raqqa s’inquiètent surtout que les définitions occidentale et russe de la victoire signifient qu’ils vont écarter un bourreau pour donner libre cours à un autre: le président Bachar el-Assad. Beaucoup d’exilés de Raqqa ont connu ses prisons aussi bien que celles de Daech, et ils considèrent Assad comme la principale cause de leurs malheurs.

«Si je me rendais au Parlement du Royaume Uni pour faire un discours, la première chose que je leur dirais est de faire partir Assad, la cause de nos problèmes, plutôt que de s’en prendre à Daech, qui n’est qu’un symptôme», explique Abou Ahmad. «Des centaines de milliers de gens sont morts au cours de ces dernières années, et personne n’est venu bombarder Damas.»

Ils accusent Assad de soutenir tacitement un groupe [Daech] dont la montée est tombée à pic pour détourner l’attention du monde des dévastations que l’armée de l’Etat syrien a fait subir à leur peuple. Ils montrent du doigt les ventes de carburant qui ont récemment été critiquées par les Etats-Unis et indiquent que les bombardements gouvernementaux sur Raqqa ont fortement diminué lorsque Daech a pris le contrôle de la ville.

«Le fait que la coalition lutte uniquement contre Daech ne nous apportera aucun bénéfice, car Assad a de bonnes relations avec eux», explique Feras, un militant et étudiant en médecine à qui il manquait un seul examen pour obtenir son doctorat lorsque les forces gouvernementales l’ont emprisonné. Plus tard, il a fui Daech, mais il dit que le fait de ne combattre que ce seul groupe ne mettra pas fin à la guerre: «Le régime Assad est notre principal problème.»

• En ce qui concerne la politique, le premier souci de ceux qui ont une famille et des proches qui vivent encore à Raqqa est celui des victimes civiles. Quiconque a passé quelque temps dans la région, même sous des bombardements soigneusement ciblés, est parti avec des récits faisant état de morts innocentes.

«Au début les gens étaient contents [des frappes aériennes occidentales] dans la mesure où la coalition bombardait de manière plus ciblée, alors que le régime bombardait au hasard. Mais au bout d’un certain temps, même la coalition tuait des civils, y compris un voisin à moi», raconte l’ancien infirmier. «Il était âgé de 12 ans, il traversait à vélo un quartier civil, il a été tué par erreur lorsqu’ils ont visé un véhicule de Daech. Ils essayaient de frapper l’Emir pour la sécurité de Raqqa, mais malheureusement il n’était pas dans la voiture.»

Abou Ahmad ajoute que plus au nord, près de la ville frontière de Tal Abyad, un véhicule rempli de paysannes qui se rendaient dans leurs champs pour la récolte a été touché par un missile. Elles ont toutes été tuées. Les habitants du lieu pensent qu’elles ont été visées parce qu’elles avaient couvert leur visage pour se protéger du soleil et de la poussière, et que l’avion de la coalition les a prises par erreur pour des djihadistes déguisés.

Des cliniques pour femmes fermées à Raqqa

Des cliniques pour femmes fermées à Raqqa

Une femme qui a fui Raqqa il y a un peu plus d’un mois parce qu’elle ne supportait plus de vivre écrasée entre le danger des bombardements et les privations imposées par Daech a expliqué: «S’il vous plaît, dites au Parlement britannique [de voter non]. Il est impossible de gérer sa vie là-bas pour beaucoup de raisons. Il y a les bombardements en général, ensuite il y a Daech avec ses règles terribles; l’économie est détruite, ce qui fait qu’il n’y a pas de travail – ce n’est pas juste une question d’argent, on ne peut pas rester terré chez soi toute la journée sans rien faire, comme un animal

«Des parents empêchent leurs enfants de sortir et toute une série de métiers sont interdits aux femmes, alors des familles entières restaient à la maison et devenaient peu à peu dingues», raconte une femme, récemment diplômée en chimie. Elle a demandé l’anonymat puisque plusieurs membres de sa famille sont encore à Raqqa. «On ne savait jamais quand les bombes frapperaient, alors nous préférions rester la plupart du temps à la maison. Au moins, s’ils faisaient une erreur, on mourrait alors avec sa famille et non pas seule dans la rue où personne ne saurait qui on est.»

Cela lui a pris presque 24 heures, dont beaucoup d’heures en marchant dans l’obscurité avec des passeurs, pour parcourir les presque 90 kilomètres afin d’atteindre la Turquie. Le voyage était très dur parce que, après s’être dispersé parmi les gens ordinaires de Raqqa, pour échapper aux bombes, Daech les a empêchés de partir, les transformant en boucliers humains.

«Ma famille a essayé à trois reprises de partir, mais c’était interdit», dit Feras. «Si vous êtes très malade vous pouvez partir, mais il y a un médecin allemand avec Daech qui doit diagnostiquer votre maladie, et c’est seulement s’il n’y a pas de traitement disponible dans la zone contrôlée par Daech, qu’il vous laissera partir

• Le bouclage impitoyable des routes qui sortent de la ville est un des signes les plus clairs que la campagne aérienne commencée par les Etats-Unis et leurs alliés l’année passée, combinée au soutien des troupes de l’opposition en Irak et en Syrie, ont commencé à entamer l’emprise que Daech exerce sur la ville.

Raqqa s’est peu à peu vidée de familles de Daech ainsi que de dizaines de membres de l’élite de leurs rangs. «Beaucoup de commandants ont envoyé leurs familles à Mossoul [Irak], car ils s’attendent à ce que les communications soient coupées», avance un autre exilé, un ex-fonctionnaire qui demande qu’on l’appelle Abou Mohammed.

Il accepterait avec prudence que la Grande-Bretagne se joigne aux frappes aériennes parce que, contrairement aux autres exilés, il veut se débarrasser de Daech. même s’il n’existe pas de plan clair pour les remplacer: «Il faut d’abord se débarrasser de Daech, après on peut décider.» Mais beaucoup d’autres, qui ont risqué leur vie pour combattre le groupe et qui souhaitent désespérément sa disparition, mettent quand même en garde en disant qu’une campagne qui ne se focalisera que sur la destruction de Daech ne mettra pas un terme à la souffrance de Raqqa si les troupes d’Assad peuvent continuer à se battre.

• Le soutien russe et iranien à Assad a fait que beaucoup de personnes craignent que les puissances occidentales qui le décrivaient autrefois comme étant un tyran ne soient maintenant résignées à ce qu’il reste au pouvoir. «Est-ce que les [frappes aériennes] vont nous aider à rentrer dans nos foyers et détruire à la fois le régime Assad et Daech? Ils sont tous les deux des terroristes. Comment pouvez-vous bombarder l’un et laisser l’autre, alors qu’ils nous bombardent tous les deux?» demande Mona.

Alors qu’ils rêvent de rentrer chez eux, les citoyens de Raqqa craignent que les puissances qui bombardent Daech n’aient pas suffisamment réfléchi à qui va remplacer ce groupe.

Les factions relativement modérées qui constituent l’Armée libre syrienne dans la région sont faibles et désorganisées, et les forces kurdes qui ont combattu Daech et l’ont chassé d’autres villes sont redoutées et craintes par beaucoup de gens à Raqqa, qui suspectent qu’il existe une composante ethnique dans la campagne des Kurdes contre le groupe extrémiste. Des rapports faisant état d’abus des droits humains après que les forces kurdes eurent repris la ville frontière de Ayn a-Arab, à majorité arabe, se sont répandus rapidement, suscitant des craintes au sujet d’une avancée de ces forces kurdes contre Raqqa sous le couvert des frappes aériennes de la coalition.

«S’ils veulent aider, il faudra qu’ils choisissent les bons partenaires, et non pas les forces kurdes. S’ils choisissent le mauvais allié, les gens pourraient réagir contre eux», explique l’ancien infirmier. «Tal Abyad est un parfait exemple. Ils ont utilisé des forces kurdes en tant que partenaires, et ils ont déplacé beaucoup de gens

• Surtout, les gens sont traumatisés par un conflit qui a commencé comme une révolution pleine d’espoir et qui s’est emballé au-delà des pires cauchemars. Ils craignent que la violence ne suscite encore plus de violences.

Ne sachant pas qui sera à même d’attaquer Daech au sol lorsque les frappes aériennes s’intensifieront, ils font peu confiance aux projets d’une coalition de pays qui ne sont pas intervenus alors que leur guerre s’intensifiait.

«Dans la situation actuelle les gens ne soutiendront même pas l’Armée libre syrienne, car elle n’est pas crédible», dit l’infirmier. Abou Mohammed est d’accord: «J’aime bien l’Armée syrienne libre, mais nous avons besoin d’une vraie armée: ils ne sont ni organisés, ni approvisionnés.» (Publié dans The Guardian, le 29 novembre 2015; Traduction A l’Encontre)

____

[1] Voir aussi sur les bombardements de Raqqa l’article d’Hala Kodmani publié sur ce site en date du 19 novembre 2015, intitulé: «Raqqa: 200’000 habitants pris au piège» [http://alencontre.org/moyenorient/syrie/syrie-raqqa-200000-habitants-pris-au-piege.html]

Nicola Henin, journaliste et ancien otage de Daech, souligne que pour vaincre Daech, la destitution de Bachar el-Assad est indispensable: «Nous devons comprendre qu’il s’agit de deux désastres parallèles pour les civils syriens, et que l’un dépend de l’autre. On ne peut pas combattre l’un sans combattre l’autre. […] Dès que le peuple syrien aura retrouvé confiance en une solution politique, Daech s’écroulera.» (Slate.fr, le 3 décembre 2015)

Selon le chercheur Kayle Orton, dans une étude que vient de publier The Henry Jackson Society, affirme: «Ces opposants “modérés” se battent toutefois aujourd’hui principalement contre le régime de Bachar el-Assad.» Luis Lema ajoute: «Or, pour rassembler une armée de combattants sur le terrain, il faudra leur donner des garanties sur la Syrie de demain, non seulement débarrassée des djihadistes de l’Etat islamique, mais sutout du principal ennemi, qui reste le régime de Bachar el-Assad.» (Le Temps, 5 décembre 2015)

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