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A l'encontre

La Brèche

A Damas, la pointe de l’avancée rebelle

Publié par Alencontre le 29 - mai - 2013
Damas, il y a deux jours....

Damas, il y a deux jours…

Par Jean-Philippe Rémy

(Damas, envoyé spécial du quotidien Le Monde). Comment faire pour essuyer, sur ses baskets blanches immaculées, le sang d’un ami frappé l’instant d’avant par une balle gouvernementale, sans manquer de respect à cet ami qui gémit, les yeux clos, dans vos bras? Dans la violence du front de Damas, on peut tenir à ce type de délicatesse comme à la vie. Abou Mouhammad se penche. Son ami saigne, sa kalachnikov heurte le sol, tout va mal.

Il est bousculé par les autres rebelles de la brigade Tahrir al-Sham («Libération de la Syrie»), qui ont trouvé refuge dans ce même salon démoli, sur la ligne de front à l’entrée de Damas, à une vingtaine de mètres des soldats loyalistes. Il y a des cris, une nervosité de mauvais augure, et rien pour s’essuyer les chaussures, tandis que les tirs redoublent et que la flaque rouge s’étend sur le sol, comme sur les fausses Adidas, à une vitesse déconcertante.

Pâle, le combattant d’à peine 20 ans pare à l’urgence: sortir cet ami au plus vite de Jobar, l’enclave que tiennent depuis février 2013, dans Damas, les rebelles de l’Armée syrienne libre (ASL). L’envoyer vers l’arrière, dans l’un des hôpitaux installés dans la région périphérique de la Ghouta, sous contrôle rebelle, pour des premiers soins. Il y sera sans doute abominablement charcuté, mais qu’au moins il arrête de se vider de son sang! L’idée de ce matin, pour les hommes de sa katiba (compagnie) et de leur commandant, Abou Djihad, dit «Arguileh» («narguilé»), était de lancer une attaque contre la maison d’en face, où se tiennent les soldats du gouvernement.

Une attaque de routine, pour quelques mètres de murs, afin de tenter d’avancer, si peu que ce soit, vers la place des Abbassides, grand carrefour de l’intérieur de Damas, si proche qu’on en distingue les bâtiments, mais tenu à distance par la puissance de feu ennemie. Les rebelles ont eu des pertes avant d’avoir progressé d’un seul mètre. Et ce n’est pas fini. Un autre des leurs gît sur le sol, inanimé, à une vingtaine de mètres, peut-être agonisant, mais dans un angle ouvert aux tirs de l’autre camp. Qui aura le courage d’aller le chercher, celui-là? On cherche des fers à béton pour essayer de le crocheter: ils sont trop courts.

La capitale continue de vivre

Entre les deux groupes ennemis, il n’y a que cet espace où volent des fragments d’acier meurtrier de toutes sortes, puis la maison d’en face. Ses murs, au fil des heures et des tirs, se transforment comme sous l’effet d’une accélération des temps géologiques de la guerre de rue: peu à peu noircis, dentelés, ravagés par la bataille, les grenades, les explosions de RPG (lance-roquettes qui se tient à l’épaule). Lorsque les rafales se calment, on entend sonner les cloches des églises du quartier chrétien du vieux Damas. La capitale, à quelques centaines de mètres, continue donc de vivre et prier, si loin, si proche.

En début de journée, Abou Mouhammad était encore de bonne humeur, et nous invitait à admirer le paysage au-delà des sacs de sable, grâce à un bout de miroir engagé dans un coude de tuyau de poêle, formant périscope.

Il riait en baptisant son coin de Jobar «Mogadiscio», vantait la qualité de son côté ravagé, sa folie. Des salons pour faire la guerre, des trous dans les murs pour se déplacer, des rues où plus personne ne marche. La mort invisible mais assourdissante. L’ennemi caché – et omniprésent. La grande lessiveuse de la guerre semble avoir mélangé avec furie les pièces de ce bout de quartier populaire, avec ses petites maisons d’un à deux étages, ses échoppes, ses ruelles, où plus rien n’a son sens habituel. Abou Mouhammad a perdu le sourire. On vient d’apporter des poignées de munitions dans des sacs plastique d’épicerie. Les hommes s’en emparent fiévreusement et remplissent leurs chargeurs avant de retourner faire le coup de feu derrière les sacs de sable ou dans des trous percés dans le mur le plus proche.

Un combattant de la Brigade Tahrir al-Sham, frappé par les gaz   chimiques, le 16 avril 2013 (Le Temps, Laurent Van der Stockt)

Un combattant de la Brigade Tahrir al-Sham, frappé par les gaz chimiques, le 16 avril 2013 (Le Temps, Laurent Van der Stockt)

Une grappe de combattants s’empare enfin du blessé et entame le laborieux chemin du retour dans le labyrinthe des maisons dévastées. L’itinéraire vers l’arrière traverse, sans en sortir, le corps évidé du quartier. Pour rester en vie sur la route, il faut emprunter un dédale de trous dans les murs, serpenter à travers les maisons, sans jamais s’exposer à l’extérieur, en raison des tireurs ennemis; patauger dans la boue de tunnels comme des rats affolés, courir accroupis derrière des tranchées. Dans les maisons percées de part en part, au milieu des gravats, il y a des tables à peine débarrassées, des réfrigérateurs dont les portes béent sur de la nourriture perdue, des machines à laver qui ne laveront plus les habits de familles enfuies, des services à café en porcelaine qu’on ne sortira plus pour les grandes occasions.

Ici, on entre dans une pièce à travers une armoire aux battants largement ouverts, avec les habits d’une famille jetés en vrac sur un lit comme pour un voyage imprévu. Là, un sniper rebelle a installé son poste de tir au beau milieu d’une bibliothèque pieuse couvrant tout un mur. Personne n’a eu la moindre envie d’enlever les livres ni d’aller fureter dans ces rayonnages qui ont dû faire la fierté d’un érudit. Au milieu de traités de géographie et de titres consacrés à la loi islamique, un ouvrage se propose d’expliquer, en 200 pages, «pourquoi le whisky est haram» (péché, impur, proscrit par l’islam). Grave question qui ne fait pas partie des préoccupations du jour.

Avec le blessé roulé dans une couverture sale, les hommes arrivent à la première ambulance, un minibus dont les sièges sont tachés de manière hideuse. Il fonce bientôt sur la route de sortie de Jobar, exposée aux obus de tanks qui s’appliquent, par le fer et le feu, à couper la voie de sortie du seul quartier de Damas tenu par la rébellion vers les zones de repli de la Ghouta. S’il a de la chance, le blessé survivra à sa blessure, au trajet, puis à ses soins. Alors, on le reverra bientôt, dans le chaos de Jobar, avec ses pansements. Ni héros, ni idiot. Où irait-il? Familles éparpillées, villes dévastées, les combattants rebelles de Syrie n’ont plus que leur katiba comme point d’ancrage.

En février 2013, après des mois d’affrontements entre les forces gouvernementales et les différentes composantes de l’Armée syrienne libre (ASL) ou d’autres groupes rebelles se battant en Syrie, comme le Jabhat al-Nousra, désormais affilié à Al-Qaïda, les lignes de défense de la périphérie de Damas avaient cédé à l’est de la ville, et opéré leur pénétration la plus en profondeur dans la ville. En juillet 2012, déjà, la première «bataille de Damas» lancée par les rebelles avait échoué rapidement. Dans les mois suivants, l’armée de Bachar el-Assad avait mené une contre-offensive pour repousser au loin, dans la région agricole voisine de la Ghouta, les brigades ennemies. Inversant la tendance en début d’année, ces mêmes rebelles ont forcé le passage à l’entrée est de Damas, en concentrant leurs forces à Jobar. Ce devait être le début de l’opération «Armageddon» [lieu symbolique du combat final entre le Bien et le Mal], susceptible, en portant la guerre dans la capitale, de donner le coup de grâce au régime syrien.

Maison par maison

La capitale, depuis, n’est pas devenue le champ de bataille et de victoires escompté. Très vite, les éléments les plus avancés de plusieurs unités de l’Armée syrienne libre (dont la plus importante d’entre elles, la brigade Al-Islam) sont parvenus à deux pas de la célèbre place des Abbassides. Ce vaste rond-point, que jouxte un grand stade, mène directement dans le cœur de Damas. Mais il en est aussi le verrou. Depuis les ruelles de Jobar, il est possible d’apercevoir les hauts pylônes de son système d’éclairage et d’entendre le moteur des chars lourds stationnés dans ce périmètre, infranchissable pour les soldats de l’ASL. Les forces gouvernementales n’ont pas jeté dans la bataille les divisions d’élite, comme la 4e division, dirigée par le propre frère du président Bachar, [Maher].

Et dans Damas, les forces gouvernementales sont prêtes à céder chèrement chaque pouce de terrain. L’ancien général de l’armée de l’air syrienne, passé à la rébellion, le général Abou Mohammad al-Kurdi, estime qu’une soixantaine de bâtiments ont été transformés en places fortes: casernes, bâtiments administratifs, multiples installations des services de renseignements et des milices recrutées en masse, les shabbiha.

De plus, les artilleurs du gouvernement ouvrent le feu sur les positions rebelles avec un confort de tir qui confine au rêve. Des obus ou des roquettes sont tirés depuis une base sur le Mont-Qassioun, qui domine tout Damas, et passent en sifflant au-dessus de la capitale avant d’aller s’abattre sur Jobar. Côté loyaliste, ce ne sont pas les munitions qui manquent, grâce aux alliés du pouvoir, Iran ou Russie, qui veillent à regarnir les poudrières. Le pouvoir, à ce stade, n’a pas engagé d’offensive terrestre d’envergure, mais use l’ennemi par la combinaison de batailles maison par maison, et de tirs d’artillerie. Pour avancer jusqu’aux quartiers centraux de Damas, les rebelles de Tahrir al-Sham devraient traverser encore quelques pâtés de maisons, puis de larges avenues, et prendre d’assaut de vastes bâtiments en terrain dégagé. Autant d’obstacles infranchissables.

Sur les autres axes de pénétration dans Jobar, les brigades rebelles sont dans le même cas. Le blocage est général. Le feu des tireurs embusqués qui fauchent toute silhouette à découvert interdit de s’aventurer sur l’asphalte des avenues. Sur les grands axes, contrôlés par le pouvoir, les blindés manœuvrent librement et peuvent écraser toute tentative d’incursion. Les hommes de Tahrir al-Sham ne disposent que d’un lance-roquettes antichar M79, de fabrication croate, leur part modeste d’une livraison d’armes qui a transité par un pays voisin, il y a quelques semaines. «Vous pensez que les pays occidentaux vont comprendre que, pour nous aider à gagner la guerre, il nous faut des armes pour éliminer ces chars?» s’interrogeait, au début de notre séjour à Damas, Firaz Bittar, le commandant de la brigade Tahrir al-Sham. C’était début avril. Depuis, les rebelles désespèrent de recevoir une aide souvent promise, au moment où le pouvoir syrien reprend l’avantage militairement.

Certes, les blindés du pouvoir ne peuvent s’aventurer dans les petites ruelles où sont embusquées les forces de l’ASL dans Jobar, sauf à défoncer absolument tout. Les deux camps en sont donc réduits à se battre comme des chiens, en déployant toutes les tactiques meurtrières de la guerre urbaine, dans les décombres. A Jobar, des obus et des roquettes tombent durement, défonçant les plafonds des maisons, fauchant au hasard les combattants. Fin avril, les premières attaques avec des armes de type chimique sur les positions rebelles de Jobar ont commencé. La mort plus conventionnelle n’en est pas moins efficace. Jobar, de toute façon, est un quartier sacrifié.

Dans les villes de la Ghouta, la brigade Tahrir al-Sham s’est battue, longuement, pour passer le périphérique qui entre dans Damas. En février 2013, la brigade Al-Islam avait ouvert la voie, puis d’autres se sont engouffrées dans le sillage pour pénétrer dans Jobar. Avec la place des Abbassides en vue, les brigades se sont enivrées de ce succès. Leurs hommes se sont filmés triomphalement, diffusant sur YouTube les images de leurs exploits et de leurs vantardises, pour les besoins de la cause, mais aussi pour convaincre les financiers à l’étranger, notamment dans le Golfe, de faire preuve de générosité. C’était un piège. La bataille de Jobar, à ce stade, ne mène nulle part au-delà de ces murs qui s’effondrent peu à peu.

Pâleur de la mort

Ce matin, c’est le spectacle d’un second blessé, couché sous un porche dans l’angle de tir des tireurs ennemis, qui porte au moral des hommes d’Arguileh. La katiba n’a toujours pas avancé d’un pouce, et le blessé ne fait plus le moindre bruit. Certains tentent de dégager un chemin avec ces grenades artisanales dont la mèche, toujours imprévisible, donne des frissons. Il faut lancer le projectile au bon moment pour éviter de le voir exploser dans sa main. Voici Abou Arab. Ancien voyou, fier de ses muscles durcis dans les prisons qui trouvent à présent toute leur utilité dans cette bataille de chiens. Il est, lui aussi, devenu très pâle. De cette pâleur de la peur, du courage, ou de la violence. Il vient de se glisser dans la maison ennemie d’en face et de poser une charge explosive. Quelques mètres plus loin, invisibles, des soldats gouvernementaux tirent sans relâche.

Encore une explosion. Abou Djihad en profite pour se lancer à la rescousse de son combattant touché. Il pousse devant lui, en rampant, un réfrigérateur pris dans une cuisine pour se protéger des tirs et approche du second de ses hommes blessé ce matin. Sinistre exploit. Ce dernier est mort dans l’intervalle, une partie du corps déchiquetée par les grenades des loyalistes ou de ses amis, personne ne sait. On l’emporte pour l’enterrer, aussi vite que possible. Un homme pleure à gros bouillons, prostré.

Et on signale encore un décès. Tout à l’heure, un homme avec un RPG [lance-grenades anti-char portatif, développé par l’armée soviétique dès 1961] s’est installé dans un angle qu’il croyait favorable à un étage supérieur, les fesses calées sur un montant de fenêtre, profitant d’un espace suffisant pour se glisser à l’extérieur le temps de faire feu sur les loyalistes. Un coup d’œil à l’extérieur pour mémoriser sa cible. Un second mouvement, bref et précis, pour faire feu. Il n’a pas eu le temps d’appuyer sur la détente. Une balle lui a traversé le front. Il s’affaisse doucement en avant, du sang ruisselle sur ses jambes. Il est mort sur le coup.

Dans le salon ravagé d’en bas, les portraits de plusieurs générations de messieurs à moustache coiffés de fez, fantômes d’une Damas envolée, regardent, impassibles, la destruction de ce qui fut leur monde. La guerre dans Jobar a perdu l’élan des premiers temps de la percée. Pendant les journées d’assaut, pas de cris de guerre ou de triomphe à chaque instant, comme en poussent les unités rebelles encore fraîches dans la guerre, ou lorsqu’elles carburent à la foi en dose massive, comme les éléments du Jabhat al-Nousra. Les combattants des brigades sont fatigués. Lorsqu’ils montrent des photos sur leur téléphone, prises parfois quelques mois plus tôt, ils ont l’air d’avoir vieilli de dix ans, avec leur barbe, leur teint gris, leur tristesse et la longue liste des amis tombés en martyrs, jour après jour, dans cette guerre qu’ils ne sont plus très sûrs de comprendre, mais ne peuvent abandonner en route.

Internationale de mercenaires

Au contact, chacun le sait, on meurt de la façon la plus sale. Dans la petite école des Pionniers, non loin du front, des combattants d’une brigade voisine (Liwa al-Bahra) font le coup de feu aux fenêtres. Il y a là un combattant de Jabhat al-Nousra, venu poursuivre une longue guerre internationale avec son fils de 15 ans, et qui s’emporte en découvrant deux journalistes occidentaux. «Est-ce qu’ils sont musulmans?» On le calmera tout à l’heure dans un immeuble voisin, en retirant discrètement les cendriers de sa vue. Les liwas apprécient le coup de main des combattants du Jabhat, mais ne sont pas prêtes, à Damas, à leur laisser dicter le cours des choses.

Dans l’école ravagée, il y a aussi toutes sortes de combattants: un homme qui cite, de mémoire, une phrase de Jean-Jacques Rousseau apprise à l’école et qui, à l’évocation de notre nom, se souvient qu’il y a un «petit Rémi» dans un «livre français triste» («Sans famille», d’Hector Malot).

Il y a aussi un combattant du Hezbollah libanais, ennemi juré de la rébellion syrienne, qui a décidé de changer de bord pour d’obscures raisons. Il y a même un membre de la communauté alaouite, celle du président Bachar. Au sol, des traces de sang mènent vers les toilettes. C’est là que les combattants loyalistes ont été achevés lors de la prise du bâtiment, quelques jours plus tôt. Les rebelles ont pris en photo des documents d’identité d’Afghanistan, d’Irak et d’Iran. Comme si une internationale de mercenaires venait assurer le plus dur de la guerre sur les fronts côté gouvernemental, là où on meurt comme des chiens, en conservant ses meilleurs éléments, les plus efficaces et les plus fidèles, pour les phases suivantes.

Sur le front de Jobar, le masque à gaz relevé au-dessus de sa chevelure en broussaille, l’ancien menuisier, Abou Ahmad Dahla, soupire: «Il faudra du temps, beaucoup de temps pour avancer dans Damas. Et si tous les pays comme l’Iran, l’Irak et les autres chiites viennent combattre contre nous en Syrie, alors que Dieu soit avec nous!»

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Cet article a été publié dans le quotidien français Le Monde, en date du 29 mai 2013.

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