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novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Israël. L’hasbara déguisé en journalisme

Publié par Alencontre le 8 - août - 2015
Des militants de Jewish Voice for Peace manifestent contre la société français Veolia qui organise la desserte de colonies. Boston, November 14, 2012. (Tess Scheflan/ Activestills.org)

Des militants de Jewish Voice for Peace manifestent contre la société français Veolia qui organise la desserte de colonies en Cisjordanie. Boston,  novembre 2012

Par Haggai Matar

Cet été l’émission populaire israélienne de Channel 2, «Ulpan Shishi» [1]  a diffusé un reportage effectué par Dany Kushmaro, un de ses principaux présentateurs, qui a voyagé aux Etats-Unis pour interviewer les juifs qui soutiennent le mouvement de boycott d’Israël (BDS-Boycott, désinvestissement, sanctions). Pourquoi spécifiquement les juifs? Parce que pour Kushmaro les juifs ont forcément un lien spécial avec Israël.

Le reportage montre également des juifs qui aiment Israël et rappelle que des juifs américains importants donnent de l’argent à l’Université de New York – sous-entendu que c’est une raison pour laquelle l’université devrait soutenir Israël. Kushmaro évoque également avec nostalgie la famille Rothschild, connue pour sa «philanthropie juive et ses investissements en Israël».

Mais lorsque cette «connexion particulière à Israël» devient une plateforme de critiques, Kushmaro n’est plus d’accord. Lorsqu’une militante juive contre l’occupation, Alice Rothschild, domiciliée à Boston, déclare qu’elle ne veut pas, à la différence d’autres membres de sa famille, faire des dons à Israël et qu’elle boycotte et critique ce pays, Kushmaro l’accuse d’hypocrisie pour avoir visé Israël en particulier.

Lorsque Alice Rothschild dit qu’elle est attachée à Israël et se fait du souci pour l’orientation que prend ce pays, Kushmaro l’interrompt: «Et c’est vous qui allez nous dire quelle est l’orientation juste, alors que vous vivez dans le confort de Boston?!» Il semble donc que seul un multi-milliardaire vivant dans le confort de Las Vegas – qui verse des fonds non seulement au Premier ministre et à une série d’autres politiciens états-uniens mais aussi au journal le plus lu en Israël, le tabloïde gratuit Israel Hayom, favorable a Netanyahou et publié par le milliardaire juif-américain Sheldon Adelson – peut nous dire quelle est la bonne orientation. Ce ne sont donc que les membres de AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) – vivant dans le confort de Washington DC et qui s’appliquent à assurer la poursuite du soutien états-unien à Israël – qui peuvent indiquer aux Israéliens la bonne orientation.

Pourquoi nous?

Kushmaro attaque Alice Rothschild et rappelle aux spectateurs israéliens que les Etats-Unis soutiennent d’autres pays. Channel 2 a même été jusqu’à créer une carte infographique montrant plusieurs pays qui reçoivent de l’aide des Etats-Unis. L’Afghanistan vient en tête avec 13 milliards de dollars [selon Bloomberg, 10 mars 2015, 13 milliards d’aide militaire directe sont projetés pour la période 2015-2019], 1,5 milliard vont à l’Egypte alors qu’un demi-milliard de dollars sont versés respectivement au Soudan du Sud et à l’Autorité palestinienne.

Mais il y a quelque chose qui cloche dans cette carte, et c’est qu’Israël n’y figure pas du tout. Pourquoi? Kushmaro ne veut-il pas établir des comparaisons entre Israël et ces autres pays pour montrer que puisque nous recevons tous une aide égale nous devrions tous pouvoir être également soumis à des critiques.

Mais justement: au fil des années Israël a reçu davantage d’aide des Etats-Unis que n’importe quel autre pays; d’après les statistiques du Congrès, Israël a reçu 55% de toute l’aide étrangère des Etats-Unis (il n’est pas clair à quelles années se réfèrent les statistiques, mais ce qui est sûr c’est qu’Israël a reçu plus de 100 milliards de dollars d’aide des Etats-Unis). Actuellement seul l’Afghanistan reçoit davantage d’aide des Etats-Unis.

Mais n’oublions pas que ces statistiques datent de 2014, l’année où les Etats-Unis ont (officiellement) mis un terme à leur guerre en Afghanistan, qui a aussi été la guerre la plus longue jamais menée par les Etats-Unis. Il n’est donc pas surprenant que d’énormes sommes d’argent y aient été dépensées. Mais Kushmaro préfère ne pas mentionner ce point.

Quel rapport avec l’antisémitisme?

Le reportage de Kushmaro est l’un des nombreux dans les médias israéliens qui ont presque toujours comme titre: «Les juifs qui soutiennent le boycott».

Ces reportages participent tous au péché originel des médias israéliens: celui de la cécité à l’égard des Palestiniens. En effet, malgré les titres accrocheurs et dramatiques, ce ne sont pas les Israéliens et les juifs états-uniens mais les Palestiniens qui sont «derrière le boycott». Ce sont précisément ces personnes qui vivent sous un régime militaire en Cisjordanie, sous le siège israélien et égyptien à Gaza, dans des camps de réfugiés partout dans le monde arabe ou en tant que citoyens de deuxième classe en Israël. Le boycott est un outil politique pour résister à cette situation, et c’est là une réalité que Kushmaro choisit d’ignorer tout au long de son reportage.

Comme l’a récemment expliqué à +972 le leader de BDS, Omar Barghouti, le mouvement de boycott est palestinien, mais un nombre croissant de juifs le soutiennent. Et c’est justement cela qui est important: ils le soutiennent.

Tout comme le soutiennent les membres de Jewish Voices for Peace (Voix juives pour la paix – JVP) qui apparaissent dans le reportage de Kushmaro et qui déclarent ouvertement que c’est leur identité et leurs valeurs juives qui les poussent à soutenir la justice, l’égalité et la paix. Il est évident que ces personnes ne se «haïssent» pas [référence à l’accusation qui leur est faite de se «haïr soi-même», soit en intériorisant un mépris et des dénigrements propres aux antisémites]; elles sont fières d’elles-mêmes.

Alors pourquoi Kushmaro établit-il un lien entre ces personnes et la progression de l’antisémitisme? A un moment donné Kushmaro interviewe un professeur d’études juives qui explique qu’il y a eu une augmentation de l’antisémitisme aux Etats-Unis et qu’on empêche les étudiants juifs de participer à des conseils d’étudiants dans différentes écoles à travers le pays.

L’antisémitisme existe certainement aux Etats-Unis, et il y a des antisémites qui critiquent Israël et qui soutiennent l’appel au boycott. Comme dans presque n’importe quel autre mouvement, il y a dans BDS des gens racistes et ignorants qui ont une vue superficielle et acritique du monde. Il est évident que l’antisémitisme doit être dénoncé où qu’il soit et le mouvement contre l’occupation israélienne doit faire tout son possible pour l’éradiquer.

Mais quel lien y a-t-il entre l’antisémitisme et ces juifs états-uniens éduqués, articulés et cultivés (et dont certains ont même vécu en Israël) qui soutiennent le boycott? Ce ne sont évidemment pas eux qui empêchent des étudiants juifs de siéger dans des conseils d’étudiants!

L’hasbara [2] déguisé en journalisme

Dans un des passages les plus dramatiques du reportage de Kushmaro, Alice Rothschild évoque sa visite à Gaza après la guerre et dit combien elle avait été choquée par la dévastation absolue qu’elle a constatée. Du point de vue journalistique, c’était un moment important. Ce n’est en effet pas souvent qu’un présentateur vedette en Israël peut rencontrer des gens qui ont été à Gaza, qu’il peut entendre ce qui se passait durant la guerre du point de vue de quelqu’un qui a vu la bande de Gaza depuis l’intérieur.

Channel 2 a à peine montré ce qui se passait à Gaza durant l’opération «Bordure protectrice» [juillet-août 2014], à tel point que le bureau du Premier ministre a appelé la chaîne et lui a demandé de montrer davantage d’images de destruction, pour que les Israéliens sachent que les militaires faisaient leur boulot.

Mais Kushmaro n’a posé aucune question à Alice Rothschild sur ce qu’elle avait vécu; il n’a pas cherché à découvrir comment ces expériences l’avaient affectée. Il a tout de suite passé à l’attaque, pour lui expliquer que «nous» n’avions jamais voulu la guerre et – comme les meilleurs porte-parole d’Israël – il ne s’est pas arrêté une minute pour réfléchir à comment cette guerre aurait pu être évitée, sans même mentionner le nombre de victimes. En fait, pendant qu’Alice Rothschild évoque la destruction dont elle a été le témoin, l’écran montre le lancement de roquettes Qassam [fabriquées à Gaza], comme si c’était la seule image qui pouvait illustrer la guerre de l’été dernier.

Lorsque Alice Rothschild explique que certaines parties du Hamas ont exprimé un soutien pour un accord avec Israël sur la base des frontières de 1967, Kushmaro fait une grimace qui ne peut être décrite que comme méprisante – comme si Alice Rothschild tombait de la lune – tout en faisant comme s’il n’avait jamais entendu parler de propositions de ce type de la part du Hamas.

Kushmaro parle de la politique israélienne comme appartenant à un «nous» collectif. «Vous êtes en train de me boycotter», lance-t-il à Rothschild, malgré le fait qu’elle est en train de faire exactement le contraire en le rencontrant. Il ne s’agit en aucune mesure d’un entretien journalistique, même au-delà de tout ce que l’on peut imaginer. Il est visiblement un émissaire du hasbara qui parle au nom de l’Etat. (Article publié sur le site israélien +972, le 19 juillet 2015. Traduction A l’Encontre)

____

[1] «Ulpan Shishi» est une émission de Chanel 2 en Israël très influente en termes de présentation du point de vue officiel. Le terme ulpan peut renvoyer à une sorte de rite de passage pour les immigrants apprenant l’hébreu et «la culture d’Israël». Le terme ulpan peut aussi signifier studio. Shishi signifie vendredi. Donc l’émission pourrait être traduite par le «Studio du vendredi».  (Réd. A l’Encontre)

[2] Terme hébreu signifiant «explication». Le terme est utilisé pour désigner des opérations de propagande du gouvernement israélien et des groupes pro-gouvernementaux qui cherchent à défendre le point de vue et la politique de l’État d’Israël auprès de l’opinion publique internationale; positions qualifiées de justes par définition et ne nécessitant qu’une explication. (Réd. A l’Encontre)

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