jeudi
23
novembre 2017

A l'encontre

La Brèche

Par Dahlia Scheindlin

Contrairement à ce qui se passait l’été dernier [voir sur ce site, entre autres, l’article de Moshe Machover, «Les protestations secouent Israël»], la protestation sociale «Occupy Israel» du samedi soir 12 mai 2012 contenait des discours explicitement anti-gouvernementaux et un langage se référant à la défense des droits humains universels. Pourrait-il s’agir du début d’une rébellion civile?

Environ 5000 personnes se sont réunies sur la place Rabin à Tel-Aviv pour initier une nouvelle série de protestations sociales. Il s’en dégageait un élan énergique de colère, un souffle indiscipliné et tumultueux. Au lieu d’un rassemblement traditionnel devant la municipalité, la protestation se déroulait de manière inédite sur une portion de la place laissée libre, ce qui donnait à ce rassemblement un air désinvolte. Plusieurs personnes faisaient résonner des tambours pour attirer l’attention. Les orateurs devaient dès lors hurler des textes peu sophistiqués dans une sono de mauvaise qualité. Ils devaient faire taire les gens qui scandaient des slogans. Par rapport aux énormes mobilisations de l’été passé, dont le mot d’ordre était «Le peuple exige la justice sociale», cette nouvelle manifestation avait un air un peu déplacé, et il s’en dégageait une impression de plus grande authenticité.

La saison non officielle de protestations estivales n’a pas encore vraiment démarré. Le motif de cette protestation était plus de fêter le premier anniversaire du mouvement international «Occupy» que de dénoncer de nouvelles blessures sociales. Pourtant la participation était beaucoup plus massive que lors d’autres protestations récentes. La manifestation de la semaine dernière contre le nouvel accord pour un gouvernement de coalition [pacte d’union entre le premier ministre Benyamin Nétanyahou et le chef de l’opposition Shaul Mofaz], celle d’il y a quelques semaines (sorte de marche de protestation sans message précis) et celle contre une attaque contre l’Iran – toutes ces protestations semblaient réunir davantage de flics et de blogueurs que de manifestants, qui chaque fois n’étaient qu’au nombre d’une centaine. Le samedi 12 mai, on avait l’impression d’un nuage orageux qui, pour faire image, se serait déchargé avant une décharge électrique, sans attendre le signal du départ.

L’été passé je décrivais la frustration que je ressentais devant ce que je voyais comme un message superficiel, fourre-tout. La revendication pour une «Justice sociale» avait une signification différente pour chacun et était trop facilement diluée. L’insistance exaspérante sur le fait que le mouvement n’était pas politique me paraissait absurde et le refus de rattacher les questions sociales avec le conflit israélo-palestinien m’apparaissait comme une insulte.

Surtout j’étais irritée par le ton plaintif d’enfant pleurnichard qu’utilisaient les manifestant·e·s dans l’expression de leurs revendications adressées au gouvernement, au lieu de demander sa tête.

Hier soir, pour la première fois, beaucoup de gens ont remplacé le mot d’ordre «Le peuple demande la justice sociale» par «Le peuple exige une rébellion civile!». Comme j’arrivais sur la place, une vague de «Bibi go home» [Bibi se rapporte à Nétanayahou] déferlé. Des pancartes raillaient les dirigeants gouvernementaux.

Bien sûr, il n’y a pas tout à coup eu des appels à mettre un terme à l’occupation des Territoires. Mais, pendant la première onde de manifestations, je ne me souviens pas d’avoir vu, comme cette fois-ci, des pancartes mentionnant les droits humains et la reconnaissance de la diversité [reconnaissance des droits des Palestiniens]. Le terme même de «droits humains» a été tellement corrompu dans ce pays comme étant issu d’une conspiration de la gauche qu’il y a là la première indication que cette notion est en train de se modifier et pourrait acquérir à nouveau sa signification universelle.

Le fait que les orateurs étaient inconnus et ne ressemblaient en rien aux jeunes branchés  de l’été passé était frappant. Je trouve la critique de Gideon Levy [dans son article de Haaretz du 13.5.2012 où ce dernier compare ce rassemblement à Woodstock] comme ayant une tournure franchement élitiste. Moi aussi j’ai vu Daphni Leef [une des leaders du mouvement en 2011] qui se frayait un chemin dans la foule, alors qu’une autre génération de citoyens et citoyennes rayonnait en racontant leurs histoires. J’ai trouvé que c’était plutôt un bon signe.

Ces personnes ont reçu un fort soutien des participant·e·s lorsqu’elles se vantaient de n’avoir aucun appui d’un parti ou aucune affiliation partisane; et de ne recevoir aucun soutien financier. Elles recueillaient des contributions dans des bouteilles qui circulaient, cela pour couvrir les frais de la soirée. C’est un rappel du fait qu’au-delà de tous les commentaires bien-pensants concernant l’accord – conquérant ou machiavélique – de coalition gouvernementale, la fraction présente de la société se sent surtout laissés sur le bord du chemin. Mais cette fois, au lieu de mendier l’attention des responsables gouvernementaux, les citoyens et citoyennes laissaient les politiciens sur le côté. Et là encore, c’est une bonne chose: j’attends de voir les politiciens se bousculer pour tenter de les rattraper au lieu de passer leur temps à trouver des moyens de les faire taire.

Un parti a manifesté sa présence lors de cette protestation, c’est le Meretz [1]. Ce parti pourrait être à la source d’une véritable opposition au nouveau gouvernement. Il est difficile de faire confiance au Parti travailliste vu son acceptation de faire le jeu de Nétanayahou, avant d’être exclu par l’accord de coalition. Ce week-end (12-13 mai), le quotidien Haaretz a publié un excellent entretien – qui n’a curieusement pas encore été traduit – avec Zehava Gal-on, dirigeante insuffisamment appréciée du Meretz. Elle met en évidence quelques réflexions courageuses sur des thèmes d’actualité tels que la loi Tal [loi qui permet aux hommes ultraorthodoxes, Haredim, de différer indéfiniment le service militaire; la Cour suprême l’a invalidée]. N’ayant pas à subir des pressions de la coalition et n’ayant pas grand-chose à perdre, le Meretz pourrait être le parti qui fixe la barre – ou repousse les limites – pour le discours de l’opposition.

En résumé, que ce soit à cause des sentiments à vif d’une foule protestataire très diversifiée, des messages anti-gouvernementaux plus explicites qui étaient difficiles à contenir, la présence naissante d’un discours intégrant l’universalité des droits humains ou simplement l’ampleur des protestations, la mobilisation du samedi 12 mai dégageait une impression nouvelle. La bulle fiévreuse de l’été passé semble être en train de laisser la place à quelque chose de plus dur, de moins contrôlé et de moins indulgent. (Traduction A l’Encontre)

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[1] Le Meretz est un parti laïque, qui se dit socialiste. Il adhère à l’Internationale social-démocrate. Le terme «meretz» signifie «énergie». C’est un parti sioniste qui soutient l’Initiative de Genève (signée en décembre 2003) signée par Yossi Beilin, initiative placée sous la bénédiction de l’ex-conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey, dont le titre était le suivant: deux peuples, deux Etats. L’Initiative de Genève laissait totalement de côté la question des réfugiés. Du côté palestinien, la personnalité de relief était Yasser Abd Rabbo (connu sous le nom de Abou Bachar), ancien membre du comité exécutif de l’OLP et qui eut le rang de ministre de l’Information dans le gouvernement de Mahmoud Abbas. (Réd.)

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Dahlia Scheindlin a publié cette chronique sur le site +972 en date du 13 mai 2012. Elle conduit une recherche sur «les Etats de facto non reconnus». Son jugement très positif sur le Meretz renvoie à sa sensibilité politique. Un tel point de vue doit être pris en compte pour juger de la dynamique et des limites du mouvement social et politique qui se place sous l’étiquette de Occupy en Israël.

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