Vendredi
25
juillet 2014

A l'encontre

La Brèche

Israël. L’apartheid, sans honte ni sentiment de culpabilité

Publié par Alencontre le 26 - octobre - 2012

Gideon Levy

Par Gideon Levy

Avec l’approche des élections [élections législatives anticipées du 22 janvier 2013] arrive également parmi nous le temps des sondages et des enquêtes d’opinion publique. Mais voici un sondage [1] plus préoccupant et dont les révélations sont plus significatives que ceux qui nous disent si Yair Lapid [2] va décoller ou si la cote d’Ehoud Barak est en train de baisser dans les sondages.

Cette enquête met en effet en évidence un portrait de la société israélienne qui donne l’image d’une société très, très malade. Elle montre que ce ne sont désormais plus les critiques dans le pays et à l’étranger, mais les Israéliens eux-mêmes qui se définissent comme étant des racistes nationalistes.

Nous sommes racistes – concèdent les Israéliens –, nous pratiquons l’apartheid et nous voulons même vivre dans un Etat pratiquant l’apartheid. Oui, voilà ce qu’est maintenant Israël.

Parmi ses terribles résultats, l’enquête révèle une certaine candeur innocente. Les Israéliens admettent que c’est ainsi qu’ils sont et qu’ils n’en ont pas honte. Des enquêtes similaires ont été réalisées précédemment, mais les Israéliens n’étaient jamais apparus aussi satisfaits d’eux-mêmes qu’ils le montrent dans ce sondage, et ce alors même qu’ils admettent leur racisme. La majorité d’entre eux pense qu’Israël est un endroit où il fait bon vivre, et la majorité d’entre eux pense que c’est un Etat raciste.

Il fait bon vivre dans ce pays, disent la majorité des Israéliens, non pas malgré son racisme, mais peut-être même à cause de lui. Si une enquête révélait des résultats analogues sur l’attitude à l’égard des juifs dans un Etat européen, Israël aurait poussé de grands cris. Mais lorsqu’il s’agit de nous, ces règles ne s’appliquent pas.

La partie «juive» de la «démocratie juive» a clairement gagné. La partie «juive» a infligé un knock-out à la «démocratie», et l’a envoyée dans les cordes. Les Israéliens veulent que leur Etat soit de plus en plus «juif» et de moins en moins démocrate. A partir de maintenant arrêtons de parler de «démocratie juive». Cela n’existe pas et ne peut évidemment pas exister. A partir de maintenant parlons de «l’Etat juif», seulement juif, et uniquement pour les juifs. Une démocratie? Pourquoi pas, mais uniquement pour les juifs.

Car c’est ce que veut la majorité. Car c’est ainsi que la majorité définit son Etat. La majorité ne veut pas que les Arabes puissent voter pour le parlement, ils ne veulent pas avoir des voisins arabes ni des camarades de classe arabes. Laissez notre camp être pur, aussi nettoyé d’Arabes que possible, voire même davantage.

La majorité des Israéliens veut des routes ségréguées en Cisjordanie et ne s’émeut pas des implications de cette réalité. Y compris avec sa connotation historique qui ne la dérange pas du tout. Elle veut de la discrimination sur les lieux de travail et un transfert [de la population]. Laissons de côté les cachotteries et les simulations. Voilà ce que nous voulons, parce que c’est ce que nous sommes.

La droite attaquera probablement à nouveau le Fonds pour le Nouvel Israël pour avoir commandé l’enquête. «Quelle horreur!» hurlera-t-elle, «il s’agit de gauchistes qui haïssent Israël!» Mais les cris de la droite ne vont rien changer au résultat de l’enquête. Celle-ci a été effectuée par une entreprise de sondages fiable et reconnue. D’ailleurs qu’est-ce qu’il y a de mal dans l’enquête? Qu’y a-t-il de nouveau que nous ne sachions déjà, à part le fait d’avoir perdu la honte? Laissons la droite démontrer que nous ne sommes pas ainsi, que beaucoup d’Israéliens voudraient vivre avec les Arabes. Que la majorité voit les Arabes comme des gens comme eux, égaux en droits et en possibilités. Voyons comment ils démontreront que l’enquête se trompe. Ce serait un véritable motif de célébration.

Cette enquête confronte les Israéliens non seulement avec leur présent mais également avec leur avenir. C’est ce qui semble avoir été le principal objectif de ceux qui l’ont effectuée. L’enquête dit aux Israéliens: vous vouliez des colonies, vous vouliez l’occupation, vous vouliez Netanyahou, et vous n’avez rien fait en faveur de la solution des deux Etats, qui est déjà perdue. Voyons alors quelle est l’alternative.

L’alternative, comme chacun le sait, est un seul Etat. Un Etat? La majorité des Israéliens disent que ce sera un Etat d’apartheid, mais ils ne font rien pour l’éviter. Quelques-uns l’appellent même de leurs vœux. Ils ne se demandent pas où nous allons ainsi, où cela nous conduit. Quelle est donc la vision pour les prochaines 10 à 20 années? Bon, si tout va bien, si tout continue comme maintenant, les Israéliens savent quelle est la réponse, et c’est une vérité amère.

Jusqu’à maintenant, l’image d’Israël 2012 est la suivante: nous ne voulons pas les Arabes, nous ne voulons pas les Palestiniens, nous ne voulons pas l’égalité, et au diable avec tout le reste.

Valeurs: shmvaleur; morale: shmorale [3]. La Démocratie et le droit international: ce sont là des affaires pour les antisémites, et non pour nous. Nous continuerons à voter pour Netanyahou; à répéter que nous sommes-la-seule-démocratie-du-Moyen-Orient et à gémir que tout le monde est contre nous. (Traduction A l’Encontre)

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[1] Sondage effectué par l’institut Dialog à la veille de la fête de Rosh Hachana, du 16 au 18 septembre 2012. (Réd. A l’Encontre)

[2] Longtemps correspondant de l’hebdomadaire de l’armée israélienne, sera journaliste dans les quotidiens Maariv et Yediot Ahronot, puis animateur de télévision. Il lance début 2102 un nouveau parti, Yesh Atid, qui signifie «Il y a un futur». Un des points de son programme consiste à ce que les ultraorthodoxes soient contraints d’accomplir leur service militaire y compris sous la forme civile.  (Réd. A l’Encontre)

[3] Jeu de mots reprenant les expressions moqueuses utilisées par Ben Gourion (ONU= Shmonu, OTAN=Shmotan). Um-schmum renvoie à la construction suivante: um est en hébreu la prononciation pour l’acronyme UN (ONU), le préfixe shm signifie, lui, mépris. (Réd. A l’Encontre)

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Cet article est paru dans Haaretz le 23 octobre 2012.

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2 commentaires

  1. Marc Herault dit:

    …ce qui revient à dire que les civils Israéliens soutiennent et mettent en œuvre l’oppression d’un peuple.
    Ces résultats ne ramènent-ils pas aux justifications des attaques envers les « civils innocents » puisqu’en fin de compte ils sont complices.
    La spirale de violence ne peut qu’être amplifiée par ce genre d’atitudes irresponsables.
    C’est triste.

    Ecrit le 26 octobre, 2012 à 2012-10-26T23:46:58+00:000000005831201210

  2. Alencontre dit:

    L’auteur de ce commentaire, Marc Herault, opère un glissement peu responsable dans l’argumentation de sa remarque. a) Gideon Levy fait un compte rendu d’une enquête dans le quotidien Haaretz, dont l’essentiel des positions s’oppose à la politique militaire d’Israël et au gouvernement Netanyahou (voir à propos de l’orientation des principaux quotidiens israéliens et de leur part de marché l’article de Noam Sheizaf sur le site israélien +972 en date du 26 octobre 2010). b) On peut débattre de la façon dont Gideon Levy résume le sondage. Par exemple, est-il plus correct d’affirmer: «La majorité des Israéliens veut des routes séparées en Cisjordanie» (Gideon Levy) ou faut-il détailler l’enquête en précisant: 24% estiment que c’est bien, 54% pensent que c’est nécessaire et 17% y sont opposés. Faut-il débattre sur la différence entre le «bien» et le «nécessaire» et savoir pourquoi 54% pensent que cette séparation est nécessaire… dans des territoires occupés depuis 1967, avec les multiples formes de violence qui en découlent? c) La position de Gideon Levy, dans l’ensemble de ses articles, revient, depuis longtemps, à avoir un jugement alarmiste sur l’évolution de la politique de l’Etat d’Israël dans la mesure où les Palestiniens sont «déshumanisés». Comme il le soulignait le 2 juin 2006, il s’agit pour lui «de faire comprendre qu’ils sont des êtres humains comme nous». d) Une telle approche implique un refus de prôner ou justifier (ce qui est encore différent que d’en comprendre les racines) des actes de violence spécifiques: en l’occurrence, des attentats contre des civils innocents. e) Par l’idée conclusive de «la spirale de la violence», une symétrie historiquement intenable du point de vue analytique et factuel est introduite entre occupants et occupés. f) Enfin, un amalgame est opéré entre une enquête d’opinion (avec tous les problèmes propres à des sondages), la politique d’un Etat ayant statut de puissance occupante avec les pratiques qui en découlent, l’attitude concrète possible de chaque citoyen de cet Etat. (Rédaction A l’Encontre)

    Ecrit le 27 octobre, 2012 à 2012-10-27T16:02:13+00:000000001331201210

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Le 16 mai 2014, sur France2, dans l'émission de Frédéric Taddeï «Ce soir ou jamais», a eu lieu un débat ayant pour titre: «Faut-il détester la Coupe du monde de football?». Celles et ceux qui visitent notre site pourront y écouter les arguments de Marc Perelman, architecte et professeur d'esthétique à Paris X. Marc Perelman est intervenu lors de débats, organisés entre autres par alencontre.org et le Mouvement pour le socialisme (MPS), à Genève et à Fribourg les 9 et 10 mai 2014. Il est l'auteur de différents ouvrages, parmi lesquels nous citerons Le football, une peste émotionnelle. La barbarie des stades avec Jean-Marie Brohm (Folio Actuel, 2006), L'ère des stades: Genèse et structure d'un espace historique (Infolio, 2010) et Le sport barbare - Critique d'un fléau mondial (Michalon, 2012).

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