jeudi
22
novembre 2018

A l'encontre

La Brèche

Par Omar Hassan

La guerre menée par l’Arabie saoudite [royaume dirigé par la famille-dynastie des Saoud depuis 1932 ; aujourd’hui prise en main par le clan du prince héritier Mohammed ben Salmane, nommé MBS] contre le Yémen a dévasté un pays déjà paralysé par une pauvreté généralisée et une négligence systématique.

Depuis le 25 mars 2015 [avec une préparation dès 2014], l’Arabie saoudite et ses alliés [en partie pour étoffer l’apparence politique d’une coalition: Egypte, Jordanie, Soudan, Maroc, et les membres du Conseil de coopération du Golfe, à l’exception d’Oman] ont lancé ce qui est devenu un assaut crapuleux et impitoyable – baptisé dans le style marketing du Pentagone Tempête décisive et renommée rapidement Restaurer l’Espoir (sic) – contre une population sans défense. [Les Etats-Unis jouent un rôle décisif aussi des Etats Unis, pour les renseignements, la gestion des bombardements, la vente d’armes et l’apprentissage de leur utilisation] Leur objectif est de vaincre les rebelles Houthi, qui ont refusé de soutenir le gouvernement fantoche installé par les Saoudiens en 2011-2012 [Abdrabbo Mansour Hadi, ancien maréchal et vice-président de 1995 à 2012, est formellement élu comme nouveau président de la République du Yémen, au «suffrage universel», comme seul candidat, le 21 février 2012; cela en accord avec l’Arabie Saoudite et les «monarchies du Golfe», des Etats familiaux patrimonial].

Malgré des dizaines de milliers de frappes aériennes et un blocus aérien et naval épuisant ils n’ont pas réussi à déloger les rebelles de la capitale Sanaa. En effet, les Houthis contrôlent encore une partie significative du pays [voir carte des zones contrôlées en septembre 2018 par les différentes forces].

 

 

Souvent dépeints cyniquement comme des marionnettes iraniennes, les Houthis reçoivent beaucoup moins de soutien qu’on ne le pense généralement. Et leur mouvement est moins motivé par l’amour des ayatollahs que par des griefs socio-économiques de longue date avec les dictateurs successifs soutenus par les Saoudiens, et leur exclusion d’un gouvernement de transition établi après la révolution de 2011.

Cette vérité gênante a été ignorée par le régime saoudien, qui a exagéré le risque posé par un prétendu mandataire iranien à sa porte pour justifier une intervention militaire massive. En conséquence, le Yémen est aujourd’hui confronté à la plus grande urgence humanitaire de la planète. [1]

Selon un rapport du Programme alimentaire mondial, quelque 14 millions de personnes risquent de mourir de faim. C’est la famine la plus grave au monde depuis plus de 100 ans. Seize millions de personnes n’ont pas accès à l’eau potable et 22 millions de personnes, soit 75 % de la population, dépendent de l’aide.

Les Nations Unies estiment que plus de 3 millions de Yéménites ont fui leurs foyers, cherchant désespérément la sécurité et la sûreté. Beaucoup vivent aujourd’hui dans des camps de réfugiés de fortune, leurs tentes usées étant les seuls signes de vie dans un paysage autrement inhospitalier.

Pour forcer les rebelles Houthi à se rendre, les Saoudiens ont attaqué et fermé à plusieurs reprises le port d’Hodeida, qui gérait 70% des importations alimentaires avant la guerre. Ils ont essayé d’intimider les ONG pour qu’elles mettent fin aux programmes d’aide dans les régions contrôlées par les rebelles. Quand la persuasion a échoué, ils ont eu recours à la violence. Des hôpitaux gérés par Médecins sans Frontières (MSF) ont été bombardés à plusieurs reprises.

Save the Children, une organisation internationale de défense des droits humains, estime que 50’000 enfants sont morts de causes liées à la pauvreté l’année dernière. Ce sont 137 «paires d’yeux souriants» qui s’éteignent tous les jours, avec une dernière étreinte familiale amère toutes les 10 minutes.

Les divisions sociales du pays – ethniques, culturelles et religieuses – se transforment en fossés avec le découpage géographique. Les Houthis contrôlent les régions du nord et du centre ; Al-Qaïda dans la péninsule arabique contrôle le sud-est et les forces loyales aux Émirats arabes unis contrôlent la zone entourant le port stratégiquement vital d’Aden, ils envisagent une sécession unilatérale du nord.

En vérité, le «Yémen» n’existe plus. «Amaigri» par des décennies de sous-investissement, de corruption de la classe dirigeante et d’attaques néolibérales, le pays a reçu un coup très dur des Saoudiens et de leurs alliés.

Cette calamité est une mise en accusation du soi-disant ordre mondial. Il s’agit en particulier d’une mise en accusation des gouvernements américain et britannique, qui ont étendu leurs ventes militaires aux Saoudiens, ainsi que les Français [2] : un exemple de la barbarie bipartisane souvent affichée sur les questions de politique étrangère impériale par les démocrates et républicains et par les sociaux démocrates et conservateurs.

Une bombe qui a tué 40 enfants dans un autobus scolaire en août 2018 a presque certainement été produite au Texas par Lockheed Martin. Ne se contentant pas de faciliter ainsi les assassinats aveugles, l’Occident a fourni un soutien secondaire, notamment des renseignements sur les cibles possibles, le ravitaillement en vol pour les campagnes de bombardement et un flux sans fin de matériel militaire haut de gamme.

Un rapport des enquêteurs de l’ONU a trouvé des preuves de massacres, de tortures et de viols de civils. Pourtant, confronté aux faits, le secrétaire américain à la Défense, Jim Mattis, a insisté sur le fait que le meurtre de milliers de civils yéménites non armés était un acte d’autodéfense des monarchies saoudienne et émiratie. Le secrétaire d’État, Mike Pompeo, a été plus honnête dans une note du Congrès qui justifiait l’intervention de l’Arabie saoudite en termes de réduction de l’influence iranienne.

Le gouvernement australien a été aussi complice de la même façon. Plus tôt cette année, le site d’information indépendant New Matilda a rapporté que les licences pour la vente de matériel militaire aux Saoudiens ont récemment quadruplé. Christopher Pyne, ministre de l’Industrie de la défense à partir de 2016 et maintenant ministre de la Défense, et d’autres ministres du gouvernement ont engagé des pourparlers de haut niveau concernant l’expansion de la Royal Saudi Navy.

En outre, il a été révélé l’année dernière que des navires de guerre australiens menaient des exercices conjoints avec les Saoudiens, c’est-à-dire avec la marine qui bloque l’aide désespérément nécessaire à 22 millions de civils. Pour couronner le tout, un ancien général major de l’armée australienne, Mike Hindmarsh, a dirigé les forces combattantes des Emirats. Sa récompense serait un salaire annuel de 500’000 de dollars australiens. On ne peut qu’imaginer l’hystérie si les Iraniens payaient un tel salaire. Mais, dans ce cas, il n’a reçu aucune critique ou censure de la part du gouvernement ou des grands médias en Australie.

Près de 30 millions de Yéménites subissent un siège militaire brutal. Il est grand temps que l’Australie et d’autres pays mette fin à ses relations avec le méprisable régime saoudien et à son implication dans les crimes de guerre. (Article publié sur le site australien Red Flag; traduction et édition par rédaction A l’Encontre)

____

[1] Selon l’AFP du 29 octobre 2018: «Ahmed Hassan hurle de douleur au moment où le médecin le pose délicatement sur une balance pour le peser. Le visage et le corps décharnés, ce bébé yéménite de quelques mois est affamé. A l’hôpital Sabaeen de Sanaa, les infirmières préparent du lait en poudre et remplissent des seringues, rationnant ainsi les portions données aux enfants malnutris qui arrivent pour des traitements d’urgence. «La vie est devenue très difficile (…) mais nous faisons de notre mieux, compte tenu des circonstances», confie Oum Tarek, dont le bébé de neuf mois est pris en charge pour malnutrition.

«Nous ne sommes pas d’ici, nous louons une très vieille maison pour 10’000 riyals (environ 35 euros) à Hiziaz», au sud de Sanaa, dit-elle à l’AFP. Son bébé, raconte-t-elle, est tombé malade car elle n’avait plus les moyens de lui acheter du lait en poudre, compte tenu de l’importante somme que représente la location de la maison. Les quatre années de guerre entre le gouvernement yéménite et les rebelles Houthis ont plongé le pays au bord d’une « famine géante et imminente », selon l’ONU qui estime que 14 millions de personnes, soit la moitié de la population, pourraient en être victimes.

Le secrétaire général adjoint de l’ONU pour les Affaires humanitaires, Mark Lowcock, a affirmé lundi que le risque de famine au Yémen est «plus important que tout ce qu’un professionnel du secteur a pu voir au cours de sa carrière professionnelle».

«Porte de la mort» A l’hôpital de Sabaeen, le pédiatre Charaf Nachwan affirme que certaines familles n’ont même pas les moyens de payer le transport pour arriver à la clinique.«Leurs enfants sont donc laissés des jours, des semaines, souffrant de malnutrition, jusqu’à ce que quelqu’un les aide avec un peu d’argent. A ce stade, nous faisons face à des cas très graves», se désole-t-il. Depuis l’intervention en mars 2015 d’une coalition militaire dirigée par l’Arabie saoudite en soutien au gouvernement yéménite, le conflit a fait selon l’ONU près de 10’000 morts, des ONG de défense des droits humains estimant que le bilan serait cinq fois plus important, en majorité des civils, et provoqué la pire crise humanitaire au monde.

L’ONU a réclamé cette semaine «un cessez-le-feu humanitaire» autour des installations participant à la distribution d’aide alimentaire, mais ni les rebelles soutenus par l’Iran, ni Ryad et ses alliés ne semblent avoir répondu à l’appel. Les deux parties se disputent le contrôle du pays qui partage une frontière avec l’Arabie saoudite et possède plusieurs ports stratégiques.

Les rebelles contrôlent la capitale Sanaa et d’importantes régions dans le nord et l’ouest du pays, où se trouve notamment la ville de Hodeida. Près des trois quarts de l’aide humanitaire entrant au Yémen transite par son port. Ahmed Hassan hurle de douleur au moment où le médecin le pose délicatement sur une balance pour le peser. Le visage et le corps décharnés, ce bébé yéménite de quelques mois est affamé.

A l’hôpital Sabaeen de Sanaa, les infirmières préparent du lait en poudre et remplissent des seringues, rationnant ainsi les portions données aux enfants malnutris qui arrivent pour des traitements d’urgence. Parfois même incapables d’avaler tellement leur corps est affaibli, les enfants sont nourris à l’aide de sondes.

La coalition sous commandement saoudien, qui contrôle l’espace aérien au Yémen, impose un blocus quasi-total à ce port, ainsi qu’à l’aéroport de la capitale. Face à cette situation, le docteur Nachwan assure que le personnel médical fait son maximum pour sauver les enfants. «Les cas que nous traitons ici à l’hôpital sont graves. A la porte de la mort parfois. Nous faisons notre travail, nous faisons tout ce que nous pouvons pour rendre (aux enfants) leur santé», dit-il. «Certains s’en sortent. D’autres meurent».

Disant se baser sur des informations collectées par le Civilian Impact Monitoring Project, lié au réseau «Global Protection Cluster» de l’ONU, Oxfam souligne que 575 civils, dont 136 enfants, ont été tués entre le 1er août et le 15 octobre.

« Oxfam appelle la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et d’autres gouvernements à suspendre les ventes d’armes aux Saoudiens en raison de leur mépris pour les vies des civils dans la guerre au Yémen », selon le communiqué de l’ONG. (Réd. A l’Encontre)

[2] La NZZ du 27 octobre 2018 soulignait dans un graphique (page 7) que de 2013 à 2017. Les ventes d’armes états-uniennes et britanniques étaient les plus importantes, suivent par la France, l’Espagne et la Suisse. Pour la Suisse, ce 2013 à 2017, la part des ventes d’armes vers l’Arabie Saoudite totalise le 20,4% des exportations d’armes de l’Helvétie. Toutefois, les descendants d’Henri Dunant – «hommes d’affaires, humaniste et chrétien protestant», selon la définition officielle – autrement dit : «Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) bénéficie… des fonds saoudiens. L’an dernier, l’organisation a signé avec l’Arabie saoudite un accord portant sur 10 millions de dollars pour financer ses opérations au Yémen (sic). «L’Arabie saoudite est traitée comme n’importe quel donateur», assure une porte-parole du CICR. […] Cette politique d’acceptation des fonds d’un belligérant suscite toutefois un malaise dans les milieux humanitaires, même si personne ne souhaite laver son linge sale en public. «Les Nations unies n’ont peut-être pas le choix d’accepter des fonds d’un gouvernement. Mais il y a un vrai problème éthique. Les organisations humanitaires au Yémen voient chaque jour les conséquences catastrophiques de l’intervention saoudienne. Riyad tente de se refaire une image, mais faut-il se prêter à ce jeu ?», interroge un humanitaire, qui était récemment en poste au Yémen.», in Le Temps du 22 janvier 2018. (Réd. A l’Encontre)

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1 commentaire

  1. Justicien dit:

    Comment peut-on encore supporter ça ? Le Yémen meurt, les Yéménites sont massacrés et tout le monde détourne le regard. Pourquoi un tel silence ? L’Arabie Saoudite a décidément levé tout sens critique chez de trop nombreuses personnes au pouvoir. Il n’est pas encore trop tard pour réagir, mais ce trop tard frappe déjà à la porte. Je prie pour les Yéménites. Je prie pour que l’horreur cesse. J’aspire à vivre dans un monde moins cynique.

    Ecrit le 31 octobre, 2018 à 2018-10-31T09:54:15+00:000000001531201810

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